Le spleen de l’équi­pier aban­don­né par son lea­der

Dans les équipes du Tour pri­vées de leur meilleur atout, les res­ca­pés vivent au jour le jour

Le Monde - - ÉCONOMIE & ENTREPRISE - Le puy-en-ve­lay (haute-loire) - envoyés spéciaux hen­ri se­ckel et clé­ment guillou

Ils n’étaient pas ve­nus pour briller, mais pour épau­ler, pro­té­ger du vent, por­ter les bi­dons, faire don d’une roue en cas de cre­vai­son. Leur Tour de France de­vait se ré­su­mer à trois se­maines de sa­cri­fices à la gloire du lea­der de l’équipe.

Mais, pour le lea­der en ques­tion, la course s’est ar­rê­tée plus tôt que pré­vu, sur un coup du sort. Alors le Tour a chan­gé de vi­sage pour ces équi­piers sou­dain pri­vés de leur mis­sion ini­tiale et li­vrés à eux-mêmes.

Amaël Moi­nard de­vait ai­der Ri­chie Porte (BMC) à dé­lo­ger Ch­ris­to­pher Froome de la plus haute marche du po­dium à Pa­ris. L’Aus­tra­lien a quit­té le Tour en am­bu­lance après une chute dans la 9e étape. Le Po­lo­nais Maciej Bodnar avait pour mis­sion de me­ner Pe­ter Sa­gan (Bo­ra-Hans­grohe) vers un sixième maillot vert d’af­fi­lée sur les Champs-Ely­sées. Le Slo­vaque a été ex­clu le soir de la 4e étape pour sprint dan­ge­reux. Oli­vier Le Gac était cen­sé ac­com­pa­gner Ar­naud Dé­mare (FDJ) jusque dans les der­niers hec­to­mètres des sprints. Le cham­pion de France a fini hors dé­lai à Cham­bé­ry (9e étape).

De la place dans le bus

Tous ces gre­ga­rios (du mot ita­lien si­gni­fiant « équi­pier ») ra­content l’abat­te­ment au mo­ment de la mau­vaise nou­velle, la sen­sa­tion que tout est rui­né. Amaël Moi­nard grim­pait le mont du Chat quand son lea­der a chu­té dans la des­cente : « On de­man­dait aux spec­ta­teurs ce qui se pas­sait de­vant, on nous a dit “Ri­chie est tom­bé, aban­don”. On a d’abord cru à une mau­vaise blague, puis on eu la confir­ma­tion par un membre de l’équipe qui don­nait des bi­dons sur le bord de la route. Ça nous a cou­pé les pattes. » Maciej Bodnar, lui, était dans sa chambre d’hô­tel quand l’ex­clu­sion de Pe­ter Sa­gan est sur­ve­nue : « J’ai vu la nou­velle sur In­ter­net. Jus­qu’au dé­part de l’étape le len­de­main, on es­pé­rait que Pe­ter pour­rait re­par­tir. » Le ju­ry ne re­vien­dra pas sur sa dé­ci­sion. « Ça n’a pas été fa­cile. On n’était pas d’ac­cord avec le ver­dict, mais on a été obli­gé de l’ac­cep­ter. »

Quant à Oli­vier Le Gac, le jour fa­ti­dique, il at­ten­dait à l’ar­ri­vée : « J’ai fran­chi la ligne avec vingt­sept mi­nutes de re­tard, Ar­naud n’avait plus que dix mi­nutes pour ar­ri­ver dans les dé­lais et je sa­vais qu’il était loin, j’ai com­pris que c’était ter­mi­né. A l’ar­ri­vée, il n’y a pas eu beau­coup de mots. C’était plus des re­gards. »

Cas rare, Ar­naud Dé­mare a en­traî­né dans son éli­mi­na­tion trois co­équi­piers qui avaient fait l’étape à ses cô­tés. Comme un cin- quième FDJ a en­suite aban­don­né, l’équipe ne compte plus que quatre cou­reurs. « C’est sûr qu’il y a de la place dans le bus, sou­rit tant bien que mal Oli­vier Le Gac. Et à l’hô­tel, le soir, c’est plus calme. »

« Tout s’écroule, parce qu’on était condi­tion­nés au­tour de Ri­chie, pour­suit Amaël Moi­nard. On avait tra­vaillé tous les jours pour lui à 100 %, alors on a pris un coup der­rière les oreilles. »

