Bill Gates : « La mor­ta­li­té in­fan­tile va conti­nuer de bais­ser »

A la tête de sa fon­da­tion, Bill Gates s’in­quiète de voir la Mai­son Blanche cou­per dans l’aide au dé­ve­lop­pe­ment

Le Monde - - LA UNE - Pro­pos re­cueillis par syl­vie kauff­mann et serge michel

Dans un en­tre­tien au « Monde », le mil­liar­daire dé­fend sa po­li­tique d’aide au dé­ve­lop­pe­ment dans les pays pauvres

L’ex-pa­tron de Mi­cro­soft, Bill Gates, qui di­rige la plus im­por­tante fon­da­tion du monde, pu­blie pour l’ou­ver­ture des As­sem­blées gé­né­rales des Na­tions unies, à New York, un rap­port sai­sis­sant sur les pro­grès ac­com­plis par l’aide au dé­ve­lop­pe­ment de­puis 1990, et les risques en­cou­rus si les coupes bud­gé­taires pro­mises par la Mai­son Blanche de­vaient se concré­ti­ser.

L’époque est à un cer­tain cy­nisme sur l’aide au dé­ve­lop­pe­ment. Com­ment faites-vous pour convaincre les Oc­ci­den­taux que le dé­ve­lop­pe­ment est aus­si dans leur in­té­rêt ?

Aux Etats-Unis et ailleurs, le doute a en ef­fet sur­gi de sa­voir si l’aide [au dé­ve­lop­pe­ment] bé­né­fi­cie ou pas, au fi­nal, aux élec­teurs amé­ri­cains. En même temps, le se­cré­taire à la dé­fense, James Mat­tis, a es­ti­mé que le bud­get du dé­ve­lop­pe­ment évi­tait aux forces ar­mées amé­ri­caines de de­voir trop se dé­ployer. Quant aux gens des Cen­ters for Di­sease Con­trol and Pre­ven­tion [centres pour le contrôle et la pré­ven­tion des ma­la­dies], ils ont vu, dans le cas d’Ebo­la, que nous ne sommes pas pas­sés loin d’une épi­dé­mie qui au­rait pu frap­per bien plus lar­ge­ment que sim­ple­ment l’Afrique. Donc il nous reste à mieux ex­pli­quer tout ce­la.

Aux Etats-Unis, le Congrès, qui a le der­nier mot, est sai­si d’une re­com­man­da­tion du gou­ver­ne­ment de cou­per sé­vè­re­ment dans les bud­gets pour lut­ter contre la po­lio, le si­da, le pa­lu­disme et sup­pri­mer car­ré­ment les aides pour la san­té re­pro­duc­tive. Il semble pour­tant que la Chambre des re­pré­sen­tants et le Sé­nat ne vont pas suivre cette voie.

Vos ef­forts de plai­doyer ont-ils donc payé ?

Di­sons que l’incertitude sur ce que va faire le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain reste très éle­vée. Et je n’ai pas d’in­for­ma­tion pri­vi­lé­giée à ce su­jet. Nous avons par­lé à beau­coup de gens de l’exé­cu­tif. Ils ont com­pris cer­taines choses, par exemple pour la po­lio. Elle frappe sur­tout trois ré­gions: le Ni­ge­ria, où sé­vit Bo­ko Ha­ram, la Sy­rie, avec tout ce qui s’y passe et no­tam­ment l’Etat is­la­mique, et l’Af­gha­nis­tan et le Pa­kis­tan où le dé­fi, ce sont les ta­li­bans… Mais notre meilleur dia­logue était avec les membres du Congrès, où nous avons aug­men­té notre temps de pré­sence. Vous se­rez sur­pris de voir com­bien de Ré­pu­bli­cains dé­fendent l’idée que l’aide au dé­ve­lop­pe­ment bé­né­fi­cie au peuple amé­ri­cain.

Il se dit que les coupes pour­raient n’être que de 2 mil­liards de dol­lars (1,67 mil­liard d’eu­ros), au lieu des 13 pro­po­sés par Do­nald Trump…

C’est vrai­ment dif­fi­cile de se faire une idée pré­cise. Même si, à la fin, il s’agit de 1 mil­liard, ce se­rait su­per dé­ce­vant, mais sur une aide to­tale de 30 mil­liards de dol­lars, c’est beau­coup mieux que les pre­mières an­nonces.

Si, à la fin, il manque de l’ar­gent, êtes-vous prêt à com­pen­ser avec le vôtre ?

