« La marche est une cri­tique en mou­ve­ment »

PEN­SER LA MARCHE 1|6 Se­lon l’aven­tu­rier et écri­vain Sylvain Tes­son, qui ar­pente aus­si bien les steppes d’Asie cen­trale que la France ru­rale, che­mi­ner, c’est fuir le monde nu­mé­ri­sé

Le Monde - - LETE EN SERIES - Propos recueillis par ni­co­las truong

Né en 1972, Sylvain Tes­son est écri­vain et aven­tu­rier. Un al­pi­niste et un «sté­go­phile», néo­lo­gisme dé­ni­ché dans le Dic­tion­naire de l’al­pi­nisme de Sylvain Jou­ty pour nom­mer sa pas­sion d’es­ca­la­der les toits, et no­tam­ment ceux des ca­thé­drales. En 2014, il chute de la toi­ture d’un cha­let à Cha­mo­nix (Haute-Sa­voie). Griè­ve­ment bles­sé puis ré­veillé du co­ma, il dé­cide de tra­ver­ser la France à pied, du Mer­can­tour au Co­ten­tin, pour se ré­pa­rer et en tire un livre, Sur les che­mins noirs (Gal­li­mard, 2016). Alors que son jour­nal de 2014 à 2017 vient de pa­raître (Une très lé­gère os­cil­la­tion, Edi­tions des Equa­teurs, mai 2017, 230 p., 19eu­ros), il dé­crit la marche comme une cri­tique en mou­ve­ment de notre mo­der­ni­té.

Pour­quoi avoir dé­ci­dé de par­tir sur les « che­mins noirs » de France, sur ces sen­tiers non ba­li­sés des ré­gions ru­rales les plus re­cu­lées ?

La marche, quel que soit le ter­ri­toire dans le­quel on l’ac­com­plit, est une forme de cri­tique en mou­ve­ment, phy­sique, in­car­née. Je ne suis pas un pen­seur, je n’ai pas la lé­gi­ti­mi­té phi­lo­so­phique pour éta­blir une théo­rie cri­tique du monde, mais je suis un bi­pède, j’ai une bonne ré­sis­tance phy­sique et je suis rus­tique, ce qui me per­met de for­mu­ler une cri­tique et de la mettre en oeuvre.

Quel est l’ob­jet de cette « cri­tique en mou­ve­ment » qu’est, se­lon vous, la marche ?

Elle porte sur le ver­rouillage qui dé­coule du tech­ni­cisme, de la ré­vo­lu­tion nu­mé­rique et de la mon­dia­li­sa­tion. Ces phé­no­mènes dé­clarent la guerre au mys­tère, à l’im­pré­vu, à ce qui fait la sub­stance de la vie. Au­jourd’hui, chaque pe­tit geste est ré­gi par la ré­vo­lu­tion nu­mé­rique. Pour prendre un train ou aller voir un ta­bleau de Rem­brandt, on doit pas­ser par l’or­di­na­teur. Et, à par­tir du mo­ment où nous confions le moindre dé­tail de notre exis­tence à ce pro­ces­seur et ce pro­ces­sus, on ci­mente la pos­si­bi­li­té d’un im­pré­vu. Alexis de Toc­que­ville a une for- mule gé­niale dans De la dé­mo­cra­tie en Amé­rique, il parle de «la li­ber­té de dé­tails». Une vie, c’est plus que le dis­cours su­perbe de La­mar­tine au bal­con du peuple. C’est aus­si le fait d’al­lu­mer une clope et de boire un verre de rouge de plus. Au­jourd’hui, ces li­ber­tés de dé­tails toc­que­villiennes, le « jaillis­se­ment per­pé­tuel d’im­pré­vi­sible nou­veau­té» de Berg­son sont ca­na­li­sés par le nu­mé­rique. Or, quand on n’a pas la lé­gi­ti­mi­té d’éta­blir et d’ex­po­ser un dis­cours cri­tique sur ce su­jet, il y a la marche. Elle offre la pos­si­bi­li­té d’échap­per au dis­po­si­tif, comme dit le phi­lo­sophe Gior­gio Agam­ben. On se glisse dans un in­ter­stice et on marche, on re­vient à cette li­ber­té de dé­tails en pre­nant la fuite.

Est-il encore pos­sible de se sous­traire au dis­po­si­tif ou bien vi­vons-nous à l’ère de l’im­pos­sible voyage et des im­pro­bables pas de cô­té ?

On as­siste à un ba­li­sage gé­né­ral de l’exis­tence, de la pen­sée et du verbe. En 2017, même les che­mins sont amé­na­gés. Donc, c’est de plus en plus dif­fi­cile, mais c’est encore pos­sible. Sur­tout en France, parce que nous avons la chance d’avoir ac­cès, pour dix ou douze eu­ros, à la re­pré­sen­ta­tion de la to­ta­li­té de notre ter­ri­toire au vingt-cinq mil­lièmes (1 cen­ti­mètre pour 250 mètres). Ces cartes rendent pos­sible l’échap­pée dans les in­ter­stices. L’échelle de l’état-ma­jor, le vingt-cinq mil­lièmes, cor­res­pond par­fai­te­ment aux mar­cheurs. Je ne suis pas un être de la flânerie, j’ai be­soin de cher­cher les issues de se­cours, d’iden­ti­fier le bon che­min à prendre. Et la carte au vingt-cinq mil­lièmes me rend pos­sible cette re­cherche.

