Kur­dis­tan : un ré­fé­ren­dum sur l’in­dé­pen­dance le 25 sep­tembre

Wa­shing­ton de­mande l’aban­don du scru­tin sur l’in­dé­pen­dance, pré­vu le 25 sep­tembre

Le Monde - - LA UNE - Er­bil - cor­res­pon­dance al­lan ka­val

La Par­le­ment de la ré­gion au­to­nome du Kur­dis­tan ira­kien réuni à Er­bil, la ca­pi­tale, a confir­mé, ven­dre­di 15 sep­tembre, au cours d’une ses­sion ex­tra­or­di­naire la te­nue d’un ré­fé­ren­dum sur l’in­dé­pen­dance du ter­ri­toire pré­vue pour le 25 sep­tembre. Les di­vi­sions po­li­tiques in­ternes à la ré­gion kurde, la co­lère de Bag­dad, les pres­sions ré­gio­nales et in­ter­na­tio­nales pour re­por­ter ce scru­tin à haut risque, n’y au­ront rien fait. La dé­ci­sion du Par­le­ment kurde se veut dé­fi­ni­tive.

Ce­la fai­sait deux ans que l’institution lé­gis­la­tive kurde, mi­née par une crise po­li­tique loin d’être ré­so­lue, ne s’était pas réunie et c’est sans en­thou­siasme, dans un hé­mi­cycle au tiers vide du fait du boy­cott du mou­ve­ment Gor­ran, la deuxième for­ma­tion po­li­tique du ter­ri­toire, que ses membres ont en­té­ri­né la dé­ci­sion prise par les di­ri­geants kurdes en juin.

Les par­le­men­taires, ar­bo­rant pour une part de lui­santes écharpes en tis­sus syn­thé­tique aux cou­leurs kurdes, ont ap­por­té leur sou­tien à la po­si­tion in­flexible de Mas­soud Bar­za­ni, 71 ans, pré­sident du Kur­dis­tan au­to­nome de­puis 2005 et chef du Par­ti dé­mo­cra­tique du Kur­dis­tan (PDK), la fac­tion po­li­ti­co-mi­li­taire la plus puis­sante de la ré­gion. « A ce jour, nous n’avons re­çu au­cune pro­po­si­tion al­ter­na­tive en me­sure de rem­pla­cer le ré­fé­ren­dum (…). Le ré­fé­ren­dum au­ra lieu le 25 sep­tembre », avait dé­cla­ré plus tôt dans la jour­née M. Bar­za­ni de­vant une foule ac­quise, ras­sem­blée à Ame­di, un de ses fiefs his­to­riques proche de la fron­tière turque.

Coif­fé du tur­ban rouge et blanc, sym­bole du clan Bar­za­ni, en­ga­gé dans la lutte na­tio­nale de­puis les an­nées 1930 et oc­cu­pant les som­mets de la po­li­tique kurde ira­kienne de­puis 2003, l’an­cien chef de gué­rilla a ap­por­té une ré­ponse cin­glante aux ef­forts dé­ployés par ses par­te­naires oc­ci­den­taux et ré­gio­naux afin d’ob­te­nir le re­port de ce ré­fé­ren­dum. Dans un dis­cours plus of­fen­sif qu’à l’ac­cou­tu­mée, ali­gnant les ré­fé­rences na­tio­na­listes, M. Bar­za­ni leur a adres­sé un mes­sage clair: il n’y a plus de re­tour en ar­rière pos­sible.

« Dés­ta­bi­li­sant »

La veille, le chef kurde avait re­çu une dé­lé­ga­tion com­po­sée de re­pré­sen­tants amé­ri­cains, bri­tan­niques et des Na­tions unies, por­teuse d’une « al­ter­na­tive » au ré­fé­ren­dum qu’il n’au­ra pas ju­gée sa­tis­fai­sante. Pré­sent dans la dé­lé­ga­tion, Brett McGurk, l’en­voyé spé­cial amé­ri­cain au­près de la coa­li­tion in­ter­na­tio­nale en Sy­rie et en Irak, a mul­ti­plié les ren­contres avec les for­ma­tions po­li­tiques kurdes pour ten­ter d’ob­te­nir le re­port d’un ré­fé­ren­dum ju­gé in­op­por­tun dans le contexte de la guerre en­core in­ache­vée contre l’EI.

A Sou­ley­ma­nieh, M. McGurk a ren­con­tré sé­pa­ré­ment, mer­cre­di, les fi­gures di­ri­geantes de la fa­mille Ta­la­ba­ni qui do­mine l’Union pa­trio­tique du Kur­dis­tan (UPK),

« Le temps est ve­nu de nous sé­pa­rer. Nous sommes des citoyens de se­conde ca­té­go­rie dans ce pays » ALI HUS­SEIN haut res­pon­sable du PDK

une autre fac­tion po­li­tique et mi­li­taire, ain­si que les chefs du mou­ve­ment Gor­ran, un par­ti is­su de l’op­po­si­tion af­fi­chant une pla­te­forme an­ti­cor­rup­tion, hos­tile à la te­nue du ré­fé­ren­dum ce mois-ci.

