L’Inde veut de­ve­nir le pre­mier grand pays do­té de 100% de vé­hi­cules élec­triques

Le Monde - - PLANÈTE - New del­hi - cor­res­pon­dant

La pol­lu­tion de l’air, no­tam­ment dans les grandes mé­tro­poles, est res­pon­sable de la mort de plus de 1,8 mil­lion d’In­diens chaque an­née

En pré­di­sant «la fin de la vente » des voi­tures die­sel et es­sence d’ici à 2040 en France, Ni­co­las Hu­lot a fait re­mar­quer, jeu­di 6 juillet, que d’autres pays dans le monde pour­sui­vaient un ob­jec­tif si­mi­laire. L’entourage du mi­nistre de la tran­si­tion éco­lo­gique a ain­si rap­pe­lé que l’Inde vi­sait, elle, l’ho­ri­zon de 2030.

Il y a dé­jà plus d’un an que le su­jet est ef­fec­ti­ve­ment évo­qué à New Del­hi, en ré­ponse à la pol­lu­tion de l’air qui étouffe épi­so­di­que­ment la ca­pi­tale. L’an pas­sé, le cap des 1 200 mi­cro­grammes par mètre cube de par­ti­cules fines y avait été fran­chi, soit 120 fois plus que le pla­fond maxi­mal pré­co­ni­sé par l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale de la san­té – un re­cord pla­né­taire. Se­lon l’ONG Green­peace, plus de 1,8 mil­lion d’In­diens meurent chaque an­née à cause des par­ti­cules en sus­pen­sion dans l’air des grandes mé­tro­poles, dont treize fi­gurent dans le pal­ma­rès des vingt villes les plus pol­luées au monde. A cette triste réa­li­té s’ajoute le fait que 410 per­sonnes meurent chaque jour d’ac­ci­dents sur les routes d’Inde.

C’est pour toutes ces rai­sons qu’en mars 2016, le mi­nistre de l’éner­gie du gou­ver­ne­ment Mo­di, Piyush Goyal, avait dé­cla­ré que « l’Inde peut de­ve­nir le pre­mier grand pays à avoir 100 % de vé­hi­cules élec­triques». Il avait alors pré­ci­sé que la tran­si­tion pou­vait être « au­to­fi­nan­cée ». Il en­ten­dait par là que les mé­nages in­diens n’au­raient pas be­soin de l’ar­gent de l’Etat pour s’équi­per de vé­hi­cules propres, l’in­ves­tis­se­ment à réa­li­ser étant, se­lon lui, cou­vert par les éco­no­mies de car­bu­rant qui se­raient ain­si dé­ga­gées. Un cal­cul contes­té par les pro­fes­sion­nels de l’au­to­mo­bile, qui rap­pellent que la bat­te­rie d’une voi­ture élec­trique coûte au­jourd’hui, à elle seule, en­vi­ron 10 000 dol­lars (8 700 eu­ros).

Piyush Goyal a néan­moins ré­ité­ré ses propos cette an­née, en avril, lais­sant en­tendre que l’ob­jec­tif de 2030 était dé­sor­mais une dé­ci­sion of­fi­cielle de New Del­hi. Seul élé­ment concret à ce jour, un groupe de travail a été mis en place en fé­vrier sous l’égide de l’Ins­ti­tut na­tio­nal de trans­for­ma­tion de l’Inde (NITI Aayog), une agence pu­blique char­gée de la pla­ni­fi­ca­tion des ré­formes du gou­ver­ne­ment Mo­di.

Celle-ci a réuni des ex­perts du centre de re­cherche amé­ri­cain Ro­cky Moun­tain Ins­ti­tute, ain­si que des re­pré­sen­tants de l’in­dus­trie au­to­mo­bile et des mi­nis­tères concer­nés (in­dus­trie lourde et éner­gie), pour «dé­fi­nir ce que pour­rait être la mo­bi­li­té en Inde à la fin de la pro­chaine dé­cen­nie ». D’après les cal­culs de NITI Aayog, la fin des mo­teurs ther­miques ré­dui­rait à zé­ro une fac­ture na­tio­nale de car­bu­rant équi­va­lente à « 60 mil­liards de dol­lars », tout en ré­dui­sant les émis­sions de car­bone de «1000 mil­liards de tonnes ».

Les in­dus­triels in­diens, qui n’ont pas pour ha­bi­tude d’at­ta­quer de front les res­pon­sables politiques, res­tent dis­crets sur le su­jet. « Je pense que l’ob­jec­tif est très am­bi­tieux », es­time po­li­ment Ma­hesh Ba­bu, PDG de Ma­hin­dra Elec­tric, seul construc­teur lo­cal à pro­duire des voi­tures élec­triques. «Il est cer­tain que nous n’ar­ri­ve­rons pas à 100 % d’élec­tri­fi­ca­tion en 2030, et même si nous étions ca­pables d’ar­ri­ver à 50 % ou 60 %, ce se­rait fan­tas­tique», in­dique de son cô­té Vi­sh­nu Ma­thur, di­rec­teur gé­né­ral de la So­cié­té des construc­teurs au­to­mo­biles in­diens (SIAM).

