AMIANTE : LA DÉROBADE DE LA JUS­TICE

Le Monde - - LA UNE -

Elle a de jo­lis noms, cette fibre ig­ni- fuge, cet «or blanc» qui a en­ri­chi tant d’in­dus­triels: chry­so­tile quand elle est blanche, cro­ci­do­lite quand elle est bleue. Mais l’amiante est d’abord un poi- son qui tue. Sa toxi­ci­té est connue de­puis un siècle. Pre­mière cause de dé­cès lié au tra­vail, il a gé­né­ré un long cor­tège de vic­ti- mes. Se sont en­sui­vis vingt ans de pro­cé­dures ju­di­ciaires qui, à chaque étape, éloi- gnent tou­jours un peu plus la pers­pec­tive d’un pro­cès de l’amiante. Ven­dre­di 15 sep- tembre, la cour d’ap­pel de Pa­ris a ain­si an- nu­lé les mises en exa­men, in­ter­ve­nues en- tre la fin de 2011 et le dé­but de 2012, pour ho­mi­cides et bles­sures in­vo­lon­taires, de neuf dé­ci­deurs, in­dus­triels, scientifiques, hauts fonc­tion­naires. Ils étaient im­pli­qués dans deux dos­siers em­blé­ma­tiques de ce scan­dale sa­ni­taire, ce­lui du cam­pus pa­ri- sien de Jus­sieu et ce­lui des chan­tiers na­vals Nor­med de Dun­kerque.

Vingt ans après l’in­ter­dic­tion de l’amiante, en jan­vier 1997, ces neuf per­son- nes, dont un an­cien di­rec­teur général de la san­té, étaient soup­çon­nées d’avoir fa­vo­ri­sé

« l’usage contrô­lé » de cette fibre haute- ment can­cé­ri­gène, entre 1982 et 1995, afin de re­tar­der au maxi­mum sa pro­hi­bi­tion. Les ma­gis­trats ont ju­gé qu’elles ne pou- vaient avoir connais­sance de la gravité du risque en­cou­ru, du mo­ment pré­cis où l’in- ha­la­tion du poi­son dé­clen­chait la ma­la­die, et que les hauts fonc­tion­naires mis en cause n’avaient pas le pou­voir d’or­don­ner une autre po­li­tique. L’As­so­cia­tion na­tio- nale des vic­times de l’amiante (An­de­va) a en­ga­gé un re­cours de­vant la Cour de cas­sa- tion, qui avait dé­jà in­va­li­dé, en 2015, l’an­nu- la­tion par la cour d’ap­pel de Pa­ris, en juillet 2014, des neuf mis en exa­men.

De nom­breux rap­ports ont pour­tant dé- mon­tré la dan­ge­ro­si­té de l’amiante. La simple in­ha­la­tion de ses fibres est à l’ori- gine de l’as­bes­tose (fi­brose pul­mo­naire) ou de can­cers bron­cho-pul­mo­naires. Le can­cer de la plèvre, ou mé­so­thé­liome, a pro­vo­qué la mort, après des an­nées d’hor- ribles souf­frances, de nombre d’ou­vriers des chan­tiers na­vals qui, tan­dis qu’ils sou­daient des plaques de sous-marin ou

flo­quaient des ki­lo­mètres de tuyau­te­rie voyaient flot­ter cette pous­sière blanche qui al­lait les em­por­ter. Bien qu’in­ter­dit, l’amiante est en­core pré­sent dans de nom­breux bâ­ti­ments et équi­pe­ments. Les chiffres va­rient, mais ils sont tous ter­ri­fiants. L’Ins­ti­tut de veille sa­ni­taire parle de 1700 dé­cès chaque an­née. L’An­de­va évoque 3000 morts par an. Se­lon un rap­port du Haut Conseil de la san­té pu­blique, en 2014, « l’es­ti­ma­tion du nombre de dé­cès at­ten­dus entre 2009 et 2050 par can­cers du pou­mon liés à l’ex­po­si­tion à l’amiante à ve­nir se­rait de l’ordre de 50 000 à 75 000, aux­quels s’ajoutent de 18 000 à 25 000 mé­so­thé­liomes ».

L’amiante conti­nue de frap­per. Alors qu’une quin­zaine d’autres dos­siers d’in­toxi­ca­tion à l’«or blanc», concer­nant des di­rec­teurs d’usine et des mé­de­cins du tra­vail, sont en at­tente, la dé­ci­sion de la cour d’ap­pel de Pa­ris risque de pe­ser lour­de­ment. Les sur­vi­vants, et les fa­milles de ceux qui y ont lais­sé leur vie, ré­clament jus­tice. Au-de­là d’une condam­na­tion des res­pon­sables, il fau­drait au moins em­pê­cher ce que Fran­çois Des­riaux, vice-pré­sident de l’An­de­va, ap­pelle « un per­mis de tuer », « une sorte d’am­nis­tie an­ti­ci­pée ac­cor­dée à tous ceux qui ex­po­se­raient des sa­la­riés ou des consom­ma­teurs à ce type de sub­stances». Au­jourd’hui, la jus­tice traite ce scan­dale à re­cu­lons. Elle semble se dé­ro­ber.

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