Non, ab­so­lu­ment pas ! Les bud­gets d’aide au dé­ve­lop­pe­ment ont dé­pas­sé 140 mil­liards de dol­lars [117, 2 mil­liards d’eu­ros] en 2016. Les Etats-Unis sont à 30 mil­liards, le Royaume-Uni et l’Al­le­magne à 16 cha­cun en­vi­ron. Et notre fon­da­tion, elle, dé­pense un peu plus de 3 mil­liards de dol­lars pour le dé­ve­lop­pe­ment. C’est im­por­tant, mais ce­la ne souffre pas la com­pa­rai­son. Nous n’avons pas de ré­serve spé­ciale au cas où un gou­ver­ne­ment se mon­tre­rait moins gé­né­reux. Nous dé­pen­sons tout ce que nous avons, parce que nous sa­vons que chaque mil­lier de dol­lars in­ves­ti sauve une vie de plus.

Ce­la dit, il y a aus­si les res­sources na­tio­nales. Nous fi­nan­çons en­core des pro­grammes en Inde, même s’ils ont bais­sé parce que ce pays a da­van­tage de moyens propres. Dans dix ans, on pour­ra dire la même chose pour cer­taines ré­gions d’Afrique. Mais, à court terme, il n’y a rien pour com­pen­ser la gé­né­ro­si­té – dé­faillante – d’un pays riche.

Votre rap­port montre les pro­grès très im­por­tants ac­com­plis de­puis 1990 dans la lutte contre le si­da, la mal­nu­tri­tion, le pa­lu­disme, etc., avec des pro­jec­tions. Dans le cas de la mor­ta­li­té in­fan­tile, on voit qu’elle conti­nue­ra de bais­ser, même si l’aide di­mi­nue. N’est-ce pas un ar­gu­ment pour les par­ti­sans de coupes bud­gé­taires ?

Les pro­grès que nous dé­mon­trons sont in­croyables! Et je ne vais pas les ca­cher pour en­cou­ra­ger les dons. Parce que notre ap­port est aus­si la preuve, avec des don­nées pré­cises, que tout cet ar­gent a eu un im­pact. C’est pour­quoi nous sommes fiers d’avoir dé­pen­sé notre ar­gent et ce­lui de War­ren Buf­fett pour ces causes. La mor­ta­li­té in­fan­tile va conti­nuer de bais­ser, parce que l’Al­liance glo­bale pour les vac­cins et l’im­mu­ni­sa­tion [GAVI, dont le siège est à Ge­nève] est fi­nan­cée pour les cinq pro­chaines an­nées, parce qu’il y a de nou­veaux vac­cins, et des pro­grès éco­no­miques, comme en Inde, où les en­fants re­çoivent de plus en plus de vac­cins contre des in­fec­tions à ro­ta­vi­rus ou contre les in­fec­tions in­va­sives à pneu­mo­coque.

Même dans les en­droits les plus dif­fi­ciles, comme au nord du Ni­ge­ria, j’ai des confé­rences té­lé­pho­niques ré­gu­lières avec les gou­ver­neurs de cinq Etats de la fé­dé­ra­tion qui sont en train de ré­for­mer leur sys­tème de san­té et d’augmenter leur taux de vac­ci­na­tion. Pour faire des pro­grès dans des ré­gions comme celle-ci, nous nous sommes al­liés au gou­ver­ne­ment ain­si qu’à [l’in­dus­triel mil­liar­daire] Ali­ko Dan­gote.

Pour le si­da, c’est bien dif­fé­rent. Là, même des coupes modestes peuvent cau­ser un grand nombre de dé­cès sup­plé­men­taires. Si vous éco­no­mi­sez sur la li­vrai­son des mé­di­ca­ments, par exemple, et que les pa­tients ne les re­çoivent que deux jours sur trois, ils perdent leur ef­fet et la charge vi­rale aug­mente avec le nombre de morts. Nous avons pas­sé beau­coup de temps au té­lé­phone, le cher­cheur Ch­ris­to­pher Mur­ray et moi, pour mo­dé­li­ser les ef­fets d’une coupe sur les bud­gets si­da. C’est la pre­mière fois que quel­qu’un se livre à cet exer­cice. Ce que nous avons pré­vu dans le pire ou le meilleur des cas, ce ne sont pas des fables, c’est le champ du pos­sible.

Votre rap­port dé­montre que vous avez sauvé des mil­lions de vies. Mais il n’y a pas eu des mil­lions d’em­plois créés. N’y a-t-il pas là un risque d’ex­plo­sion so­ciale ?