Toutes ca­té­go­ries confon­dues, Ma­hin­dra pro­duit à l’heure ac­tuelle des vé­hi­cules élec­triques au rythme de 2400 par an. Une goutte d’eau, com­pa­ré aux 3 mil­lions de vé­hi­cules mis en cir­cu­la­tion chaque an­née sur le mar­ché in­dien. « Pré­dire la fin du mo­teur à es­sence pour 2030 est très peu réa­liste », af­firme Sylvain Bilaine, di­rec­teur gé­né­ral du ca­bi­net SyB Con­sul­ting et spé­cia­liste de l’au­to­mo­bile en Inde. « En France, il est ques­tion d’ar­rê­ter les ventes de mo­teurs à ex­plo­sion en 2040, ce­la ne veut pas dire que les 45 mil­lions de voi­tures en cir­cu­la­tion vont dis­pa­raître d’un coup. L’Inde, elle, pré­tend faire dis­pa­raître les vé­hi­cules à es­sence en 2030, ce qui sup­pose non seule­ment de pro­duire 12 mil­lions de vé­hi­cules élec­triques pour ac­com­pa­gner la crois­sance du mar­ché d’ici là, mais éga­le­ment de rem­pla­cer l’in­té­gra­li­té du parc ac­tuel, soit en­vi­ron 20 mil­lions de voi­tures», sou­ligne-t-il.

Du­rant une pre­mière pé­riode qui pour­rait du­rer jus­qu’en 2020, l’Etat in­dien ima­gine don­ner un coup de pouce ponc­tuel, en pre­nant à sa charge un sys­tème des­ti­né à en­cou­ra­ger la pro­duc­tion et l’achat de vé­hi­cules élec­triques. Le financement de ce pro­gramme se­rait as­su­ré par une lo­gique de bo­nus-ma­lus sanc­tion­nant les vé­hi­cules en cir­cu­la­tion, se­lon leur de­gré de pol­lu­tion.

« Grande dif­fé­rence avec la Chine »

Par la suite, ce se­rait au mar­ché au­to­mo­bile de prendre pro­gres­si­ve­ment le re­lais de l’Etat, ain­si qu’aux grandes mu­ni­ci­pa­li­tés, afin que soient mis en place des modèles éco­no­mi­que­ment viables lo­ca­le­ment. L’idée étant qu’à par­tir de 2023, des bornes de re­charge élec­trique soient à la dis­po­si­tion des au­to­mo­bi­listes un peu par­tout. Car plu­tôt que d’es­pé­rer équi­per dans un ave­nir proche les voi­tures de bat­te­ries suf­fi­sam­ment au­to­nomes pour par­cou­rir de longues dis­tances, l’Inde pré­fère aller vite en construi­sant des plates-formes où les au­to­mo­bi­listes vien­draient échan­ger leur bat­te­rie vide contre une bat­te­rie pleine.

Autre ca­rac­té­ris­tique de l’ap­proche in­dienne, la tran­si­tion vers le tout-élec­trique se­rait pro­gres­sive, en com­men­çant par les deux-roues, puis les trois-roues (les au­to­rick­shaws) et, en­fin, les vé­hi­cules à quatre roues. En somme, ré­sume le ma­ga­zine amé­ri­cain Fast Com­pa­ny, « l’Inde veut en­cou­ra­ger le mar­ché à ef­fec­tuer lui-même le chan­ge­ment», plu­tôt que d’in­ter­ve­nir avec l’ar­gent public. « C’est une grande dif­fé­rence d’ap­proche avec la Chine, où l’Etat dis­tri­bue de grosses sub­ven­tions », ajoute la pu­bli­ca­tion.

Quand bien même le cap de 2030 se­rait confir­mé, l’Inde au­ra d’abord à s’équi­per de ca­pa­ci­tés de pro­duc­tion d’élec­tri­ci­té à la hau­teur de ses am­bi­tions. Une ga­geure, sa­chant que dans les cam­pagnes, un lo­ge­ment sur quatre n’est tou­jours pas rac­cor­dé au ré­seau, se­lon les chiffres pu­bliés en mai par le mi­nis­tère de l’éner­gie. – (In­té­rim.)

« Pré­dire la fin du mo­teur à es­sence pour 2030 est très peu réa­liste » SYLVAIN BILAINE spé­cia­liste de l’au­to­mo­bile en Inde

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