D’où vient le charme des cartes IGN que tous les mar­cheurs et les sol­dats connaissent bien ?

Elles sont très belles. Il y a les om­brages. Chaque pli, chaque re­lief en pos­sède un. La conven­tion veut que la lu­mière pro­vienne du nord-ouest. C’est amu­sant de pen­ser qu’un jour, dans un bu­reau, un fonc­tion­naire d’Etat a dé­cré­té que le so­leil des cartes brille­rait au nord-ouest. Et puis, il y a les à-plats de cou­leur, les verts des brous­sailles, les ca­maïeux de bleus pour les zones aqua­tiques. Il y a tout un pro­to­cole gra­phique de re­pré­sen­ta­tion du ter­ri­toire, se­lon que le che­min est gou­dron­né, maî­tri­sé par l’Etat, ou aban­don­né.

Com­ment y re­pé­rer les «che­mins noirs»?

Ce que je cher­chais quand j’ai fait ce voyage, c’était la re­pré­sen­ta­tion qui in­di­quait les che­mins per­dus, em­brous­saillés, re­pré­sen­tés soit par un li­se­ré aus­si fin qu’un che­veu, soit par des poin­tillés. Dans les lé­gendes de ces cartes, on trouve une ex- pres­sion su­perbe pour les ca­rac­té­ri­ser : « che­mins à la pra­ti­ca­bi­li­té aléa­toire». C’est une formule qui pour­rait dé­fi­nir l’exis- tence. Un trait de poé­sie ad­mi­nis­tra­tive.

Pour­quoi ne cher­chez-vous pas à épou­ser ce « bel au­jourd’hui » des aé­ro­ports et des raf­fi­ne­ries, dont Jacques La­car­rière per­ce­vait l’at­trait, le charme et, d’une cer­taine ma­nière, le mys­tère ?

Tout ce qui se dé­voile est beau. La phrase est de Priam sur les rem­parts de Troie. On peut s’émer­veiller d’un di­manche après- mi­di à Mo­no­prix. L’ob­jet du dé­voi­le­ment est su­jet de poé­sie et Jacques La­car­rière avait, dans sa chi­mie psy­chique, dans sa per- son­na­li­té et sa na­ture, quelque chose qui lui fai­sait tout ac­cep­ter. Il trans­for­mait tout en ali­ments qui nour­ris­saient sa cu­rio­si­té et sa to­lé­rance. Mais chaque être hu­main n’est pas consti­tué psy­chi­que­ment de la même ma­nière. Quand j’ai en­tre­pris ce voyage, j’étais dans des dis­po­si­tions très sombres. J’ai fait correspondre un iti­né­raire géo­gra- phique à ma noir­ceur in­té­rieure. Je ne vou- lais pas voir de sem­blables, je ne vou­lais même pas croi­ser de mi­roir, je re­cher­chais des bêtes, du si­lence, de l’obs­cu­ri­té fores- tière et des af­fleu­re­ments géo­lo­giques. Je suis un homme du cal­caire, des pierres, de l’his­toire. Je crois pré­fé­rer les pay­sages aux vi­sages. Le nouveau ne m’in­té­resse guère. Le « bel au­jourd’hui » peut-être, mais le «beau de­main» pas du tout. C’est sans doute pour ce­la que je pré­fère la géo­lo­gie.

En quel sens votre marche a-t-elle été une ac­tion thé­ra­peu­tique ?

Phy­si­que­ment, phy­sio­lo­gi­que­ment et mo­ra­le­ment, la marche m’a soi­gné. Je ne suis pas très ver­sé dans la psy­cho­lo­gie, donc pour ré­pa­rer un corps fra­cas­sé, j’ai pré­fé­ré la marche. Je suis par­ti boi­tant, je suis re­ve­nu de­bout. Je me suis dé­ta­ché de toute cette noir­ceur qui était sur la ligne de dé­part avec moi. Je me suis désha­billé de ces sco­ries, de cette mé­lan­co­lie, qui était la consé­quence de mon hos­pi­ta­li­sa­tion. Au cours de mon voyage, j’ai eu l’idée de fi­nir cette marche dans le Co­ten­tin, au bord de la mer. Il y a, dans la Nor­man­die que j’ai tra­ver­sée, une dou­ceur et une évi­dence qui tranchent avec la Pro­vence. Der­rière l’image de carte pos­tale, la Pro­vence est ter­rible. C’est la mort, la cruau­té. Le peintre Pierre Bon­nard l’a ex­pli­qué dans une lettre. Quand il est ar­ri­vé en Pro­vence, il a écrit: « Les arbres sont can­ni­bales. » La Nor­man­die, c’est le beurre, un dé­cor de train élec­trique, alors qu’en Pro­vence, on se fait pi­quer par la na­ture.