Il y a plu­sieurs ré­ponses à cette ques­tion. Et sur­tout que le nombre to­tal de bé­bés qui naissent sur terre est ac­tuel­le­ment en di­mi­nu­tion. L’aug­men­ta­tion de la po­pu­la­tion est en­tiè­re­ment due à l’al­lon­ge­ment de la du­rée de vie. Si vous amé­lio­rez la san­té d’un pays, le taux de fer­ti­li­té baisse im­mé­dia­te­ment, tout en amé­lio­rant l’au­to­no­mie des femmes. Si bien qu’en amé­lio­rant la san­té, vous ré­dui­sez la crois­sance dé­mo­gra­phique.

Quant aux em­plois… Il y a tant de jobs qui ne sont pas pour­vus en Afrique! Qui va dire qu’il y a trop d’in­fir­mières, trop de doc­teurs, trop de profs, trop d’ou­vriers, trop de gens qui construisent des routes ? Ce n’est pas le tra­vail qui manque.

Une des rai­sons qu’in­voquent les Eu­ro­péens pour gar­der ou augmenter leur aide au dé­ve­lop­pe­ment, c’est la pré­ven­tion des mi­gra­tions. Or les pays afri­cains plus dé­ve­lop­pés que les autres ont aus­si ten­dance à voir par­tir plus de mi­grants. Pour­quoi ce pa­ra­doxe ?

L’aide joue un rôle très im­por­tant dans les si­tua­tions où les gens sont contraints de quit­ter leur pays, le plus sou­vent en rai­son d’un con­flit. Même si l’aide ne ré­sout pas les guerres une fois qu’elles ont écla­té, elle contri­bue à évi­ter les fa­mines, les crises po­li­tiques et l’écrou­le­ment de cer­tains Etats, trois élé­ments qui contri­buent sou­vent à l’écla­te­ment d’un con­flit. La seule so­lu­tion du­rable à la ques­tion des mi­gra­tions for­cées, c’est de s’at­ta­quer aux vraies causes. L’aide au dé­ve­lop­pe­ment par des pays comme la France, l’Al­le­magne ou le Royaume-Uni aide ces pays à se sta­bi­li­ser sur le che­min du dé­ve­lop­pe­ment, et, fi­na­le­ment, de l’au­to­suf­fi­sance.

Vous ne me­su­rez pas la gou­ver­nance. Or sans cor­rup­tion, sans mau­vaise ges­tion gou­ver­ne­men­tale, votre ar­gent au­rait eu da­van­tage d’im­pact…

C’est vrai qu’il vaut mieux tra­vailler avec des pays qui sont sé­rieux dans leur in­ves­tis­se­ment pour la san­té, comme l’Ethio­pie, qui fait un ex­cellent tra­vail mal­gré sa grande pau­vre­té. Es­pé­rons qu’elle de­vienne un mo­dèle pour les autres. Mais nous es­sayons de faire en sorte que tous les en­fants du monde soient vac­ci­nés. Alors, dans cer­tains en­droits, comme la Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Con­go ou la So­ma­lie, il faut pas­ser par des ONG im­plan­tées sur place. Le but, c’est le décollage éco­no­mique. A de faibles ni­veaux de re­ve­nus, la gou­ver­nance est tou­jours très, très im­par­faite. Quand les re­ve­nus aug­mentent, comme en Asie, les gou­ver­ne­ments s’amé­liorent, même s’il y a quelques ex­cep­tions. Nous ne jouons pas de rôle pour choi­sir les lea­ders. Mais nous pou­vons tra­vailler avec eux, leur ap­por­ter des don­nées chif­frées sur leur pays, les ai­der à com­prendre où passent leurs bud­gets. Après, le ni­veau de gou­ver­nance idéal, ce­lui qu’on ap­prend à l’école, il n’existe nulle part, même pas en Oc­ci­dent.

« A court terme, il n’y a rien pour com­pen­ser la gé­né­ro­si­té – dé­faillante – d’un pays riche » Cet en­tre­tien a été réa­li­sé dans le cadre du par­te­na­riat Eu­ro­pa, avec les quo­ti­diens bri­tan­nique The Guar­dian et es­pa­gnol La Van­guar­dia. La Bill & Me­lin­da Gates Foun­da­tion est l’un des par­te­naires du « Monde Afrique », l’édi­tion afri­caine et nu­mé­rique du Monde.

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