L’his­to­rien Marc Fer­ro ra­conte la ré­vo­lu­tion russe.

Pre­mier vo­let

Le Monde - - LA UNE - Marc fer­ro

Nous sommes en fé­vrier1917, à Pe­tro­grad. C’est dans la ca­pi­tale de l’em­pire russe (au­jourd’hui Saint-Pé­ters­bourg), que sonne le pre­mier coup de la ré­vo­lu­tion. Le mi­li­tant Ni­co­las Sou­kha­nov, le meilleur té­moin de cet em­bra­se­ment, note dans ses car­nets, à la date du 21fé­vrier [6mars dans notre ca­len­drier gré­go­rien] : «J’étais as­sis dans mon bu­reau, et der­rière la cloi­son deux jeunes dac­ty­los s’en­tre­te­naient des dif­fi­cul­tés du ra­vi­taille­ment, de l’agi­ta­tion des femmes… “Vous sa­vez, dé­cla­ra brus­que­ment l’une de ces de­moi­selles, à mon avis, c’est le com­men­ce­ment de la ré­vo­lu­tion.” »

«Ces jeunes filles igno­raient ce qu’est une ré­vo­lu­tion, com­mente Sou­kha­nov, et je ne les crus pas.» Dans la droite ligne de Karl Marx, lui sait que le mou­ve­ment de l’his­toire passe par deux stades, se­lon le de­gré de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique du pays. D’abord ce­lui d’une ré­vo­lu­tion bour­geoise, au­quel cas, ce se­rait à la Dou­ma, l’as­sem­blée lé­gis­la­tive (un des grands ac­quis de la pre­mière ré­vo­lu­tion en1905), de prendre le pou­voir. Puis ce­lui d’une ré­vo­lu­tion pro­lé­ta­rienne dès que la classe ou­vrière se­rait prête à se sub­sti­tuer à la bour­geoi­sie. Avec ses amis de l’op­po­si­tion, illé­gale ou lé­gale, il en dé­bat­tait, mais, entre syn­di­cats et partis d’op­po­si­tion, on n’était dé­jà pas d’ac­cord sur l’op­por­tu­ni­té ou non de par­ti­ci­per à la fête des ou­vrières, le 23 fé­vrier.

« On au­rait dit un jour de fête »

Ce jour-là, des cor­tèges de ma­ni­fes­tants se forment : des ou­vrières et des em­ployées du fau­bourg de Vy­borg traversent les ponts de la Neva, ac­com­pa­gnées de ca­ma­rades qui viennent d’être li­cen­ciés de chez Pou­ti­lov, une usine d’ar­me­ment. Par pré­cau­tion, les au­to­ri­tés ont fait bais­ser les ri­deaux de fer des ma­ga­sins. Des at­trou­pe­ments se consti­tuent sur la pers­pec­tive Nevs­ki, où bou­ti­quiers, cou­tu­rières, femmes de sol­dats se trouvent mê­lés.

Sur les ban­de­roles, on de­mande « du pain », des ra­tions plus éle­vées pour les femmes des com­bat­tants. On lit aus­si des «à bas la guerre», etc. Car la Rus­sie, en­ga­gée aux cô­tés des Fran­çais dans la guerre de­puis 1914, est ex­sangue. Pour­tant « l’hu­meur était as­sez joyeuse, rap­porte une jour­na­liste française, Ma­ry­lie Mar­ko­vitch, on au­rait dit un jour de fête.» Les tram­ways sont ar­rê­tés. Les co­saques, ces cé­lèbres sol­dats, pa­trouillent. On leur fait des signes d’ami­tié. Voir la po­lice si pas­sive peut sur­prendre; mais elle pense qu’il ne s’agit que de pro­tes­ta­tions contre la mé­dio­cri­té du ra­vi­taille­ment. Dans la nuit, les au­to­ri­tés font col­ler des pla­cards as­su­rant qu’il n’y a rien à craindre sur les dis­po­ni­bi­li­tés du pays en cé­réales.

Le len­de­main, ce sont encore les femmes qui animent le mou­ve­ment. La po­lice a bar­ré les ponts pour em­pê­cher les ha­bi­tants des fau­bourgs de fran­chir la Neva. Pas­sant outre, les ma­ni­fes­tants traversent le fleuve sur la glace et se reconstituent en cor­tège de l’autre cô­té. Dra­peau rouge en tête, on chante La Marseillaise, l’hymne ré­vo­lu­tion­naire par ex­cel­lence. La foule se re­trouve place Zna­mens­kaïa, un des lieux-clés de Pe­tro­grad, mais, cette fois, la po­lice charge. Les co­saques ap­pa­raissent, on les ac­clame, puis c’est le tour de la po­lice mon­tée (« les pha­raons »). Les ma­ni­fes­tants courent en tous sens. Les co­saques ca­ra­colent au­tour d’eux, comme pour les pro­té­ger. «Pe­tits frères, ayez pi­tié de nous… » Ont-ils eu pi­tié? Ils n’ont pas uti­li­sé leurs fouets…

