B. B., le mythe et la marque

De­puis qu’elle a ar­rê­té le ci­né­ma, en 1973, l’ac­trice, sex-sym­bol des an­nées 1950-1960, vit re­cluse au vil­lage, son pa­ra­dis et sa pri­son

Le Monde - - DÉBATS & ANALYSES - Saint-tropez (var) - en­voyée spé­ciale va­nes­sa schnei­der

Bri­gitte Bar­dot est une femme d’ha­bi­tudes. Tous les jours, elle quitte sa vil­la La Ma­drague à mi­di. Elle s’en­gouffre dans sa 4L avec quatre ou cinq chiens et re­joint son autre mai­son de SaintT­ro­pez, La Gar­rigue, ache­tée à la fin des an­nées 1970 sur le site pa­ra­di­siaque du Ca­pon. Elle y a pour voi­sin le mil­liar­daire russe Ro­man Abra­mo­vitch, qui a ac­quis une luxueuse vil­la pour 250 mil­lions d’eu­ros. Elle ne sait pas qui il est. Ce qu’elle re­cherche, sur cette col­line pré­ser­vée, c’est re­trou­ver le calme qui lui manque tant à La Ma­drague de­puis des dé­cen­nies. « Treize ba­teaux à tou­ristes font la ro­ta­tion par jour, ra­conte son ma­ri, Ber­nard d’Or­male. Ils s’ap­prochent le plus près pos­sible de nos fe­nêtres avec des haut­par­leurs qui hurlent : “Voi­ci la mai­son de Bri­gitte Bar­dot, vous pou­vez prendre des pho­tos!” C’est in­sup­por­table, on les en­tend de toutes les pièces et on ne peut plus ni sor­tir sur le pon­ton ni se bai­gner. »

C’est donc à La Gar­rigue que Bar­dot, 82ans, se ré­fu­gie. Elle y tra­vaille, lit les di­zaines de mails et de lettres qui lui sont envoyés chaque jour, ré­pond de son écri­ture ronde et en­fan­tine. La plupart des cour­riers concernent la dé­fense des ani­maux, d’autres sont des de­mandes de gens dans la dé­tresse, qu’elle s’ef­force d’ai­der. « Ce bou­lot la tue », confie son époux, qui est son fil avec le monde ex­té­rieur. A La Gar­rigue, «Bri­gitte», comme on l’ap­pelle ici, re­trouve ses chèvres, co­chons, mou­tons, ca­nards, oies, ânes, qui vivent en li­ber­té sur un ter­rain de quatre hec­tares. Le soir, elle re­tourne à La Ma­drague, où des ba­dauds l’at­tendent, juste pour croi­ser son re­gard der­rière les vitres sales de sa vieille ba­gnole. Elle a beau avoir fait en­le­ver la pan­carte in­di­quant le nom de sa de­meure pour la rem­pla­cer par un «tou­tou’s bar », les cu­rieux ne sont pas dis­sua­dés. L’un d’eux a même vo­lé la ga­melle d’eau des­ti­née aux chiens er­rants. La star a dû la rem­pla­cer par une autre, qu’elle a fait scel­ler. De­puis tou­jours, La Ma­drague a été pillée par des cam­brio­leurs à la re­cherche d’ob­jets ap­par­te­nant à l’idole.

Entre Bar­dot et Saint-Tropez, l’his­toire a com­men­cé bien avant la gloire, bien avant que Dieu ne crée la femme. Si­mone Duck­stein, pim­pante pro­prié­taire de l’Hô­tel de La Ponche aux yeux tur­quoise, se sou­vient de leur ren­contre. Si­mone avait 7 ans, ses pa­rents étaient di­vor­cés. Bri­gitte en avait 14. «Ses pa­rents pos­sé­daient une mai­son rue de la Mi­sé­ri­corde. Ils dé­bar­quaient avec elle et sa soeur du train Bleu et pre­naient le pe­tit-dé­jeu­ner à l’hô­tel. Ma mère me de­man­dait d’aller leur cher­cher des fou­gasses fraîches, je les re­gar­dais comme la fa­mille par­faite, unie, bour­geoise; ils étaient ma­gni­fiques. »

La Ma­drague, le re­fuge

C’est à Saint-Tropez, en 1955, qu’est tour­né Et Dieu… créa la femme, de son ma­ri Ro­ger Va­dim, le film qui en fait une star. Ici, sur le tournage, qu’elle tombe amou­reuse de Jean-Louis Trin­ti­gnant. «J’ai vé­cu avec lui la pé­riode la plus belle, la plus in­tense, la plus heu­reuse de toute cette époque de ma vie, écrit-elle dans ses Mé­moires, Ini­tiales B. B. Pé­riode d’in­sou­ciance, de li­ber­té, et encore, ô mer­veille, d’in­co­gni­to, d’ano­ny­mat.» C’était avant que tout bas­cule. «Après la sor­tie du film, ça a été l’en­fer, ra­conte Si­mone Duck­stein. On la pour­sui­vait par­tout, sur terre, par la mer, dans les airs. Alors elle s’est ren­fer­mée.» C’est ici, à Saint-Tropez, qu’elle trouve re­fuge lors­qu’elle dé­cide d’ar­rê­ter le ci­né­ma, en 1973. Ici qu’elle achète une mai­son, La Ma­drague, une ca­bane sur l’eau, sans eau ni élec­tri­ci­té, puis une deuxième. C’est ici encore que s’ins­tallent les hommes de sa vie, de Sa­cha Dis­tel à Gun­ter Sachs, avec le­quel elle passe sa pre­mière nuit à l’Hô­tel de La Ponche.

