La puis­sance plu­tôt que la toute-puis­sance

Le Monde - - FRANCE - PAR FRANÇOISE FRESSOZ

Ce n’est pas la pre­mière fois, sous la Ve Ré­pu­bli- que, qu’un pré­sident de la Ré­pu­blique, élu sur la pro­messe du chan­ge­ment, tente d’im­pul- ser de nou­velles pra­tiques dans l’exer­cice du pou­voir. En 1974, Va- lé­ry Gis­card d’Es­taing, qui avait l’am­bi­tion forte de rompre avec le gaul­lisme, n’avait pas hé­si­té à mar­quer la pré­émi­nence pré­si- den­tielle en inau­gu­rant une sé­rie de pra­tiques al­lant de la pu­bli­ca- tion de lettres di­rec­tives fixant de fa­çon dé­taillée le pro­gramme de travail du gou­ver­ne­ment à la mul­ti­pli­ca­tion de conseils res- treints à l’Ely­sée réunis­sant tel ou tel mi­nistre. Man­da­té par le peu- ple pour me­ner le chan­ge­ment, le nou­vel élu en­ten­dait l’in­car­ner plei­ne­ment en ser­rant la bride de son pre­mier mi­nistre, un cer­tain Jacques Chi­rac.

En 2007, la pré­po­tence pré­si- den­tielle prit un tour plus spec­ta- cu­laire encore lorsque Ni­co­las Sar­ko­zy, qui s’était fait élire sur la pro­messe d’une rup­ture avec le chi­ra­quisme, ten­ta de tout ré­gen- ter de­puis l’Ely­sée en re­lé­guant son pre­mier mi­nistre au rang de simple « col­la­bo­ra­teur ». Réunis chaque ma­tin dans le sa­lon vert de l’Ely­sée, qui jouxte le bu­reau pré­si­den­tiel, une di­zaine de con- seillers étaient char­gés de don- ner le «la» des ré­formes et de veiller à leur bonne exé­cu­tion, do­pés par un pré­sident de la Ré­pu­blique qui leur ré­pé­tait: « Je suis à fond et j’ac­cé­lère. »

Ain­si ré­su­mée, l’hy­per­pré­si- dence se ré­vé­la à terme épui­sante et riche de conflits avec Ma­ti­gnon car la Cons­ti­tu­tion est for­melle: si le pré­sident de la Ré­pu­blique im­pulse, seul le pre­mier mi­nistre, épau­lé par le se­cré­ta­riat gé­né­ral du gou­ver­ne­ment, a la ca­pa­ci­té d’éla­bo­rer les pro­jets de loi, au terme de réunions in­ter­mi­nis­té- rielles qu’il pré­side rue de Va- renne, sur l’autre rive de la Seine.

Ain­si pro­té­gée, la dyar­chie a, à ce jour, ré­sis­té à toutes les ten­ta­tives de su­bor­di­na­tion, si bien qu’au lieu de choi­sir le choc fron­tal, Em­ma­nuel Ma­cron a op­té pour l’en­trisme: l’Ely­sée et Ma­ti­gnon par­tagent dé­sor­mais un cer­tain nombre de conseillers, ce qui per­met au pré­sident de la Ré­pu­blique d’être in­for­mé de tout et d’ajus­ter le tir en cas de be­soin en li­mi­tant la com­pé­ti­tion entre les deux mai­sons. «S’il n’y avait que Ni­co­las et moi, ce­la mar­che­rait très bien », sou­pi­rait Fran­çois Fillon du­rant le pré­cé­dent quin­quen­nat, ce qui était une fa­çon de sou­li­gner la com­pé­ti­tion sou­vent mal­saine qui s’était ins­tal­lée.

Cir­cons­crire les pe­san­teurs

Pour l’heure, l’en­jeu réel n’est ce­pen­dant pas là car Em­ma­nuel Ma­cron n’a pas grand-chose à craindre de son pre­mier mi­nistre: ve­nu des rangs de la droite, Edouard Phi­lippe n’est pas maître de la ma­jo­ri­té par­le­men­taire et ne tient donc que par le bon vou­loir du pré­sident de la Ré­pu­blique. Les deux hommes ont en re­vanche un im­pé­ra­tif: vaincre le sen­ti­ment d’im­puis­sance qui a eu rai­son de toute une gé­né­ra­tion d’hommes politiques, et pour ce­la cir­cons­crire les pe­san­teurs ad­mi­nis­tra­tives qui sont, dans chaque mi­nis­tère, un frein au chan­ge­ment.

Pour ten­ter d’y par­ve­nir Em­ma­nuel Ma­cron re­prend à son compte la ré­forme que Ni­co­las Sar­ko­zy avait en­vi­sa­gée en 2007 sans oser la conduire: im­pli­quer les di­rec­teurs d’ad­mi­nis­tra­tion cen­trale dans le chan­ge­ment, les obli­ger à se mouiller en ac­cep­tant ou non de ser­vir la nou­velle ma­jo­ri­té, à tra­vers un « spoil system » cal­qué sur le mo­dèle amé­ri­cain. C’est au prix de cette ré­vo­lu­tion que le pou­voir po­li­tique pour­ra pré­tendre re­trou­ver un peu de sa puis­sance.

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