Ce soir-là, au conseil des mi­nistres, Alexandre Pro­to­po­pov, char­gé de l’ordre, as­sure à ses col­lègues que les ma­ni­fes­tants ne sont en rien or­ga­ni­sés: « En vingt-quatre heures, ils se­ront ma­tés.» Les res­pon­sables ré­vo­lu­tion­naires, n’étant pas à l’ori­gine des ma­ni­fes­ta­tions, ne croient pas en leur ave­nir. Ils se dis­putent même sur la suite à don­ner. Consti­tuer des so­viets (conseils) d’ou­vriers comme en1905? Exi­ger la réunion d’une as­sem­blée consti­tuante comme les Fran­çais en1789? For­mer un gou­ver­ne­ment ré­vo­lu­tion­naire, ce que pro­posent cer­tains bol­che­viks ? Ou faut-il obli­ger la Dou­ma à prendre le pou­voir ?

La po­lice de­vient plus agres­sive

En tout cas, c’est ce que veut le pré­sident de cette Dou­ma, Mi­khaïl Rod­zian­ko, qui sou­haite au moins que l’on consti­tue un gou­ver­ne­ment « res­pon­sable » de­vant elle. Jus­te­ment re­ve­nu d’une réunion du conseil de la Dou­ma, Alexandre Ke­rens­ki, dé­pu­té tru­do­vik (so­cia­liste-po­pu­liste, mo­dé­ré), ap­prend à un groupe de mi­li­tants réunis chez l’avo­cat Ni­ko­laï So­ko­lov, en pré­sence de l’écri­vain Maxime Gor­ki et de bol­che­viks, que les membres de la Dou­ma, pa­ni­qués, sou­haitent un com­pro­mis avec le tsa­risme. Mais le prince Ni­co­las Go­lit­syne, à la tête du gou­ver­ne­ment, ne veut rien en­tendre.

C’est dans ce contexte que le 25 fé­vrier les ma­ni­fes­ta­tions re­prennent de plus belle. Cette fois, la po­lice est plus agres­sive, les pha­raons sur­tout. Les ma­ni­fes­tants guettent les ré­ac­tions des co­saques, de l’ar­mée. Or celle-ci de­meure sur la ré­serve. Vers 15heures, place Zna­mens­kaïa, où un ora­teur ha­rangue les ma­ni­fes­tants, ar­rivent les pha­raons pour les dis­per­ser. Mais per­sonne ne bouge… Un de ces sol­dats pointe son arme vers l’ora­teur. Alors, dans un nuage de neige et de pous­sière, un co­saque sur­git et sabre le pha­raon. D’autres mettent en fuite la po­lice. La foule ne sait plus quoi pen­ser.

Pro­to­po­pov est fu­rieux. Dans la soi­rée, il de­mande au conseil des mi­nistres l’ar­res­ta­tion de Rod­zian­ko, qui a en­voyé un mes­sage au tsar, Ni­co­las II, afin de consti­tuer un mi­nis­tère de confiance. Il s’em­porte éga­le­ment contre le prince Go­lit­syne, qui a de­man­dé au com­man­dant de la ca­pi­tale de ti­rer sur la glace, au cas où des ma­ni­fes­tants vou­draient à nouveau tra­ver­ser la Neva.

Sur­git alors le gé­né­ral Ser­gueï Kha­ba­lov, qui vient de re­ce­voir ce té­lé­gramme du tsar, Ni­co­las II: «J’or­donne de faire ces­ser dès de­main dans la ca­pi­tale les désordres qu’on ne sau­rait to­lé­rer en cette heure grave de la guerre. » Si­gné Ni­co­las. Le gé­né­ral Kha­ba­lov ex­pli­que­ra par la suite : « Ce té­lé­gramme fut pour moi comme un coup de mas­sue. Faire ces­ser “dès de­main”, com­ment ce­la? Qu’al­lais-je faire? Quand on de­mande “du pain”, on donne du pain et c’est fini. Mais, lorsque les dra­peaux portent “A bas l’au­to­cra­tie”, il n’y a pas de pain qui tienne. Mais que faire alors ? Le tsar avait or­don­né, il fal­lait ti­rer. »

Les bol­che­viks avaient su or­ga­ni­ser quelque peu les ma­ni­fes­ta­tions du 25fé­vrier, mais en­suite com­ment agir? Le co­mi­té de Pe­tro­grad est em­pri­son­né et son res­pon­sable, Alexandre Ch­liap­ni­kov, ne sait quelle conduite te­nir. Pen­dant la nuit, l’Okh­ra­na, la po­lice po­li­tique se­crète de l’Em­pire russe, mul­ti­plie les ar­res­ta­tions. Au gou­ver­ne­ment, on sait que de­main, avec l’ar­mée, ce se­ra fini. Les or­ga­ni­sa­tions illé­gales pensent de même et n’ar­rivent pas à prendre de dé­ci­sion com­mune. Quant au tsar, il a quit­té Pe­tro­grad pour Mo­gui­lev. Dans le train, re­joi­gnant l’état-ma­jor, alors qu’il ignore tout de la «jour­née des ou­vrières» du 23fé­vrier, il ré­pond à une lettre qu’Alexan­dra, l’im­pé­ra­trice, lui a lais­sée avant son dé­part : « Tu m’écris qu’il faut être ferme et au­to­ri­taire, mais ici, à Mo­gui­lev, mon es­prit se re­pose, pas de mi­nistres, pas de pro­blèmes. Je souffre de notre sé­pa­ra­tion. » Tout est dit.