C’est ici qu’elle connaît les dé­lices du ve­det­ta­riat et ses re­vers. Ne plus pou­voir aller à la plage sans être pho­to­gra­phiée, ne plus pou­voir faire des courses sans que 200 per­sonnes obs­truent le ma­ga­sin. «Les gens se pié­ti­naient pour pou­voir me tou­cher. On me trai­tait de pu­tain, de sa­lope, d’or­dure, ou alors on m’ai­mait, on m’ado­rait, ra­conte-t-elle encore dans ses Mé­moires. Je hais la foule, j’ai peur des gens, ils sont ex­ces­sifs et fous. Je dé­ci­dai de ne plus ja­mais sor­tir seule. » Saint-Tropez était son rêve, le ber­ceau des sou­ve­nirs d’une en­fance heu­reuse et des pas­sions. Il de­vint une pri­son do­rée.

Bri­gitte Bar­dot se cache. Elle a dé­ser­té de­puis long­temps l’Hô­tel de La Ponche, où elle ai­mait tant se rendre pour un verre ou un dî­ner. Dé­sor­mais, elle ne communique plus qu’au té­lé­phone avec son amie Si­mone. La der­nière fois qu’elle s’est mon­trée sur le port, c’était en 2014, pour bap­ti­ser le ba­teau de l’as­so­cia­tion Sea She­pherd, qui porte do­ré­na­vant son nom. «Une émeute, se rap­pelle Hen­ri Pré­vost-Al­lard, ad­joint au tou­risme. Le mythe est tou­jours aus­si vi­vant. » De­puis des an­nées, on ne la voit plus au vil­lage, ni au mar­ché ni sur la place des Lices. Ses hanches lui font dé­faut, elle ne peut plus guère se dé­pla­cer sans bé­quilles. «Elle ne veut pas être vue comme ça, il faut la com­prendre », mur­mure son ma­ri.

Elle ne se montre plus, mais elle est par­tout, Bri­gitte Bar­dot. Son buste en Ma­rianne sexy dans la salle des ma­riages de l’hô­tel de ville, son vi­sage sur chaque exem­plaire du ma­ga­zine mu­ni­ci­pal des­ti­né à une clien­tèle haut de gamme, son por­trait sty­li­sé sur des co­li­fi­chets dans les vi­trines des bou­tiques, sa vie ex­po­sée au Mu­sée de la gen­dar­me­rie et du ci­né­ma de Saint-Tropez. Le 28 sep­tembre, jour de son anniversaire, une sculp­ture d’elle réa­li­sée par l’ar­tiste de bande des­si­née Mi­lo Ma­na­ra se­ra inau­gu­rée de­vant le mu­sée. Elle ne vien­dra pas mais a agréé la sta­tue, tout comme le conte­nu de l’ex­po­si­tion qui lui est consa­crée. « Bri­gitte Bar­dot a contri­bué à la no­to­rié­té de Saint-Tropez dès la fin des an­nées 1950, il est nor­mal qu’on lui rende hom­mage », ex­plique le maire, Jean-Pierre Tu­ve­ri. Der­nière ini­tia­tive de l’icône des an­nées 1960, la mise en place d’un me­nu vé­gan dans tous les res­tau­rants tro­pé­ziens. Le meilleur plat re­ce­vra un prix et se­ra es­tam­pillé du pa­tro­nyme de la star.

« Seule sa fon­da­tion l’in­té­resse »

Bar­dot est l’arme nu­mé­ro un de mar­ke­ting qu’uti­lise sans com­plexe le di­rec­teur de l’of­fice du tou­risme, Claude Maniscalco. «Elle fait par­tie de l’ADN de la marque Saint-Tropez. C’est la per­son­na­li­té française la plus connue à l’étran­ger, un pro­duit d’ap­pel for­mi­dable ! » En co­opé­ra­tion avec B. B., il a mon­té plu­sieurs ex­po­si­tions sur elle à l’étran­ger – Ka­za­khs­tan, Bré­sil, Rome, An­gle­terre, Aus­tra­lie, Rus­sie… « Dès qu’on dé­couvre un pays fou de Bar­dot, on y va, comme en Co­rée. On fait du co­bran­ding, ex­plique-t-il. On s’ap­puie sur sa no­to­rié­té pour vendre Saint-Tropez, le rosé, les nougats de Sé­né­quier, les sandales… » Tout est dis­cu­té avec elle et son époux, Ber­nard d’Or­male : droits sur les pro­duits dé­ri­vés comme les cartes pos­tales ou les livres.