«M. McGurk a été très clair: si le ré­fé­ren­dum a lieu, Wa­shing­ton va cou­per tout sou­tien po­li­tique, mi­li­taire ou di­plo­ma­tique au Kur­dis­tan ira­kien. Il nous a dit qu’en cas d’at­taque de la part de Bag­dad, de l’Iran, ou de la Tur­quie, nous se­rons seuls », in­dique Shu­nas Sher­ko Jdy, du mou­ve­ment Gor­ran. Confir­mée dans l’en­tou­rage de la fa­mille Ta­la­ba­ni, la po­si­tion de Wa­shing­ton n’a pas dis­sua­dé le pré­sident Bar­za­ni et ses al­liés de la cam­pagne du oui à l’in­dé­pen­dance.

«Les Amé­ri­cains nous ont pro­po­sé de nous sou­te­nir dans nos né­go­cia­tions avec Bag­dad. Les Ira­niens aus­si, en échange d’un re­port du ré­fé­ren­dum. Pour une fois ils sont sur la même po­si­tion », ex­pose Sa­di Ah­med Pi­ra, cadre di­ri­geant de l’UPK et membre de la dé­lé­ga­tion kurde qui avait en­ta­mé un cycle de né­go­cia­tion avor­té avec l’Etat cen­tral en août. « Leurs plans sont bons mais ils ne nous donnent pas de ga­ran­tie écrite. On ne peut pas s’y fier.» Ven­dre­di, la Mai­son Blanche a de nou­veau ap­pe­lé le lea­der kurde à aban­don­ner le ré­fé­ren­dum, ju­geant qu’il se­rait « pro­vo­ca­teur » et « dés­ta­bi­li­sant ».

Conten­tieux chro­niques

Le coeur ter­ri­to­rial du Kur­dis­tan ira­kien échappe de fait à l’au­to­ri­té de Bag­dad de­puis 1991. Cette pre­mière au­to­no­mie in­for­melle, qui a ra­pi­de­ment dé­bou­ché sur une guerre ci­vile entre fac­tions kurdes is­sues du mou­ve­ment na­tio­nal, a été re­con­nue par la Cons­ti­tu­tion adop­tée par l’Irak à la suite de la chute du ré­gime de Sad­dam Hus­sein en 2003. La nou­velle en­ti­té kurde, sans être pour au­tant uni­fiée, s’op­pose de­puis à Bag­dad dans des conten­tieux chro­niques por­tant no­tam­ment sur l’ex­ploi­ta­tion des res­sources pé­tro­lières du nord du pays et sur les ter­ri­toires dis­pu­tés entre les fac­tions kurdes et l’Etat ira­kien.

«Il n’y a plus de confiance entre nous et Bag­dad. Nous avons es­sayé de tra­vailler avec l’Irak mais le temps est ve­nu de nous sé­pa­rer. Nous sommes des citoyens de se­conde ca­té­go­rie dans ce pays », af­firme à Er­bil, Ali Hus­sein, haut res­pon­sable du PDK de M. Bar­za­ni. «C’est seule­ment par l’in­dé­pen­dance que nous pour­rons ré­soudre nos pro­blèmes po­li­tiques, so­ciaux et éco­no­miques et ce n’est pas aux pays étran­gers de nous dire com­ment construire notre ave­nir. »

Mal­gré l’as­su­rance af­fi­chée de la di­rec­tion kurde, les pé­rils montent au­tour du Kur­dis­tan au­to­nome. Au-de­là des di­vi­sions in­ternes et des graves lacunes tech­niques qui me­nacent la te­nue du scru­tin, la dé­ci­sion d’or­ga­ni­ser le ré­fé­ren­dum dans les ter­ri­toires dis­pu­tés entre les forces kurdes et Bag­dad est por­teuse de risques sé­cu­ri­taires non né­gli­geables. Des ten­sions sont dé­jà à l’oeuvre dans cer­tains dis­tricts entre les forces kurdes et des élé­ments des uni­tés de la Mo­bi­li­sa­tion po­pu­laire, une force pa­ra­mi­li­taire à do­mi­nante chiite loyale à Bag­dad et liée à Té­hé­ran. C’est ce­pen­dant vers la pro­vince dis­pu­tée de Kir­kouk, dont les res­sources en hy­dro­car­bures condi­tionnent la sur­vie éco­no­mique d’un éven­tuel Kur­dis­tan in­dé­pen­dant, que les re­gards se tournent.

A ma­jo­ri­té kurde, contrô­lée de fait par les forces kurdes mais re­le­vant of­fi­ciel­le­ment de Bag­dad, elle a vu son gou­ver­neur kurde dé­mis de ses fonc­tions jeu­di par le Par­le­ment fé­dé­ral du fait de son sou­tien au ré­fé­ren­dum. Voi­sine de la poche dji­ha­diste d’Ha­wi­ja où se massent les forces loyales à Bag­dad cen­sées y me­ner une of­fen­sive avant fin sep­tembre, la ville de Kir­kouk, que le dis­cours na­tio­na­liste a trans­for­mée en «Jé­ru­sa­lem kurde», pour­rait concen­trer de nou­velles ten­sions. A dix jours de ce scru­tin pé­rilleux, le Kur­dis­tan ira­kien entre dans une nou­velle pé­riode d’incertitude.

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