Pro­cès en ap­pel de Fa­bienne Ka­bou : de l’ef­froi au diag­nos­tic

Le Monde - - FRANCE - Douai (nord) - en­voyée spé­ciale pas­cale ro­bert-diard

La peine de la mère in­fan­ti­cide a été ré­duite, pas­sant de 20 ans à 15 ans

Fa­bienne Ka­bou est en­trée en Mé­dée et res­sor­tie en ma­lade de la cour d’as­sises du Nord, à Douai, qui ju­geait en ap­pel cette mère ac­cu­sée d’avoir as­sas­si­né sa fille Adé­laïde, âgée de 15 mois, en la lais­sant se noyer sur une plage de Berck-sur-Mer (Pasde-Ca­lais) un soir de no­vembre 2013. Comme en pre­mière ins­tance, la cour et les ju­rés du Nord ont es­ti­mé que l’ac­cu­sée souf­frait d’une al­té­ra­tion du dis­cer­ne­ment au mo­ment des faits et lui ont ac­cor­dé le bé­né­fice des cir­cons­tances at­té­nuantes. Mais ils ont fait une autre ap­pré­cia­tion de la peine, en ré­dui­sant de vingt à quinze ans celle pro­non­cée par la cour d’as­sises du Pas-de-Ca­lais en juin 2016.

La Fa­bienne Ka­bou ju­gée à SaintO­mer fai­sait peur. Par les mots soi­gnés avec les­quels cette mère, étu­diante en phi­lo­so­phie, avait ra­con­té ce jour de 2013 où, après avoir consul­té les ho­raires des ma­rées, elle avait quit­té l’ate­lier de son com­pa­gnon dans la ban­lieue pa­ri­sienne avec leur fille Adé­laïde dans une pous­sette, pour re­joindre Berck. Elle avait trou­vé un hô­tel, don­né le sein à l’en­fant en lui de­man­dant par­don de l’aban­don­ner sur le sable, puis re­ga­gné seule sa chambre d’hô­tel, où elle avait pas­sé la nuit avant de re­par­tir le len­de­main. Par le contraste entre la fas­ci­na­tion qu’exer­çait la femme belle, à l’intelligence su­pé­rieure et à la per­son­na­li­té vé­hé­mente, af­fa­bu­la­trice, qui s’était ré­vé­lée à l’au­dience.

Face aux ex­pli­ca­tions qu’elle don­nait – elle se di­sait vic­time de sor­cel­le­rie –, deux thèses s’étaient af­fron­tées. Fa­bienne Ka­bou étai­telle, comme le sou­te­nait l’ac­cu­sa­tion, une men­teuse dou­blée d’une ma­ni­pu­la­trice ayant froi­de­ment pré­mé­di­té le meurtre d’une en­fant qu’elle n’avait ja­mais dé­cla­rée à l’état ci­vil ? Ou était-elle ce cas « his­to­rique » de psy­chose pa­ra­noïaque, diag­nos­ti­quée par les psy­chiatres ? La sé­vé­ri­té du pre­mier ver­dict té­moi­gnait de la dif­fi­cul­té à tran­cher entre deux vi­sions op­po­sées.

La Fa­bienne Ka­bou de Douai est d’abord ap­pa­rue tout aus­si dé­ran­geante, plai­dant « non cou­pable » à l’ou­ver­ture des dé­bats et ré­pon­dant avec af­fec­ta­tion aux ques­tions de la pré­si­dente, Anne Co­chaud-Dou­treuwe. Mais celle-ci, qui est maître du ca­len­drier de l’au­dience, avait choi­si de faire en­tendre, dès le pre­mier jour, les ex­perts psy­chiatres Ma­rous­sia Wil­quin et Da­niel Za­gu­ry. Echau­dés par la dif­fi­cul­té qu’ils avaient eue à convaincre, l’un et l’autre ont fait as­saut de pé­da­go­gie pour pré­sen­ter à la fois l’acte cri­mi­nel et les rai­sons que l’ac­cu­sée en li­vrait, à la lumière de sa ma­la­die men­tale.

«Fa­bienne Ka­bou n’est pas une pe­tite men­teuse, c’est une grande dé­li­rante », ont-ils ex­pli­qué, en in­sis­tant sur le fait qu’ils avaient hé­si­té à se pro­non­cer en fa­veur de l’abo­li­tion to­tale de son dis­cer­ne­ment – ce qui au­rait en­traî­né son ir­res­pon­sa­bi­li­té pé­nale – pour ne re­te­nir fi­na­le­ment qu’une « al­té­ra­tion mar­quée ».

Pro­pos désac­cor­dés

Con­trai­re­ment à ce qui s’était pas­sé à Saint-Omer, la cour et les ju­rés avaient cet éclai­rage en tête quand ils ont abor­dé la bio­gra­phie de l’ac­cu­sée. Là où les pre­miers juges avaient dé­cou­vert avec si­dé­ra­tion les af­fa­bu­la­tions et les « men­songes » sur les­quels Fa­bienne Ka­bou avait construit sa vie et celle de sa fille, ceux de Douai les ont pas­sés au ta­mis des « dé­lires » dé­crits par les psy­chiatres comme symp­tômes de la ma­la­die. Le pa­ravent que l’édu­ca­tion et la culture de Fa­bienne Ka­bou dres­saient en­core contre la prise de conscience de sa fo­lie s’est en­suite dé­chi­ré lors d’un in­ter­ro­ga­toire d’une quin­zaine de mi­nutes pro­vo­qué par l’un de ses deux avo­cats, Me Frank Ber­ton, au­quel elle a ré­pon­du par des pro­pos désac­cor­dés, com­plè­te­ment in­adap­tés.

Un re­gard dif­fé­rent a dès lors été por­té sur cet autre dé­bat qui avait pol­lué l’ins­truc­tion et le pre­mier pro­cès : les longues di­gres­sions de l’ac­cu­sée sur la sor­cel­le­rie et sa cer­ti­tude d’avoir été « ma­ra­bou­tée ». L’ac­cu­sa­tion voyait dans ces ex­pli­ca­tions tar­dives une dé­fense de « pure op­por­tu­ni­té », qui ren­for­çait le por­trait d’une ac­cu­sée ma­ni­pu­la­trice, prompte à sai­sir les perches qui lui étaient ten­dues pour at­té­nuer la vio­lence de son acte cri­mi­nel. Mais la por­tée de l’ar­gu­ment était émous­sée. En re­con­nais­sant l’al­té­ra­tion du dis­cer­ne­ment de Fa­bienne Ka­bou et en re­qué­rant une peine de dix­huit ans de ré­clu­sion cri­mi­nelle – la même que celle re­quise par son pré­dé­ces­seur, Luc Fré­miot –, l’avo­cate gé­né­rale Pas­cale Gi­rar­don a d’ailleurs elle-même in­ci­té la cour et les ju­rés à se mon­trer moins sé­vères que les pre­miers juges.

Quant à la dé­fense, em­me­née par Fa­bienne Roy-Nan­sion et Frank Ber­ton, elle s’est ac­cro­chée jus­qu’au bout à ce fil pé­rilleux de la ma­la­die men­tale pour ob­te­nir une di­mi­nu­tion de peine. Qu’il se soit trou­vé, dans la com­po­si­tion des ju­rés, des hommes et des femmes is­sus de pro­fes­sions mé­di­cales, n’est sans doute pas in­dif­fé­rent dans l’éla­bo­ra­tion d’un ver­dict qui, à l’ef­froi de­vant la mère in­fan­ti­cide, a sub­sti­tué la jus­tesse rai­son­née du diag­nos­tic.

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