Ma­ryam Mir­za­kha­ni Ma­thé­ma­ti­cienne ira­nienne

Le Monde - - DISPARITIONS & CARNET - Na­tha­niel herz­berg

En 2014, elle avait rem­por­té la pres­ti­gieuse mé­daille Fields, consi­dé­rée comme l’équi­valent du prix No­bel en ma­thé­ma­tiques. Pre­mière femme – après cin­quante-deux hommes – à dé­cro­cher cette ré­com­pense, dé­cer­née de­puis 1936, elle met­tait fin à une grande in­jus­tice, avec l’es­poir, di­rat-elle, d’«ou­vrir la voie» à beau­coup d’autres femmes. Sa­me­di 15 juillet, l’in­jus­tice a re­pris le des­sus. Ma­ryam Mir­za­kha­ni est morte d’un can­cer du sein contre le­quel elle lut­tait de­puis quatre ans. Elle avait 40 ans.

Humble, dis­crète, Ma­ryam Mir­za­kha­ni frap­pait tous ceux qui la ren­con­traient par «sa gen­tillesse et sa sim­pli­ci­té », ra­conte le ma­thé­ma­ti­cien Etienne Ghys, de l’Ecole nor­male su­pé­rieure de Lyon. Pour­tant, rien dans sa vie ne fut tout à fait or­di­naire. Née à Té­hé­ran, le 5 mai 1977, pas­sion­née de lit­té­ra­ture, elle vit dans les livres et se rêve écri­vaine. Jus­qu’à ce que son frère aî­né lui glisse dans les mains un ou­vrage de ma­thé­ma­tiques. Elle y dé­couvre la cé­lèbre his­toire de Frie­drich Gauss (1777-1855) ex­pli­quant à son maître d’école com­ment ef­fec­tuer fa­ci­le­ment la somme de tous les en­tiers de 1 à 100. Le dé­clic. La pas­sion de l’ado­les­cente de­vient alors de « ré­soudre des énigmes ».

Une étu­diante ex­cep­tion­nelle

Sco­la­ri­sée dans un ly­cée pour élèves brillants, Ma­ryam Mir­za­kha­ni pré­sente des dons ex­cep­tion­nels. En 1994, elle est – dé­jà – la pre­mière jeune fille sé­lec­tion­née dans l’équipe na­tio­nale pour les Olym­piades in­ter­na­tio­nales de ma­thé­ma­tiques. Elle rem­porte la mé­daille d’or avec un score de 41 points sur 42. Elle re­vient l’an­née sui­vante, dé­croche une nou­velle mé­daille d’or, avec cette fois un sans-faute. Elle in­tègre la pres­ti­gieuse uni­ver­si­té tech­no­lo­gique Sha­rif de Té­hé­ran. Au re­tour d’une con­fé­rence en pro­vince, un ac­ci­dent de la route tue sept étu­diants qui voya­geaient avec elle. Elle échappe au «mar­di noir» des ma­thé­ma­tiques ira­niennes.

La suite est une lente et inexo­rable as­cen­sion. « Lente », comme elle-même ai­mait à se dé­fi­nir. Pas seule­ment par mo­des­tie. « La beau­té des ma­thé­ma­tiques ne se dé­voile qu’à ses plus pa­tients ad­mi­ra­teurs », di­sait-elle. De pa­tience elle ne manque pas, ni d’au­dace. Au­cun su­jet ne lui semble in­at­ta­quable. « Une am­bi­tion sans peur », ré­sume son di­rec­teur de thèse à l’uni­ver­si­té d’Har­vard, Cur­tis McMul­len, mé­daille Fields (1998), lui aus­si.

C’est en ef­fet aux Etats-Unis que Ma­ryam Mir­za­kha­ni pour­suit sa for­ma­tion. Sa thèse est qua­li­fiée de « chef-d’oeuvre ». Elle n’y ré­sout pas un mais deux pro­blèmes ma­jeurs de géo­mé­trie, qu’elle re­lie au pas­sage. «La ma­jo­ri­té des ma­thé­ma­ti­ciens ne font pas ça en une vie, a com­men­té son col­lègue Ben­son Farb. Elle l’avait fait en thèse. »

En 2008, elle est nom­mée pro­fes­seure à Stan­ford (Ca­li­for­nie). Elle y pour­suit ses tra­vaux de dé­fri­chage des sur­faces com­plexes. « C’est comme être per­due dans une jungle et d’es­sayer d’uti­li­ser toutes les connais­sances pos­sibles pour les mé­lan­ger à de nou­velles as­tuces, et avec un peu de chances vous pou­vez trou­ver un che­min de sor­tie.» Si elle as­sure ne pas avoir de règles, elle dis­pose d’une mé­thode: elle place au sol une grande feuille, y crayonne des des­sins et dé­roule, en marge, les élé­ments de ses dé­mons­tra­tions. Ce qui fai­sait dire à sa fille, Ana­hi­ta, que sa mère exer­çait le mé­tier de peintre.

En 2014, l’ob­ten­tion de la mé­daille Fields marque sa consé­cra­tion. «Tout cher­cheur en ma­thé­ma­tique vous di­ra qu’il n’y a pas de dif­fé­rence entre les maths faites par une femme ou un homme et, évi­dem­ment, la dé­ci­sion du co­mi­té est ba­sée seule­ment sur les ré­sul­tats de chaque can­di­dat », rap­pelle alors la Belge In­grid De­bau­chies, pré­si­dente de l’Union ma­thé­ma­tique in­ter­na­tio­nale. Les ma­thé­ma­ti­ciens sa­luent donc la cher­cheuse, les femmes cé­lèbrent la pion­nière. Et l’Iran, qui entre dans le club des pays pri­més, s’en­thou­siasme pour l’en­fant du pays.

L’an­nonce de sa mort, sa­me­di, a donc trou­vé un écho consi­dé­rable. Dans la dis­ci­pline, bien sûr: ain­si Cé­dric Villa­ni – encore une mé­daille Fields – a sa­lué, sur son compte Twit­ter, cet «es­prit ma­gni­fique, âme ma­gni­fique, femme ex­tra­or­di­naire ». Mais bien au­de­là, et par­ti­cu­liè­re­ment en Iran, où les res­pon­sables politiques, le pré­sident Has­san Ro­ha­ni en tête, ont dé­plo­ré cette «triste disparition ». Chose ex­cep­tion­nelle pour une Ira­nienne, son vi­sage a été re­pro­duit à la «une» de plu­sieurs jour­naux, sans voile. Et si là encore Ma­ryam Mir­za­kha­ni avait ou­vert la voie ?

5 MAI 1977 Nais­sance à Té­hé­ran 2008 Pro­fes­seure à Stan­ford 2014 Pre­mière femme à ob­te­nir la mé­daille Fields 15 JUILLET 2017 Mort aux Etats-Unis

AP PHO­TO/MA­RYAM MIR­ZA­KHA­NI VIA STAN­FORD

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