Pa­ris car­to­gra­phie ses îlots de cha­leur et de fraî­cheur

Face au ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, la ca­pi­tale va de­voir pro­cé­der à d’im­por­tants amé­na­ge­ments ur­bains

Le Monde - - PLANÈTE - Sté­phane man­dard

Lors de l’épi­sode de ca­ni­cule de juin, cer­tains rues de Pa­ris se sont trans­for­mées en pis­cines. Des cen­taines de bouches à in­cen­die avaient été ou­vertes sau­va­ge­ment, créant des gey­sers ur­bains. Heu­reu­se­ment, il existe des tech­niques moins dan­ge­reuses et moins consom­ma­trices en eau pour se ra­fraî­chir lorsque le mer­cure monte dans le rouge.

Une étude in­édite, dont Le Monde ré­vèle les ré­sul­tats, se fo­ca­lise sur les «îlots de fraî­cheur» à Pa­ris. Jus­qu’ici, ce sont sur­tout les «îlots de cha­leur ur­bains» (ICU) qui avaient re­te­nu l’at­ten­tion des cher­cheurs et des pou­voirs pu­blics. Un phé­no­mène dû à la den­si­té du bâ­ti et à une mi­né­ra­li­té ex­ces­sive qui ne per­met plus aux grandes villes de se re­froi­dir la nuit. Ain­si, une étude pu­bliée le 29mai dans la re­vue Na­ture Cli­mate Change pré­voit que d’ici à 2100, les 5 % de villes les plus peu­plées se­ront confron­tées à des hausses de tem­pé­ra­tures pou­vant dé­pas­ser 8 °C (Le Monde da­té du 31 mai) si rien n’est fait pour lut­ter contre cet ef­fet d’ICU qui am­pli­fie les phé­no­mènes ca­ni­cu­laires.

« Le but de l’étude était de trou­ver des so­lu­tions aux îlots de cha­leur et de construire une stra­té­gie d’adap­ta­tion au ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, ex­plique Cé­lia Blauel, maire ad­jointe char­gée de l’en­vi­ron­ne­ment. Nous avons ren­ver­sé la lo­gique des ICU pour iden­ti­fier et dé­ve­lop­per des îlots de fraî­cheur. »

Réa­li­sée entre 2014 et 2016 par la Mai­rie et l’Ate­lier pa­ri­sien d’ur­ba­nisme (APUR), l’étude a cher­ché à ana­ly­ser le rôle ther­mo­ré­gu­la­teur des es­paces verts et des mi­lieux hu­mides. Con­crè­te­ment, une cam­pagne de me­sures mé­téo­ro­lo­giques au sol a été me­née à l’été 2014 sur di­vers types d’es­paces vé­gé­ta­li­sés : parcs, petite cein­ture fer­ro­viaire, ca­nal Saint-Mar­tin, toi­ture vé­gé­ta­li­sée. Elle a été com­plé­tée par des sur­vols ther­mo­gra­phiques de Pa­ris en avion en condi­tions es­ti­vales nor­males, dites « té­moins », à l’été 2015, et ca­ni­cu­laires, un an plus tard.

Les re­le­vés mé­téo ont mis en évi­dence que tous les es­paces vé­gé­ta­li­sés sont plus frais en fin de nuit (entre 3 heures et 7 heures du ma­tin) que les es­paces mi­né­ra­li­sés alen­tour. De l’ordre du dixième de de­gré pour le plus pe­tit square (Georges-Cain, dans le 3e ar­ron­dis­se­ment), jus­qu’à 2 °C pour le plus grand parc (Mon­ceau, dans le 8e). « Les es­paces vé­gé­ta­li­sés par­ti­cipent donc au ra­fraî­chis­se­ment de la ville du­rant la nuit », conclut sans sur­prise l’étude.

Masses d’eau inertes

Le phé­no­mène in­verse est ob­ser­vé pour les mi­lieux aqua­tiques. Du­rant la nuit, l’im­por­tante iner­tie ther­mique de l’eau com­bi­née à un dé­bit re­la­ti­ve­ment bas en été rend l’éva­cua­tion de la cha­leur très lente. Ain­si, la masse d’eau du ca­nal Saint-Mar­tin a une tem­pé­ra­ture plus éle­vée (entre 22 °C et 23 °C en moyenne) que celle de l’air (in­fé­rieure à 21 °C). En re­vanche, en jour­née, la tem­pé­ra­ture de l’eau (jus­qu’à 23 °C ou 24 °C) est plus faible que celle de l’air (entre 26 °C et 32 °C).

Des dif­fé­rences confir­mées par les ther­mo­gra­phies aé­riennes. Ain­si, outre le ca­nal Saint-Mar­tin, le lac Dau­mes­nil (en bor­dure du bois de Vin­cennes) et la Seine gardent des tem­pé­ra­tures su­pé­rieures à 20 °C les nuits d’été « nor­males ». Avec une lé­gère nuance pour la Seine lors des jours de ca­ni­cule, l’étude re­le­vant « un rôle de ra­fraî­chis­se­ment in­té­res­sant en dé­but de nuit», puis­qu’elle est moins chaude que l’es­pace ur­ba­ni­sé.

