Les Tu­ni­siennes pour­ront épou­ser des non-mu­sul­mans

Le pro­gres­sisme af­fi­ché du pré­sident Es­seb­si est at­tri­bué à de l’op­por­tu­nisme po­li­tique

Le Monde - - INTERNATIONAL - Tu­nis - cor­res­pon­dant fré­dé­ric bo­bin

Une vic­toire pour les femmes tu­ni­siennes ! » Mo­nia Ben Jé­mia, la pré­si­dente de l’As­so­cia­tion tu­ni­sienne des femmes dé­mo­crates (ATFD), ne ca­chait pas sa sa­tis­fac­tion, au len­de­main de l’an­nonce, par la pré­si­dence de la Ré­pu­blique, jeu­di 14 sep­tembre, de l’abro­ga­tion de cir­cu­laires ad­mi­nis­tra­tives in­ter­di­sant le ma­riage de Tu­ni­siennes avec des non-mu­sul­mans. « Une brèche est ou­verte dans la­quelle d’autres com­bats de­vront être me­nés, se ré­jouit éga­le­ment Sa­na Ben Achour, fé­mi­niste et pro­fes­seure de droit. Ce n’est pas fi­ni. »

Le chef de l’Etat, Bé­ji Caïd Es­seb­si, avait an­non­cé, le 13 août, son sou­hait d’ins­tau­rer l’éga­li­té suc­ces­so­rale entre hommes et femmes et de le­ver l’in­ter­dic­tion frap­pant les mariages entre Tu­ni­siennes et non-mu­sul­mans. Si le pre­mier chan­tier reste ou­vert – il se heurte à de nom­breuses op­po­si­tions au sein de la so­cié­té tu­ni­sienne –, l’ac­quis sur le se­cond n’a pas tar­dé. Une telle avan­cée conforte la Tu­ni­sie à l’avant-garde des droits des femmes dans le monde mu­sul­man.

Le pe­tit pays d’Afrique du Nord avait dé­jà ou­vert la voie avec la ré­forme du code du sta­tut per­son­nel, im­po­sée par Ha­bib Bour­gui­ba, le « père de la na­tion », dès l’ac­ces­sion du pays à l’in­dé­pen­dance en 1956. Cet ar­se­nal lé­gis­la­tif avait abo­li la po­ly­ga­mie, ins­ti­tué le di­vorce ju­di­ciaire – se sub­sti­tuant à la ré­pu­dia­tion –, fixé un âge mi­ni­mum pour le ma­riage – 15ans pour les femmes, de­ve­nu plus tard 18 ans – et exi­gé le consen­te­ment des deux époux lors du ma­riage. Les as­so­cia­tions fé­mi­nistes, très com­ba­tives en Tu­ni­sie, ju­geaient tou­te­fois ces pro­grès in­suf­fi­sants et mi­li­taient pour une éga­li­té com­plète entre hommes et femmes, en­core loin d’être éta­blie.

De­puis 1973, une cir­cu­laire se fai­sait fort de « sau­ve­gar­der l’ori­gi­na­li­té is­la­mique de la fa­mille tu­ni­sienne »

Dé­bat sur les suc­ces­sions

Dans l’af­faire du ma­riage entre une Tu­ni­sienne et un non-mu­sul­man, la dif­fi­cul­té a pris un tour ai­gu à par­tir de 1973. Cette an­née-là, le mi­nis­tère de la jus­tice pu­blie un texte qui, in­vo­quant la «sau­ve­garde de l’ori­gi­na­li­té is­la­mique de la fa­mille tu­ni­sienne » et donc la né­ces­si­té d’« éloi­gner tous les cô­tés né­ga­tifs de l’Oc­ci­dent», in­ter­dit for­mel­le­ment une telle union. La cir­cu­laire était as­sez symp­to­ma­tique des am­bi­va­lences que Bour­gui­ba, le cham­pion du mo­der­nisme tu­ni­sien, au pou­voir à l’époque, culti­vait sur ces ques­tions so­cié­tales.

Au prin­temps, une soixan­taine d’as­so­cia­tions avaient lan­cé une mo­bi­li­sa­tion pour ob­te­nir l’abro­ga­tion de la cir­cu­laire « scé­lé­rate » de 1973. « Cette cir­cu­laire ne concer­nait pas que les femmes is­sues de l’élite, sou­ligne Alya Ché­rif Cham­ma­ri, ju­riste et mi­li­tante fé­mi­niste. Toutes les classes so­ciales étaient tou­chées. » En ac­cé­dant à la de­mande des par­ti­sans de l’abro­ga­tion, le pré­sident Es­seb­si conforte son image de mo­der­niste.

Il lui reste ce­pen­dant à mon­trer qu’il est prêt à prendre d’autres risques po­li­tiques – au­tre­ment plus pé­rilleux – en me­nant le com­bat sur un autre front: ce­lui de l’éga­li­té suc­ces­so­rale. L’ac­tuelle lé­gis­la­tion, fi­dèle aux pré­ceptes du Co­ran, éta­blit que la femme hé­rite de la moi­tié de la part de l’homme du même de­gré de pa­ren­té. Si l’on en croit les son­dages, une ré­forme ins­ti­tuant l’éga­li­té, qui au­rait d’énormes consé­quences pa­tri­mo­niales dans les fa­milles, sus­cite de pro­fondes ré­serves au sein d’une opi­nion qui de­meure conser­va­trice.

Le pro­gres­sisme au­quel pré­tend le pré­sident Es­seb­si ne le pré­mu­nit tou­te­fois pas du soup­çon d’op­por­tu­nisme, voire de cal­cul. De nom­breux com­men­ta­teurs re­le­vaient ven­dre­di que l’abro­ga­tion de la cir­cu­laire de 1973 avait été an­non­cée au len­de­main de l’adop­tion par le Par­le­ment d’un pro­jet de loi très contro­ver­sé sur l’am­nis­tie des fonc­tion­naires im­pli­qués dans les mal­ver­sa­tions sous l’an­cien ré­gime. La conco­mi­tance pour­rait ne pas être for­tuite : alors que gronde la po­lé­mique sur le re­tour au sein du gou­ver­ne­ment de per­son­na­li­tés de l’an­cien ré­gime, M. Es­seb­si cherche à ap­pa­raître, en pro­mou­vant les droits des femmes, comme un pion­nier plus que comme un pas­séiste. « Peu im­portent les ha­sards de ca­len­drier, com­mente Mme Ben Jé­mia. Ce qui m’in­té­resse, c’est que les droits des femmes avancent. »

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