Deux gé­né­raux face aux coupes bud­gé­taires de l’ar­mée

Après la crise sur le bud­get de la dé­fense, le gé­né­ral Chau­van­cy consi­dère que le di­vorce pour­rait être consom­mé entre le chef de l’Etat et la com­mu­nau­té mi­li­taire

Le Monde - - LA UNE - Par LE GÉ­NÉ­RAL FRAN­ÇOIS CHAU­VAN­CY Fran­çois Chau­van­cy est spé­cia­liste des ques­tions de doc­trine. Il anime le blog « Dé­fense et sé­cu­ri­té ». Il s’ex­prime en son nom propre

« Le pré­sident Ma­cron a en­taillé le pacte de confiance » entre lui et les ar­mées, es­time le gé­né­ral Fran­çois Chau­van­cy. Après l’an­nonce de res­tric­tions bud­gé­taires, le gé­né­ral consi­dère qu’il y a là contra­dic­tion avec le dis­cours pro­met­tant plus de sé­cu­ri­té in­té­rieure et ex­té­rieure aux Fran­çais. Le gé­né­ral Jean-Paul Pa­lo­mé­ros pense que le pré­sident n’avait d’autre choix que ces coupes, « compte te­nu de la dette abys­sale qui an­ky­lose la France ». L’ar­mée doit donc prendre sa part de l’ef­fort na­tio­nal

Je suis votre chef », a dé­cla­ré Em­ma­nuel Ma­cron pu­bli­que­ment, le 13 juillet, en s’adres­sant in­di­rec­te­ment au gé­né­ral de Villiers, chef d’état-ma­jor des ar­mées. Ce der­nier avait ex­pri­mé son mé­con­ten­te­ment de­vant les par­le­men­taires face à des dé­ci­sions bud­gé­taires dé­fa­vo­rables aux ar­mées. Cha­cun peut com­prendre qu’il faille ré­duire le dé­fi­cit bud­gé­taire, dû en par­tie à un manque de sin­cé­ri­té du gou­ver­ne­ment pré­cé­dent. Ce­pen­dant, une li­mite in­ac­cep­table a été fran­chie. Le bud­get de la dé­fense s’élève, en 2017, à 32,7 mil­liards d’eu­ros ; 2,7 mil­liards d’eu­ros ont été ge­lés ; 850 mil­lions d’eu­ros de­vraient main­te­nant être as­su­rés par les ar­mées au titre du sur­coût des opé­ra­tions ex­té­rieures. Le bud­get 2017 se­ra ré­duit de 8 % à 10 % si les dé­ci­sions sont va­li­dées.

Le coût des opé­ra­tions est au coeur de ce dé­bat. Le bud­get des ar­mées du temps de paix est un bud­get de fonc­tion­ne­ment et d’in­ves­tis­se­ment qui per­met no­tam­ment de for­mer et d’en­traî­ner nos forces pour le temps de guerre. Une opé­ra­tion mi­li­taire peut être dé­ci­dée par le po­li­tique.

N’y a-t-il pas une pro­fonde contra­dic­tion à évo­quer l’Eu­rope qui pro­tège, la sé­cu­ri­té des Fran­çais comme à Nice ce 14 Juillet, alors que les forces ar­mées sont af­fai­blies bud­gé­tai­re­ment ? La com­mu­ni­ca­tion et les dis­cours pour­ront-ils long­temps dis­si­mu­ler une réa­li­té et des pro­messes dif­fi­ciles à te­nir ?

CONTRAT MO­RAL

Pour­tant, être chef, en par­ti­cu­lier dans les ar­mées, si­gni­fie te­nir sa pa­role pour mo­bi­li­ser et faire adhé­rer. Ce contrat mo­ral, de confiance, est au coeur même des re­la­tions entre le po­li­tique et le mi­li­taire.

Je peux com­prendre que le chef des ar­mées ex­prime son au­to­ri­té. Je peux ce­pen­dant at­tendre qu’il ne soit pas mis dans la si­tua­tion de l’af­fir­mer : soit il y a eu trom­pe­rie sur cette nou­velle coupe bud­gé­taire, soit il y a eu un dys­fonc­tion­ne­ment dans son gou­ver­ne­ment.

Le pré­sident Ma­cron a donc en­taillé ce pacte de confiance, at­tri­buant le mé­con­ten­te­ment du gé­né­ral de Villiers à un hy­po­thé­tique « lob­by mi­li­ta­ro-in­dus­triel », comme si le chef d’état-ma­jor des ar­mées y se­rait sen­sible s’il exis­tait. C’est bien mal le connaître. Quant à sa li­ber­té d’ex­pres­sion, le gé­né­ral de Villiers était dans son rôle. Quel dé­ci­deur mi­li­taire peut ac­cep­ter cet af­fai­blis­se­ment des ca­pa­ci­tés aux consé­quences im­por­tantes pour la vie de nos sol­dats en opé­ra­tion ?

L’in­té­rêt de cette crise ou­verte est ce­pen­dant de cla­ri­fier les rapports entre po­li­ti- que et mi­li­taire en ce dé­but de man­dat. Une com­mu­ni­ca­tion pré­si­den­tielle pou­vait lais­ser es­pé­rer une consi­dé­ra­tion en­vers les mi­li­taires, le voile est tom­bé.

Le di­vorce est-il consom­mé ? A voir dans les se­maines ou les mois qui viennent. Ce­pen­dant, qui peut croire dans ce contexte à la pro­messe élec­to­rale des 2 % du pro­duit in­té­rieur brut (PIB) consa­crés à la dé­fense pour 2025… en­vi­sa­gés lors d’un éven­tuel deuxième man­dat pré­si­den­tiel ?

LES CONDI­TIONS POUR VAINCRE

Les ar­mées et leurs per­son­nels ont chan­gé. Si les équi­pe­ments ne sont pas à la hau­teur, si les bud­gets ne per­mettent pas l’en­traî­ne­ment, deux condi­tions à res­pec­ter pour vaincre, le chef po­li­tique se­ra res­pon­sable. Au Royaume-Uni, des familles de mi­li­taires morts au com­bat ont por­té plainte contre le gou­ver­ne­ment bri­tan­nique qui n’avait pas don­né les équi­pe­ments né­ces­saires pour me­ner dans de bonnes condi­tions la guerre en Irak.

Un chef des ar­mées doit donc faire ses preuves. Le pré­sident Ma­cron a échoué à ce pre­mier test bud­gé­taire. Un chef qui hu­mi­lie un grand su­bor­don­né et ser­vi­teur de l’Etat laisse aus­si place au doute et à la mé­fiance dans la com­mu­nau­té mi­li­taire.

Or, dis­po­ser d’une ar­mée cré­dible, forte, mo­ti­vée per­met de s’im­po­ser au­près de ses al­liés comme les Etats-Unis. Elle est un sup­port es­sen­tiel du rang in­ter­na­tio­nal d’un Etat.

Si ce rang ne peut plus être te­nu, il faut en ti­rer toutes les consé­quences. La nou­velle am­pu­ta­tion bud­gé­taire cor­res­pond peu ou prou aux dé­penses an­nuelles de l’opé­ra­tion « Bar­khane ». Soyons co­hé­rents. Quit­tons dé­jà le Sa­hel… et lais­sons nos al­liés as­su­mer la pro­tec­tion de l’Eu­rope s’ils jugent cette mis­sion utile.

UN CHEF DES AR­MÉES DOIT FAIRE SES PREUVES. LE PRÉ­SIDENT DE LA RÉ­PU­BLIQUE A ÉCHOUÉ À CE PRE­MIER TEST BUD­GÉ­TAIRE

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