Er­do­gan trans­forme le ré­cit du putsch ra­té en « épo­pée »

Les cé­ré­mo­nies du 15 juillet ont été boy­cot­tées par une par­tie des Turcs

Le Monde - - INTERNATIONAL - Is­tan­bul - cor­res­pon­dante ma­rie jé­go

Par cen­taines de mil­liers, les Turcs ont pas­sé une bonne par­tie de la nuit du sa­me­di 15 au di­manche 16 juillet sur l’un des ponts qui en­jambe le Bos­phore à Is­tan­bul, pour com­mé­mo­rer l’échec du putsch sur­ve­nu un an plus tôt contre le pré­sident Re­cep Tayyip Er­do­gan. Ce der­nier a fait une en­trée triom­phale sur le pont aux en­vi­rons de 21 heures, es­cor­té par les familles des «mar­tyrs» – 250 per­sonnes tuées la nuit du coup d’Etat – aux cô­tés des­quelles il avait che­mi­né de­puis sa ré­si­dence du quar­tier d’Us­ku­dar, sur la rive asia­tique.

Le pont, de­ve­nu de­puis ce­lui des Mar­tyrs-du-15-Juillet, est ce­lui que les mi­li­taires fac­tieux avaient blo­qué dès les pre­mières heures du putsch. C’est là qu’ils avaient ou­vert le feu sur les ci­vils ve­nus les af­fron­ter à mains nues. Trente-cinq per­sonnes avaient alors été tuées, dont le pu­bli­ci­taire Erol Ol­çak, un ami de longue date du pré­sident, ain­si que son fils, âgé de 16 ans.

Mi­né par le res­sen­ti­ment, M. Er­do­gan a te­nu de­vant ses adeptes sur le pont un de ces dis­cours agres­sifs dont il a le se­cret, pro­met­tant d’« ar­ra­cher la tête de ces traîtres » de put­schistes, me­na­çant d’im­po­ser à ceux d’entre eux qui com­pa­raissent ac­tuel­le­ment de­vant plu­sieurs tri­bu­naux le port d’un « vê­te­ment unique, comme à Guan­ta­na­mo ».

« Nous sommes un Etat de droit »

Le pré­sident a une nou­velle fois pro­mis le re­tour de la peine de mort. «Nous sommes un Etat de droit. Si ce­la m’est pré­sen­té après être pas­sé par le Par­le­ment, alors je l’ap­prou­ve­rai. » Ceux qui au­raient sou­hai­té igno­rer le dis­cours de M. Er­do­gan n’ont pas pu y par­ve­nir. Dès mi­nuit, un mes­sage pré­si­den­tiel était dif­fu­sé par le biais des por­tables des abon­nés aux deux prin­ci­paux opé­ra­teurs du pays.

A mi­nuit aus­si, les muez­zins des 81 ré­gions du pays ont psal­mo­dié la prière des morts, comme ils l’avaient fait la nuit du putsch pour in­ci­ter les fi­dèles à s’op­po­ser aux put­schistes. Prières, dis­cours, pro­jec­tions de films, inau­gu­ra­tions de mo­nu­ments, « marches de l’uni­té », fan­fares : les com­mé­mo­ra­tions se sont suc­cé­dé à un rythme sou­te­nu du­rant tout le week-end.

Pour les is­la­mo-conser­va­teurs au pou­voir, il est pri­mor­dial de re­plon­ger la po­pu­la­tion dans ce qu’ils ap­pellent « l’épo­pée ». La tentative de putsch et le tour de vis qui a sui­vi n’ont fait que rendre M. Er­do­gan encore plus po­pu­laire par­mi sa base élec­to­rale, re­cru­tée dans les quar­tiers pauvres et conser­va­teurs des grandes villes ain­si que dans l’Ana­to­lie pro­fonde.

Pour­tant tous les Turcs n’étaient pas à la fête. Af­fec­tés par le cli­mat de peur qui règne dans la so­cié­té, cer­tains ont pré­fé­ré se te­nir à l’écart des com­mé­mo­ra­tions. Ay­sel (son pré­nom a été mo­di­fié) a pré­fé­ré res­ter chez elle : son ma­ri, en­sei­gnant, a été condam­né en mars à six ans de pri­son pour avoir dé­te­nu un compte à la banque Asya, qui ap­par­te­nait à la confré­rie de Fe­thul­lah Gü­len, dé­si­gné comme le com­man­di­taire du putsch. « Je n’ai plus au­cun es­poir en mon pays, je ne crois plus en rien», as­sure cette mère de fa­mille de 48 ans.

L’état d’ur­gence, im­po­sé de­puis le 20 juillet2016, doit être re­con­duit dans la se­maine du 17 juillet. Ven­dre­di 14 juillet, plus de 7000 nou­veaux mi­li­taires, po­li­ciers et em­ployés ont été ra­diés de la fonc­tion pu­blique. Ils re­joignent 150 000 autres « pur­gés ».

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