Gly­pho­sate : une ex­per­tise eu­ro­péenne biai­sée

Pour clas­ser le pes­ti­cide non can­cé­ro­gène, les ex­perts ont lar­ge­ment pla­gié des do­cu­ments de Mon­san­to

Le Monde - - PLANÈTE - Sté­phane fou­cart

Ra­re­ment ex­per­tise pu­blique au­ra été aus­si fra­gi­li­sée que celle conduite par les ins­tances eu­ro­péennes sur le gly­pho­sate – l’her­bi­cide contro­ver­sé dont la Com­mis­sion a pro­po­sé la ré­au­to­ri­sa­tion pour dix ans en Eu­rope. Aux nom­breuses ac­cu­sa­tions de col­lu­sion ou de com­plai­sance, for­mu­lées ces der­niers mois par les or­ga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales ou par des scientifiques in­dé­pen­dants, s’en ajoute une nou­velle, qui sur­passe toutes les autres en gravité.

Se­lon une ana­lyse conduite par le bio­chi­miste au­tri­chien Hel­mut Burt­scher, as­so­cié à l’ONG Glo­bal 2000, ré­vé­lée ven­dre­di 15 sep­tembre par plu­sieurs mé­dias eu­ro­péens et que Le Monde a pu consul­ter, des pas­sages cru­ciaux du rap­port de ré­éva­lua­tion de l’her­bi­cide ont été tout sim­ple­ment co­piés-col­lés. Ils pro­viennent de do­cu­ments ré­di­gés par les firmes agro­chi­miques, réunies au­tour de Mon­san­to au sein de la Gly­pho­sate Task Force, la plate-forme réunis­sant les so­cié­tés com­mer­cia­li­sant en Eu­rope des pes­ti­cides à base de gly­pho­sate. Ces co­piés-col­lés re­couvrent plu­sieurs di­zaines de pages.

Le rap­port pris en faute est ce­lui de l’ins­ti­tut fé­dé­ral al­le­mand d’éva­lua­tion des risques, le BfR (Bun­de­sins­ti­tut für Ri­si­ko­be­wer­tung). Dans le sys­tème eu­ro­péen d’éva­lua­tion des pes­ti­cides, l’exa­men d’une sub­stance com­mence par la dé­si­gna­tion d’un Etat membre (l’Etat rap­por­teur), char­gé d’éta­blir un rap­port d’ex­per­tise pré­li­mi­naire. L’Au­to­ri­té eu­ro­péenne de sé­cu­ri­té des ali­ments (EFSA) s’ap­puie en­suite sur ce texte pour fon­der son opi­nion sur une sub­stance. Dans le cas du gly­pho­sate, c’est l’Al­le­magne qui a été dé­si­gnée Etat rap­por­teur, et ce sont donc les ex­perts du BfR qui ont plan­ché sur les risques sa­ni­taires et en­vi­ron­ne­men­taux po­sés par l’her­bi­cide.

Dé­cou­vert par ha­sard

M. Burt­scher ex­plique avoir dé­cou­vert le pla­giat presque par ha­sard. «J’ai réa­li­sé que des phrases et for­mules du rap­port of­fi­ciel d’ex­per­tise étaient iden­tiques à celles d’un ar­ticle pu­blié dans la lit­té­ra­ture scien­ti­fique sous la si­gna­ture de Lar­ry Kier et Da­vid Kirk­land», ex­plique-t-il. L’ar­ticle en ques­tion avait été com­man­di­té par Mon­san­to au­près des deux consul­tants et pu­blié en 2013 dans la re­vue Cri­ti­cal Re­views in Toxi­co­lo­gy. « Puis, en y re­gar­dant de plus près, je me suis ren­du compte que c’était des pas­sages en­tiers du dos­sier d’ho­mo­lo­ga­tion sou­mis par les in­dus­triels qui étaient re­pris mot pour mot », ajoute M. Burt­scher.

Les pas­sages co­piés portent prin­ci­pa­le­ment sur l’éva­lua­tion de di­zaines d’études in­dé­pen­dantes sur le gly­pho­sate, pu­bliées dans la lit­té­ra­ture scien­ti­fique. Le rap­port du BfR leur consacre quelques cen­taines de pages, sur les 4 300 que compte le texte. Chaque étude y est ré­su­mée et éva­luée. Si l’éva­lua­tion est po­si­tive, l’étude doit être prise en compte dans l’ex­per­tise. A contra­rio, si l’étude est de faible qua­li­té, elle

L’eu­ro­dé­pu­té Marc Ta­ra­bel­la évoque « le sou­tien achar­né de la Com­mis­sion eu­ro­péenne pour dé­fendre les pro­duits de cette en­tre­prise »

est dé­cla­rée «non fiable» et peut être écar­tée. Dans la presque to­ta­li­té des cas, les études mon­trant des ef­fets dé­lé­tères du gly­pho­sate sont ju­gées non fiables, y com­pris celles pu­bliées par des re­vues de pre­mier rang.