Rien n’est plus in­sup­por­table à l’em­pe­reur que de trai­ter des af­faires de l’Etat, d’être obli­gé d’écou­ter les dis­cours des dé­pu­tés de cette Dou­ma dont il a dû ac­cep­ter la créa­tion en 1905. « Mais quand donc vont-ils se taire?», de­man­det-il au mi­nistre qui l’ac­com­pagne. Les pro­blèmes des rapports in­ter­na­tio­naux le concernent, certes. Mais, parce qu’il est lié aux cou­ronnes d’An­gle­terre, d’Al­le­magne, de Rou­ma­nie et du Da­ne­mark, il les traite comme des af­faires de fa­mille. «Je suis un être mal­chan­ceux », ré­pète-t-il en évo­quant son fils hé­mo­phile, Alexis, dont on craint la mort à chaque ins­tant.

Ecar­ter le couple im­pé­rial

Pen­dant des mois, Ras­pou­tine, ce mage ve­nu des fo­rêts de Si­bé­rie, a sou­la­gé l’en­fant. Et a se­mé le trouble. Ce qu’on re­dou­tait le plus à Pe­tro­grad, c’est qu’en l’ab­sence de Ni­co­las II, par­ti sou­te­nir les ar­mées, sa femme, Alexan­dra, ne gou­verne pour de bon.

De­ve­nue « maire du pa­lais », ai­mant le pou­voir, elle suit, dit-on alors, les avis de Ras­pou­tine. On a même soup­çon­né Alexan­dra, qui est al­le­mande, de tra­hi­son. Fi­na­le­ment, un com­plot s’était mon­té contre « le saint homme », assassiné fin dé­cembre 1916.

Or, le com­plot dé­passe la seule per­sonne du mage : les grand­sducs veulent écar­ter le couple im­pé­rial. A la Dou­ma, le lea­der du KD (Par­ti consti­tu­tion­nel-dé­mo­crate), Pa­vel Mi­liou­kov, dans un dis­cours sai­sis­sant, condamne le si­lence du pou­voir sur la si­tua­tion tragique des ar­mées. Entre l’op­po­si­tion lé­gale et le haut com­man­de­ment se noue une sorte de conspi­ra­tion contre le pa­lais, à la­quelle se joint une par­tie de la fa­mille.

C’est par sa femme que le tsar prend connais­sance des ma­ni­fes­ta­tions. Et quand il re­çoit une mis­sive du pré­sident de la Dou­ma, qui lui de­mande, pour sau­ver la si­tua­tion, de consti­tuer un «gou­ver­ne­ment de confiance », il a cette ré­ac­tion : «C’est encore le gros Rod­zian­ko qui m’écrit des bê­tises. Je ne lui ré­pon­drai même pas. »

En re­vanche, au gé­né­ral Kha­ba­lov, le tsar or­donne de ti­rer. L’après-mi­di du 26fé­vrier, place Zna­mens­kaïa, il y a 40 tués et plus de 150 bles­sés. Avant d’ar­ri­ver sur cette place, les sol­dats ont d’abord ti­ré sur la glace. Mais les of­fi­ciers les ont écar­tés et, avec les mi­trailleuses, « firent le travail ».

« C’est fini », se dirent les mi­li­tants réunis le soir. On vous l’avait bien dit, «c’était trop tôt», juge le bol­che­vik Ch­liap­ni­kov. Et puis leur chef, Lé­nine, de­puis son exil for­cé en Suisse, leur avait in­ter­dit de se rap­pro­cher des men­che­viks de la Dou­ma. Ke­rens­ki, lui, vou­drait aller plus loin. Il at­tend son heure. On le traite d’hys­té­rique. Quand on se quitte, c’est le chaos.

LES MA­NI­FES­TANTS TRAVERSENT LA NEVA SUR LA GLACE ET SE RECONSTITUENT EN COR­TÈGE DE L’AUTRE CÔ­TÉ. DRA­PEAU ROUGE EN TÊTE, ON CHANTE « LA MARSEILLAISE »

Pro­chain ar­ticle : Le 2 mars 1917, le jour où le tsar a ab­di­qué. L’in­té­gra­li­té de ce ré­cit se­ra pu­bliée dans le hors-sé­rie du « Monde », « 1917, la ré­vo­lu­tion russe », à pa­raître le 7 sep­tembre

ADOC-PHO­TOS

Le 23 fé­vrier 1917, à Pe­tro­grad (Saint-Pé­ters­bourg), ca­pi­tale de l’Em­pire russe. Ou­vrières, sol­dats, bour­geois ma­ni­festent au coude-à-coude contre l’in­suf­fi­sance du ra­vi­taille­ment et pour la dé­fense de la li­ber­té.

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