Fe­de­rer rem­porte son 8e tour­noi de Wim­ble­don

A 35 ans, le Suisse a rem­por­té son hui­tième tour­noi de Wim­ble­don face au Croate Ma­rin Ci­lic

Le Monde - - LA UNE - Londres - en­voyée spé­ciale éli­sa­beth pi­neau

Le Ro­ger Fe­de­rer qui sou­lève la coupe, ce di­manche 16 juillet, de­vant le duc et la du­chesse de Cam­bridge, n’a plus grand-chose à voir avec ce­lui qui s’était im­po­sé sur ce même Centre Court, il y a de ce­la qua­torze ans. Flot­tant dans un po­lo trop large, le vi­sage man­gé par une barbe de trois jours, le ga­min au ca­to­gan af­fi­chait alors une né­gli­gence pour ain­si dire ou­tra­geous dans un lieu sa­cré comme le All En­gland Lawn Tennis Club, théâtre du tour­noi de Wim­ble­don. « Pe­tit, je bla­guais avec mes co­pains en di­sant qu’un jour, je ga­gne­rais ici. Au­jourd’hui, c’est de­ve­nu réa­li­té et j’ai du mal à y croire », di­sait-il, le 7juillet2003, te­nant dans ses bras son pre­mier trophée en Grand Che­lem.

A 35ans et 11 mois dé­sor­mais, Ro­ger Fe­de­rer est aus­si glabre que bien mis, et son pal­ma­rès de plus en plus in­croyable. Le « ga­min nor­mal de Bâle qui es­pé­rait juste de­ve­nir joueur pro­fes­sion­nel » comp­ta­bi­lise dix-neuf suc­cès en Grand Che­lem, après sa vic­toire en fi­nale contre le Croate Ma­rin Ci­lic (6-3, 6-1, 6-4), sy­no­nyme de hui­tième titre à Wim­ble­don. Le cham­pion suisse dis­tance dé­fi­ni­ti­ve­ment l’Amé­ri­cain Pete Sam­pras et le Bri­tan­nique William Ren­shaw, qui s’étaient ar­rê­tés à sept titres sur le ga­zon lon­do­nien – le re­cord ab­so­lu est dé­te­nu par Mar­ti­na Na­vra­ti­lo­va, vic­to­rieuse à neuf re­prises. Ses suc­cès à l’Open d’Aus­tra­lie, à In­dian Wells (Ca­li­for­nie) et à Mia­mi (Flo­ride), puis à Halle (Al­le­magne), fin juin, en avaient fait le fa­vo­ri à Londres, où sa der­nière vic­toire re­mon­tait tou­te­fois à 2012. Ja­mais in­quié­té (au­cun set per­du en sept matchs), ses ri­vaux Ra­fael Na­dal, No­vak Djo­ko­vic et An­dy Mur­ray écar­tés de son che­min, le trophée lui ten­dait les bras.

« Vous, les jour­na­listes, vous m’au­riez ri au nez si je vous avais dit que j’al­lais ga­gner deux Grands Che­lems » RO­GER FE­DE­RER oc­tuple vain­queur de Wim­ble­don « Il ne donne au­cu­ne­ment l’im­pres­sion de vieillir ou de flé­trir. Re­gar­dez les autres types sur le cir­cuit de 35-36 ans… » TOMAS BERDYCH son ad­ver­saire en de­mi-fi­nales

Glis­sade dans la salle de bain

La fi­nale ne res­te­ra certes pas dans les an­nales, ou alors par­mi les plus so­po­ri­fiques de ces der­nières an­nées en Grand Che­lem, tant il n’y eut au­cun sus­pense. Ma­rin Ci­lic, le pied en­do­lo­ri par une am­poule et sans doute dé­pas­sé par l’évé­ne­ment, fon­dait en larmes sur sa chaise dès le dé­but de la deuxième manche. Dès lors, il n’y eut plus de match. Le jour où il en­trait un peu plus dans l’his­toire, Ro­ger Fe­de­rer au­rait sans doute pré­fé­ré un autre scé­na­rio. Mais il s’en conten­ta. L’image du Suisse, rat­tra­pé par l’émo­tion après sa vic­toire, contras­tait avec celle qu’il avait lais­sée il y a un an en ces lieux, où il s’était pris les pieds dans le ta­pis her­beux, au fi­gu­ré comme au propre. Il y avait dis­pu­té le der­nier match de sa sai­son, vain­cu en de­mi-fi­nales par le Ca­na­dien Mi­los Rao­nic mais plus encore par un ge­nou gauche qui le fai­sait souf­frir de­puis des mois, la faute, of­fi­ciel­le­ment, à une vi­laine glis­sade un soir qu’il don­nait le bain à ses filles. Ce­la lui avait va­lu de su­bir une ar­thro­sco­pie, la pre­mière opé­ra­tion de sa car­rière, lui que tout le reste du cir­cuit en­viait d’être jusque-là épar­gné par les bles­sures sé­rieuses. Six mois de re­pos for­cé pour se soi­gner et mé­na­ger son corps four­bu. Six longs mois… Au point qu’on se de­man­da s’il al­lait un jour re­trou­ver les som­mets.