«On ne fait pas ce qu’elle re­fuse, ce qui est pu­re­ment mer­chan­di­sing, les tee-shirts, les tasses à son ef­fi­gie, les sti­ckers, les porte-clés», pré­cise Claude Maniscalco. D’autres s’en chargent. Les échoppes vendent à la chaîne toutes sortes d’ob­jets à base de pho­tos re­tou­chées. De temps à autre, la star sai­sit son avo­cat, mais le com­bat est sans fin : « Bri­gitte ne peut que ten­ter de faire res­pec­ter son droit à l’image, note son ma­ri. Au Bré­sil, il existe 27 marques à son nom pour vendre des chaus­sures, des sacs, des bi­joux de pa­co­tille ! A Malte, un type re­vend même sa si­gna­ture… » Si tout ce­la énerve Ber­nard d’Or­male, la star, elle, s’en fiche. «Elle s’est dé­ta­chée de beau­coup de choses, seule sa fon­da­tion l’in­té­resse », sou­pire le ma­ri.

Ses com­bats lo­caux

Bri­gitte Bar­dot a tou­jours eu des re­la­tions pas­sion­nelles avec l’an­cien port de pêche. Dès les an­nées 1970, elle entre en conflit avec la mu­ni­ci­pa­li­té après avoir fait construire, illé­ga­le­ment, un mur au­tour de La Ma­drague, pour se pro­té­ger des cu­rieux, qui en­traient car­ré­ment chez elle. Le bras de fer a du­ré quelque temps, puis la mai­rie a cé­dé. On ne s’op­pose pas long­temps à Bri­gitte Bar­dot, à Saint-Tropez.

En 1989, elle se dé­chaîne dans une lettre ou­verte au maire de l’époque, Alain Spa­da, dé­non­çant «l’im­pu­deur, l’ex­hi­bi­tion­nisme, le vice, le fric, l’ho­mo­sexua­li­té (…), l’en­va­his­se­ment des tou­ristes de plus en plus nom­breux, mé­diocres, sales, mal éle­vés, sans-gêne». Le maire avait eu le mal­heur d’in­ter­dire la plage aux chiens. Plus tard, dans les an­nées 1990, elle or­ga­nise une ma­ni­fes­ta­tion contre un congrès de chas­seurs qui se tient dans le coin. Le maire ac­tuel a éga­le­ment af­fron­té son cour­roux lors­qu’il a ré­gu­la­ri­sé des bat­tues de san­gliers. Il a ten­té de lui faire com­prendre que les bes­tiaux dé­trui­saient les clô­tures, les cultures et pro­vo­quaient des ac­ci­dents de la route. B. B. n’a rien vou­lu en­tendre. Dès qu’il s’agit d’ani­maux, la star sort les crocs. Son der­nier com­bat lo­cal: l’ins­tal­la­tion dans le golfe du cirque Mul­ler où, se­lon elle, les tigres su­bissent un sort épou­van­table. « J’ad­mire son en­ga­ge­ment en fa­veur de la cause ani­male, as­sure le maire, mais j’es­saie de lui ex­pli­quer que tout ce qui est ex­ces­sif est in­au­dible. »

Ici, on par­donne beau­coup à « Bri­gitte », ses dé­cla­ra­tions en fa­veur du Front na­tio­nal, ses at­taques contre les mu­sul­mans, ses em­por­te­ments en tout genre. On pré­fère se sou­ve­nir, comme son amie Si­mone Duck­stein, de son « mé­lange d’in­gé­nui­té et de femme fa­tale, tou­jours co­piée, tou­jours in­éga­lée», qui a don­né une di­men­sion in­ter­na­tio­nale à la re­nom­mée de la ci­té bal­néaire. «Elle a une hy­per­sen­si­bi­li­té à la cause ani­male, la dé­fend Claude Maniscalco. C’est une écor­chée vive dou­blée d’une femme libre. Elle dit ce qu’elle pense et, si ça ne plaît pas, elle s’en fiche, elle ne lâche rien ! » Cent fois, Bri­gitte Bar­dot a me­na­cé de par­tir, de ne plus ja­mais re­ve­nir. Tou­jours, elle est res­tée. «Elle a trop d’at­taches ici, ex­plique son ma­ri. Ses pa­rents et Va­dim sont en­ter­rés là. Elle y a ses ra­cines. Elle n’a plus la force de s’en aller dé­sor­mais. »

« ON S’AP­PUIE SUR SA NO­TO­RIÉ­TÉ POUR VENDRE SAINT-TROPEZ, LE ROSÉ, LES NOUGATS, LES SANDALES… » CLAUDE MANISCALCO di­rec­teur de l’of­fice du tou­risme

Pro­chain ar­ticle : Le port, pre­mier hô­tel de luxe.

WILLY RIZZO,

Bri­gitte Bar­dot des­cen­dant les es­ca­liers qui mènent place aux Herbes, en juillet 1958. Cette pho­to­gra­phie fait par­tie de l’ex­po­si­tion « La Belle His­toire de Saint-Tropez », par Willy Rizzo, au Stu­dio Willy Rizzo, à Pa­ris, jus­qu’au 4 août.

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