L’af­faire est d’au­tant plus em­bar­ras­sante pour le BfR que son rap­port pré­cise que ces études sont ré­su­mées et agré­men­tées « des com­men­taires de l’Etat rap­por­teur ». Il s’agit en réalité, pour la plu­part, de ceux des in­dus­triels. Les cha­pitres épin­glés (can­cé­ro­gé­ni­ci­té, gé­no­toxi­ci­té et re­pro­toxi­ci­té) sont plus ou moins af­fec­tés par les em­prunts. Les quelque qua­rante pages de ce­lui sur la gé­no­toxi­ci­té du gly­pho­sate sont presque en­tiè­re­ment pla­giées.

Outre-Rhin, l’em­bar­ras pour­rait se faire sen­tir au-de­là du BfR. Car, à plu­sieurs re­prises ces der­nières se­maines, le mi­nistre de l’agri­cul­ture al­le­mand avait ré­agi aux soup­çons de trop grande proxi­mi­té entre les ex­perts al­le­mands et les in­dus­triels, en as­su­rant que le tra­vail du BfR avait été conduit de ma­nière in­dé­pen­dante.

Ces ré­vé­la­tions éclairent d’un jour nou­veau la contro­verse qui fait rage, de­puis plus de deux ans, entre les agences eu­ro­péennes d’ex­per­tise et le Centre in­ter­na­tio­nal de re­cherche sur le can­cer (CIRC). Le CIRC – l’agence de l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale de la san­té (OMS) char­gée d’in­ven­to­rier les causes de can­cer – a en ef­fet clas­sé le gly­pho­sate «can­cé­ro­gène pro­bable » pour l’homme, en mars 2015. Mais, à l’au­tomne 2015, l’EFSA, s’ap­puyant sur les conclu­sions ras­su­rantes du BfR, avait pris le contre-pied du CIRC, af­fir­mant que le ca­rac­tère can­cé­ro­gène du gly­pho­sate était « im­pro­bable ». Quelques mois plus tard, l’Agence eu­ro­péenne des pro­duits chi­miques avait re­joint le camp de l’EFSA.

Dé­cla­ra­tions contra­dic­toires

En mai, Ch­ris­to­pher Por­tier, un toxi­co­logue amé­ri­cain de re­nom, as­so­cié aux tra­vaux du CIRC et an­cien di­rec­teur de plu­sieurs ins­ti­tu­tions de re­cherche fé­dé­rales amé­ri­caines, avait in­ter­pel­lé par lettre le pré­sident de la Com­mis­sion eu­ro­péenne, Jean-Claude Jun­cker. Il fai­sait va­loir que les ex­perts eu­ro­péens avaient « échoué à iden­ti­fier tous les cas sta­tis­ti­que­ment si­gni­fi­ca­tifs d’aug­men­ta­tion d’in­ci­dence de tu­meurs, dans les études me­nées sur les ron­geurs». M. Por­tier re­pro­chait, no­tam­ment à l’EFSA, de trop se fier aux ana­lyses fournies par les in­dus­triels. Ces re­proches prennent au­jourd’hui une nou­velle épais­seur.

In­ter­ro­gée, l’EFSA évoque un «mal­en­ten­du sur le conte­nu et le contexte de mise dans le do­maine pu­blic de cer­tains do­cu­ments liés à l’ex­per­tise », des­ti­né à « je­ter le doute sur l’ex­per­tise eu­ro­péenne». Par ailleurs, on y as­sure que les ré­fé­rences co­piées ne sont que des ex­traits d’études « dis­po­nibles » et « des ré­fé­rences » à des études sou­mises par les in­dus­triels can­di­dats au renouvellement de la li­cence du gly­pho­sate. Dé­cla­ra­tions en contra­dic­tion avec les do­cu­ments consul­tés par Le Monde. De son cô­té, l’ins­ti­tut al­le­mand ne conteste pas les em­prunts, mais main­tient que les études sou­mises par les in­dus­triels, de même que celles pu­bliées dans la lit­té­ra­ture sa­vante, ont été éva­luées de ma­nière in­dé­pen­dante par ses ser­vices.

Ce­la ne suf­fit pas à ras­su­rer l’eu­ro­dé­pu­té so­cia­liste belge Marc Ta­ra­bel­la, l’un des par­le­men­taires sui­vant l’af­faire de près, qui se dit « dé­goû­té, en co­lère, mais cer­tai­ne­ment pas sur­pris ». « Le sou­tien achar­né de la Com­mis­sion eu­ro­péenne pour dé­fendre les pro­duits de cette en­tre­prise a brisé la confiance des consom­ma­teurs et la nôtre », pour­suit-il. «Que ce soit in­ten­tion­nel ou le fruit d’une né­gli­gence, il est com­plè­te­ment in­ac­cep­table que des or­ga­ni­sa­tions gou­ver­ne­men­tales fassent pas­ser les ana­lyses de l’in­dus­trie pour les leurs », s’in­surge, de son cô­té, Fran­zis­ka Ach­ter­berg, res­pon­sable de l’ali­men­ta­tion à Green­peace Eu­rope. Les Etats membres doivent vo­ter la ré­au­to­ri­sa­tion du gly­pho­sate avant la fin de l’an­née.

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