«J’étais convain­cu que je pour­rais un jour à nouveau bien jouer, mais je n’ima­gi­nais pas à un tel ni­veau, re­con­nais­sait le Suisse di­manche soir. Vous, les jour­na­listes, vous m’au­riez ri au nez si je vous avais dit que j’al­lais ga­gner deux Grands Che­lems cette an­née. Per­sonne ne m’au­rait cru. Moi­même je n’y son­geais pas.» L’ex­nu­mé­ro un mon­dial le ré­pé­tait, il n’était mû que par un ob­jec­tif : re­nouer avec la com­pé­ti­tion. A la re­cherche du temps per­du, comme un as­soif­fé après une tra­ver­sée du dé­sert.

Un ren­dez-vous en par­ti­cu­lier était co­ché dans son ca­len­drier: Wim­ble­don. Son ni­veau de jeu en jan­vier, quand il s’im­po­sa dès son re­tour, à l’is­sue d’une fi­nale vin­tage contre Ra­fael Na­dal à Mel­bourne, en sur­prit plus d’un – lui le pre­mier. Le joueur conti­nua sur sa lan­cée, si­gnant trois vic­toires en quatre tour­nois. Ces quelques mois, « ir­réels », se­lon ses mots, mo­ti­vèrent sans doute sa dé­ci­sion de faire l’im­passe sur la sai­son de terre bat­tue. Une pa­ren­thèse de dix se­maines pour mieux se concen­trer sur le ga­zon. «Le dé­but d’an­née a été ma­gique pour moi, mais la pro­gram­ma­tion se­ra la clé de la lon­gé­vi­té», avait pré­ve­nu le cham­pion suisse, qui fê­te­ra ses 36ans le 8 août. Une mise au vert ris­quée, dirent cer­tains aux­quels cette is­sue vic­to­rieuse donne tort. Les an­nées passent, lui ne se lasse pas. « Vous sen­tez-vous im­mor­tel ? », osa un im­pu­dent après sa qua­li­fi­ca­tion pour la fi­nale. Ro­ger Fe­de­rer – pour­tant pas le moins or­gueilleux du cir­cuit – lui op­po­sa aus­si­tôt un « non » ferme.

Ré­ci­tal

Cer­tains joueurs ne sont pas loin de pen­ser le contraire. « Rien n’in­dique que le temps a une quel­conque em­prise sur lui, com­men­tait ain­si sa vic­time en de­mi-fi­nales, le Tchèque Tomas Berdych. Il ne donne au­cu­ne­ment l’im­pres­sion de vieillir ou de flé­trir. Re­gar­dez les autres types de 35-36 ans : leur âge et les an­nées sur le cir­cuit se font clai­re­ment sen­tir sur leur jeu. Pas chez lui. » Pour Ma­rin Ci­lic, si Ro­ger Fe­de­rer est encore com­pé­ti­tif, c’est qu’il est l’un de ceux sur le cir­cuit « qui dé­montrent le plus son en­vie de conti­nuer à pro­gres­ser»: « Il se re­met sans cesse en ques­tion pour conti­nuer encore et encore à s’améliorer. »

Du­rant cette quin­zaine, dans l’at­mo­sphère si feu­trée du Centre Court où l’on ne dis­tingue par­fois que le seul bruit des balles, les 15000 spec­ta­teurs se sont dé­lec­tés de son ré­per­toire. Chaque match fut un ré­ci­tal de ser­vices ins­pi­rés, de re­vers lim­pides, de vo­lées oua­tées – même sur un ga­zon plus pe­lé et bos­se­lé que d’or­di­naire. «La classe n’amène nulle part », ré­tor­qua ce­pen­dant Ro­ger Fe­de­rer à un jour­na­liste qui y voyait la clé de sa lon­gé­vi­té. Et de rap­pe­ler « qu’il faut for­cé­ment tra­vailler et avoir l’amour du jeu tous les jours pour en­chaî­ner les confé­rences de presse, les en­traî­ne­ments » et, a for­tio­ri, « les matchs ». Jusque dans son jar­din.

AP PHO­TO/TIM IRELAND

Ro­ger Fe­de­rer sou­lève le trophée de Wim­ble­don pour la hui­tième fois de sa car­rière, le 16 juillet, à Londres.

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