Ce voyage n’a-t-il pas éga­le­ment été un che­min de croix ?

Je ne crois pas à une vie après la mort, à la su­pré­ma­tie de l’homme dans l’édi­fice du vi­vant, je crois que le ciel s’ar­rête aux nuages. Je suis contre le chris­tia­nisme, le tri­pa­touillage po­li­tique de la pa­role évan­gé­lique et le dogme, j’aime la chré­tien­té comme es­pace cultu­rel et je me sens avec le Ch­rist, le seul anar­chiste qui a réus­si, se­lon la formule d’An­dré Mal­raux. Je n’ai pas mar­ché pour ex­pier quoi que ce soit, pour as­su­rer ma ré­demp­tion ou faire un acte de contri­tion. J’ai res­sen­ti de la souf­france au bout de la­quelle je suis al­lé parce que j’ai un im­mense goût pour l’ef­fort ra­di­cal. Un goût qui me vient pro­ba­ble­ment de l’al­pi­nisme. Dans l’es­ca­lade, on grimpe pour éprou­ver la jouis­sance de l’ins­tant où tout s’ar­rête. C’est un mo­ment ex­tra­or­di­naire.

A re­bours des dis­cours sur l’uni­té de la na­tion, vous écri­vez que ce qui ca­rac­té­rise l’iden­ti­té de la France, c’est au contraire la frag­men­ta­tion…

C’est l’his­to­rien Fer­nand Brau­del qui, le pre­mier, l’a for­mu­lé. Il em­ploie l’ex­pres­sion d’«ef­froyable mor­cel­le­ment». Il fait correspondre ce mor­cel­le­ment géo­gra­phique à l’ac­cu­mu­la­tion in­édite de strates his­to­riques et politiques qui fait la France. On a réus­si à construire quelque chose de su­perbe à par­tir de ces deux axes: une croi­sée de tran­sept. J’avais une grande ex­pé­rience des ter­ri­toires et des géo­gra­phies de l’uni­for­mi­té: la steppe d’Asie cen­trale, la fo­rêt russe. Vous mar­chez dix jours dans des pay­sages et des struc­tures hu­maines qui ne va­rient pas. Mais, pen­dant mon voyage sur les che­mins noirs, j’ai res­sen­ti cet ef­froyable mor­cel­le­ment de Brau­del : chaque ter­ri­toire co­existe dans une mar­que­te­rie dis­pa­rate.

La confré­rie des che­mins noirs existe-t-elle?

Je l’ai in­ven­tée, j’ai fait une ana­lo­gie entre l’idée du che­min noir de la carte et du che­min noir de l’exis­tence. Toute exis­tence a ten­dance à suc­com­ber au dé­sir d’amé­na­ge­ment, de do­mes­ti­ca­tion par le ma­riage, le travail… C’est un amé­na­ge­ment du ter­ri­toire exis­ten­tiel. Alors, pour y échap­per, on a re­cours aux fo­rêts, au si­lence. Walt Whit­man a une phrase fa­bu­leuse dans son re­cueil de poèmes Feuilles d’herbe : «Je n’ai rien à voir avec ce sys­tème, pas même as­sez pour m’y op­po­ser. » On ne va pas es­sayer de dy­na­mi­ter les ci­ta­delles (c’est-à-dire l’Etat), puisque, quand on casse l’ap­pa­reil, on lé­gi­time les forces de la ré­pres­sion. Il vaut mieux cher­cher à s’at­ta­quer à un point d’ap­pui ex­té­rieur. Sou­ve­nez-vous de la phrase d’Ar­chi­mède : «Don­nez-moi un point de le­vier et je lève le monde. » Or, si l’on dis­pa­raît, on ôte à la puis­sance pu­blique ce point de le­vier. La fuite est un for­mi­dable acte de cri­tique. C’est ce que j’ap­pelle le che­min noir exis­ten­tiel. On peut trou­ver par­tout ces in­ter­stices, ces échap­pées, ces issues de se­cours et ces che­mins buis­son­niers: dans une bi­blio­thèque, sous une voûte, une fo­rêt, sur une pa­roi – en soi sur­tout. Pro­chain ar­ticle : « La marche se spor­ti­vise », par Mar­tine Se­ga­len.

« JE NE SUIS PAS UN ÊTRE DE LA FLÂNERIE, J’AI BE­SOIN DE CHER­CHER LES ISSUES DE SE­COURS » « J’AI FAIT CORRESPONDRE UN ITI­NÉ­RAIRE GÉO­GRA­PHIQUE À MA NOIR­CEUR IN­TÉ­RIEURE »

ANNE-MARGOT RAMSTEIN

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