En condi­tion ca­ni­cu­laire, les zones les plus chaudes (su­pé­rieures à 23 °C en dé­but de nuit et à 20 °C en fin de nuit) sont les sur­faces gou­dron­nées (rues, ave­nues, car­re­fours, ponts) et les élé­ments en pierre (pro­me­nades, fon­taines).

Les re­le­vés ther­mo­gra­phiques per­mettent de re­pé­rer des rues plus chaudes que d’autres. Ce sont les rues étroites dont l’ou­ver­ture au ciel ne per­met pas une éva­cua­tion ra­pide de la cha­leur (su­pé­rieure à 18 °C contre 16 °C à 17 °C dans les rues plus larges pour une nuit d’été té­moin). Lors­qu’elles sont, de sur­croît, bor­dées d’im­meubles hauts, elles se trans­forment en « ca­nyons » ur­bains où la cha­leur reste em­pri­son­née.

Ain­si, l’étude offre une car­to­gra­phie pré­cise des zones les plus chaudes de Pa­ris – qui évo­lue du­rant la nuit. « Par abus de lan­gage, on cite sou­vent des “îlots de cha­leur ur­bains” alors qu’il s’agit sur­tout de mi­cro­zones de cha­leur qui se forment se­lon des com­bi­nai­sons de formes ur­baines, na­tures de sols, (ab­sence de) na­ture en ville et ac­ti­vi­tés hu­maines», re­lèvent les ur­ba­nistes de l’APUR.

Ils en tirent plu­sieurs re­com­man­da­tions en termes d’amé­na­ge­ment ur­bain. «Des règles qu’il fau­dra dé­sor­mais suivre pour rendre la ville plus sup­por­table », pré­cise Cé­lia Blauel. Rem­pla­cer les ma­té­riaux de re­vê­te­ment de sol qui em­ma­ga­sinent la cha­leur la jour­née et la res­ti­tuent la nuit (en­ro­bés, sols as­phal­tés, dalles en bé­ton) par des ma­té­riaux aux pro­prié­tés ther­miques plus in­té­res­santes : pa­vés, bois (pour les ponts et pas­se­relles no­tam­ment), sta­bi­li­sé (sable ou gra­vier), ga­zon. Créer de l’om­brage en plan­tant des grands arbres le long des rues ou ave­nues et au centre des parcs, mais pas n’im­porte com­ment : «Le po­si­tion­ne­ment des arbres est stra­té­gique et doit être pen­sé en fonc­tion des om­brages créés le jour mais en pré­voyant éga­le­ment les pièges ra­dia­tifs qu’ils peuvent créer la nuit». Uti­li­ser des cou­leurs claires sur l’es­pace public, car la ther­mo­gra­phie a mis en évi­dence qu’elles gar­daient moins la cha­leur. Ré­duire les re­jets d’air chauds an­thro­piques : cir­cu­la­tion au­to­mo­bile (in­ter­dic­tion tem­po­raire ou pié­to­ni­sa­tion), sor­ties de cli­ma­ti­sa­tion (dé­ve­lop­per le ré­seau froid de la Ville de Pa­ris à la place de la cli­ma­ti­sa­tion in­di­vi­duelle).

Les rues étroites dont l’ou­ver­ture ne per­met pas une éva­cua­tion ra­pide de la cha­leur sont plus chaudes que les autres La ther­mo­gra­phie met en évi­dence que les cou­leurs claires sur l’es­pace public gardent moins la cha­leur

Bru­mi­sa­teurs

L’étude a éga­le­ment per­mis à l’APUR de fi­na­li­ser la car­to­gra­phie des îlots de fraî­cheur dans la ca­pi­tale. Elle se­ra ac­ces­sible aux Pa­ri­siens dans les pro­chains jours, et une ap­pli­ca­tion nu­mé­rique pour iden­ti­fier ces îlots et des «par­cours de fraî­cheur» de­vrait être dis­po­nible l’été pro­chain. La car­to­gra­phie, qui re­cense près de 700 «points frais» (550 es­paces vé­gé­ta­li­sés, 36 lieux de bai­gnade, 49 mu­sées…), fait no­tam­ment ap­pa­raître les zones qui ont le plus fort pou­voir « ra­fraî­chis­sant » (entre 2° C et 4 °C la nuit). Il s’agit des bois de Boulogne et de Vin­cennes, des grands li­néaires ou­verts vers le ciel (larges ave­nues, bou­le­vard des Ma­ré­chaux) et des fais­ceaux fer­ro­viaires des gares.

Con­cer­nant les parcs, l’étude re­lève que seuls ceux d’une cer­taine taille (au moins 30000 m²) et com­por­tant une mixi­té de vé­gé­ta­tion entre arbres (au moins 30 %) et pe­louses (au moins 20 %) ont un vé­ri­table ef­fet de ra­fraî­chis­se­ment pen­dant la nuit. Lors des épi­sodes de fortes chaleurs, l’étude re­com­mande d’uti­li­ser da­van­tage l’eau en jour­née dans les parcs sous forme de dif­fu­sion de fines gout­te­lettes (fon­taines à jets, bru­mi­sa­teurs). Une bonne al­ter­na­tive à l’ou­ver­ture in­tem­pes­tive des bouches à in­cen­die.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.