Aux Suds, à Arles, une mi­nistre, du geo­mun­go et un punk fla­men­co

Le fes­ti­val a dé­fen­du avec pa­nache sa vi­sion « libre et va­ga­bonde » des musiques du monde, de la Co­rée du Sud à l’An­da­lou­sie

Le Monde - - CULTURE - Arles pa­trick la­besse

C’est une pre­mière. Ja­mais jus­qu’alors Les Suds, ren­dez-vous es­ti­val em­blé­ma­tique des musiques du monde, n’avaient eu droit à la vi­site d’un mi­nistre de la culture. Sa­me­di 15 juillet, aux alen­tours de 19 heures, la veille de la clô­ture de la 22e édi­tion qui s’est ou­verte le 10 juillet, à Arles, Françoise Nyssen, la nou­velle lo­ca­taire de la rue de Va­lois, s’est fau­fi­lée entre les tables des ter­rasses de la place Paul-Dou­mer, au coeur du quar­tier po­pu­laire de la Ro­quette. La mi­nistre a ac­cé­dé au mi­cro de la Ra­dio des Suds, l’an­tenne éphé­mère du fes­ti­val, ani­mée par une équipe de 25 jeunes Ar­lé­siens de 14 à 18 ans en­ca­drés par Antoine Chao, réa­li­sa­teur et re­por­ter pour la dé­funte émis­sion de Da­niel Mer­met, Là-bas si j’y suis (France In­ter).

Certes, Françoise Nyssen ha­bite à deux pas : «C’est une vraie Ar­lé­sienne ! », com­mente Ma­rie-Jo­sé Jus­ta­mond, di­rec­trice des Suds. Mais son geste a va­leur d’adhé­sion. Après son échange ra­dio­pho­nique, la mi­nistre nous le confirme : «De­puis deux dé­cen­nies, ce fes­ti­val porte une cer­taine idée de la plu­ra­li­té cultu­relle. C’était im­por­tant pour moi de m’y ma­ni­fes­ter. On ne peut que s’en­ri­chir en dé­cou­vrant la culture de l’autre. C’est fon­da­men­tal. Si­non, on se ré­tré­cit. » Et de re­par­tir comme elle est ve­nue, à pied, vers la cour de l’Ar­che­vê­ché pour y dé­cou­vrir, « avec beau­coup de cu­rio­si­té », as­sure-t-elle, le groupe co­réen Black String.

En­vi­ron 400 per­sonnes, dont leur com­pa­triote, la chan­teuse de jazz Youn Sun Nah, qui se pro­dui­sait la veille au Théâtre an­tique, vont as­sis­ter au concert. As­sises sur des chaises ou dé­bor­dant sur le sol où des pe­tits coeurs de cou­leur en pa­pier se sont éga­rés par­mi les pa­vés. For­mé de quatre jeunes mu­si­ciens de Séoul, Black String dé­ploie un uni­vers so­nore sin­gu­lier rap­pro­chant la culture his­to­rique co­réenne des ex­pé­ri­men­ta­tions de la mu­sique contem­po­raine. Au centre de leur monde, qui passe de l’orage à cette plé­ni­tude évo­quée par l’ex­pres­sion « le pays du ma­tin calme», cou­ram­ment uti­li­sée à l’étran­ger pour dé­si­gner la Co­rée du Sud, un ins­tru­ment à cordes de soie, da­tant du VIIe siècle, le geo­mun­go. Fas­ci­nant, par ses so­no­ri­tés graves au­tant que l’est le geste de l’ins­tru­men­tiste qui le fait vivre.

« Séoul mu­sic »

Yoon Jeong Heo, à l’ori­gine de Black String, nous ra­con­tait la veille s’être lais­sée hap­per par le geo­mun­go en rai­son de la «cou­leur » du son émis par ses cordes. La vi­sion mu­si­cale de son groupe (que l’on peut éga­le­ment dé­cou­vrir sur l’al­bum Mask Dance, pa­ru en 2016 sur ACT, la­bel al­le­mand in­dé­pen­dant de jazz) est très ou­verte, ex­pli­quait-elle: «Si, sur cer­tains mor­ceaux, nous res­tons as­sez fi­dèles au lan­gage tra­di­tion­nel et res­pec­tons des codes, sur d’autres, nous adop­tons une pos­ture de rup­ture et nous nous au­to­ri­sons une grande li­ber­té. Nous n’ai­mons pas l’idée de fron­tière entre tra­di­tion­nel et mo­derne. »

Il y avait aux Suds, cette an­née, encore plus ra­di­cal que Black String dans cette veine de musiques « libres et va­ga­bondes, ins­pi­rées par leurs terres d’ori­gine mais af­fran­chies des for­ma­tages et des par­ti­tions im­po­sées», telles que les dé­crit Ma­rie-Jo­sé Jus­ta­mond. Le chan­teur et com­po­si­teur es­pa­gnol Niño de Elche s’est pro­duit sur la même scène en dé­but de se­maine. Un punk fla­men­co, fa­bu­leux ta­lent, mons­trueux d’ex­pres­si­vi­té et de fé­ro­ci­té vo­cale – mur­mures, ha­lè­te­ments et bor­bo­rygmes in­clus.

Il ar­rive sur scène un livre à la main. « C’est un ou­vrage d’un poète de Va­lence que j’ai chan­té sou­vent, En­rique Fal­con, dé­taille le chan­teur le len­de­main. Il a une oeuvre poé­tique très forte.» C’est l’une de ces « voix de l’ex­trême», des poètes contem­po­rains, dont il porte et trans­cende les vers dans son der­nier al­bum, Voces del ex­tre­mo. On a dit de Niño de Elche, qui pré­pare une an­tho­lo­gie hé­té­ro­doxe du cante fla­men­co, qu’il fai­sait du fla­men­co « ex­pé­ri­men­tal », voire « ré­vo­lu­tion­naire ». Il s’en amuse. « J’ai dé­jà as­sez de mal à faire la ré­vo­lu­tion avec moi-même. » Né à Elche, une ville de la pro­vince d’Ali­cante, dans une fa­mille ori­gi­naire de Gre­nade, il vit au­jourd’hui à Ma­drid. « Di­sons plu­tôt que je paie mon loyer à Ma­drid. » C’est un homme en mou­ve­ment, dans tous les sens du terme. Un aty­pique, très sol­li­ci­té, no­tam­ment par les cho­ré­graphes. Après Les Suds à Arles, il par­tait pour Avi­gnon, in­vi­té par le dan­seur Is­rael Gal­van, où il par­ti­ci­pe­ra à La Fies­ta, jus­qu’au 23 juillet, dans la Cour d’hon­neur du Pa­lais des papes.

« De­puis deux dé­cen­nies, ce fes­ti­val porte une cer­taine idée de la plu­ra­li­té cultu­relle » FRANÇOISE NYSSEN mi­nistre de la culture

Niño de Elche en concert le 4 oc­tobre à Mont­pel­lier et le 5 à Tou­louse.

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