Il faut pour­tant bien re­mon­ter sur son vé­lo et gar­der le mo­ral. « Sur­tout ne pas gam­ber­ger, ex­plique Oli­vier Le Gac. Si ça ne va plus dans la tête, la course de­vient trop dure. Alors il faut pas­ser à autre chose, se mon­trer op­ti­miste. Il res­tait deux se­maines, on s’est dit qu’il fal­lait conti­nuer à se battre et se fixer de nou­veaux ob­jec­tifs. On re- garde étape par étape, en fonc­tion des pro­fils des cou­reurs qui res­tent. Par exemple, on vise des top 10 dans les sprints avec Da­vide Ci­mo­lai, mais on n’est plus très nom­breux pour l’em­me­ner, alors ça n’est pas évident. »

Chute dès le pre­mier vi­rage

« C’était triste, mais on reste mo­ti­vé, af­firme Maciej Bodnar. Le Tour ne s’est pas ar­rê­té le jour de l’ex­clu­sion de Pe­ter », dont le vé­lo conti­nue d’être sym­bo­li­que­ment pré­pa­ré et bi­chon­né tous les ma­tins par les mé­ca­nos de l’équipe. « Les di­rec­teurs spor­tifs nous ont dit de ne pas aban­don­ner et de conti­nuer à nous battre pour Ra­fal Maj­ka, qui pou­vait vi­ser un bon clas­se­ment gé­né­ral. » Mal­heu­reuse équipe Bo­ra : Maj­ka a lui aus­si quit­té le pe­lo­ton sur bles­sure. Chan­ge­ment de stra­té­gie to­tale, du coup : « On nous dit : “Main­te­nant, vous avez l’op­por­tu­ni­té de faire des choses pour vous-même, sai­sis­sez votre chance.” » A Pau, Bodnar a bien failli rem­por­ter l’étape, re­pris à trois cents mètres de la ligne par le pe­lo­ton au terme d’une im­mense échap­pée dans la­quelle il ne se se­rait évi­dem­ment pas lan­cé si Sa­gan avait tou­jours été là. « Il faut chan­ger d’état d’es­prit, mais ce n’est pas fa­cile quand tu es ar­ri­vé sur le Tour en te di­sant que tu n’al­lais faire que tra­vailler pour un cou­reur. »

« On était condi­tion­né pour ai­der Ri­chie, on ne se re­con­fi­gure pas en une heure de temps, confirme Amaël Moi­nard. Et puis, même si ça re­vient un peu, vu qu’on ne s’en­traîne

« Il faut chan­ger d’état d’es­prit, mais ce n’est pas fa­cile quand tu es ar­ri­vé sur le Tour afin de tra­vailler pour un cou­reur » MACIEJ BODNAR cou­reur de l’équipe Bo­ra

pas pa­reil si on veut être ba­rou­deur ou si on veut mon­ter au train, on a moins de punch, on est moins ex­plo­sif. On a en­vie de mon­trer qu’on existe, notre part égoïste re­jaillit, mais c’est com­pli­qué à gé­rer. »

L’at­mo­sphère au sein des six équipes (sur vingt-deux) ayant per­du leur lea­der n’est pas com­plè­te­ment mo­rose. Les sur­vi­vants se serrent les coudes, et se dé­couvrent par­fois plus sou­dés qu’ils ne l’ima­gi­naient. Chez Bo­ra (grâce à Sa­gan) et à la FDJ (grâce à Dé­mare), on peut se conso­ler en se di­sant qu’on re­par­ti­ra du Tour avec au moins une vic­toire d’étape. Et puis le Tour reste le Tour : « On est quand même sur la course qui nous fait rê­ver, donc on a aus­si en­vie de l’ap­pré­cier, sou­ligne Amaël Moi­nard, qui fi­gu­rait di­manche 16 juillet dans la bonne échap­pée. Je suis les meilleurs pour prou­ver que j’ai tou­jours le ni­veau, j’es­saie de me faire plai­sir sur cer­taines étapes. »

Ça pour­rait tou­jours être pire, rap­pelle Yu­kiya Ara­shi­ro, équi­pier de la for­ma­tion Bah­rain-Me­ri­dan qui a per­du son lea­der es­pa­gnol, Ion Iza­girre – po­ten­tiel top 10 du Tour – sur chute dès les pre­miers vi­rages de la course, à Düs­sel­dorf. Le Ja­po­nais se montre phi­lo­sophe : « Ion ne peut tou­jours pas mon­ter sur un vé­lo ni mar­cher. Alors quand on trouve que c’est dif­fi­cile, cer­tains jours, sur la route, on pense à lui. Lui, il vou­drait faire le Tour. Nous, au moins, on peut. »

REU­TERS/BE­NOÎT

Amaël Moi­nard, lors de la 15e étape du Tour de France, le 16 juillet. Le cou­reur de la BMC a per­du son lea­der, Ri­chie Porte, après une chute.

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