Saint-Ger­main-des-Prés, nom­bril du monde

La 16e édi­tion du salon des arts non oc­ci­den­taux Par­cours des mondes mo­bi­lise une soixan­taine de ga­le­ries

Le Monde - - CULTURE - Philippe da­gen

Par­cours des mondes change. Le Salon in­ter­na­tio­nal des arts pre­miers su­bit une évo­lu­tion de plus en plus per­cep­tible. Pas dans son prin­cipe, le même de­puis la pre­mière édi­tion, et celle-ci est la sei­zième: les ga­le­ries amé­ri­caines et eu­ro­péennes spé­cia­li­sées dans ce que cer­tains s’obs­tinent à nom­mer «arts pre­miers», d’autres «arts pri­mi­tifs» et d’autres en­core «arts tri­baux» – trois ad­jec­tifs éga­le­ment faux – ex­posent à Pa­ris dans les rues de Saint-Ger­main-des-Prés, à proxi­mi­té de leurs ho­mo­logues pa­ri­siennes. Là où sont mon­trées d’or­di­naire pein­tures ou an­ti­qui­tés oc­ci­den­tales se voient des oeuvres créées en Afrique et en Océa­nie, dans le Sud-Est asia­tique, en Aus­tra­lie ou dans les ter­ri­toires in­diens. Là-des­sus, sta­bi­li­té.

Que le nombre des ga­le­ries par­ti­ci­pantes ait di­mi­nué, pas­sant de près de quatre-vingts à une soixan­taine, n’est pas non plus dé­ci­sif. Ce qui change, c’est l’at­ti­tude des ache­teurs et celle des mar­chands. D’abord, l’in­ter­na­tio­nal bu­si­ness en­glish est de­ve­nu la langue qua­si of­fi­cielle de la foire, ce qui au­rait mis au sup­plice les an­ciens mar­chands de la rue Ma­za­rine et de la rue Jacques-Cal­lot. En­suite, ils au­raient été sur­pris de voir en­trer chez eux des femmes et hommes jeunes et bien ha­billés, des­cen­dus de ber­lines noires. Ces vi­si­teurs ont un ins­tru­ment es­sen­tiel : leur iPad.

Uni­for­mi­sa­tion du goût

Grâce à lui, ils vé­ri­fient en une se­conde dans leurs bases de don­nées les der­nières en­chères chez Ch­ris­tie’s et So­the­by’s dans telle ca­té­go­rie d’ob­jets. En­core faut-il qu’ils aient une idée de ce qu’ils voient. On a en­ten­du un de ces «ama­teurs», convain­cu que les Do­gon vivent au Bur­ki­na Fa­so – ils vivent au Ma­li. Il n’avait pas non plus iden­ti­fié le masque aux très longues cornes comme do­gon, en dé­pit de sa forme ty­pique. Le ga­le­riste l’a po­li­ment cor­ri­gé. On ne sait ja­mais.

De telles scènes sont ba­nales dans les foires d’art contem­po­rain, où les achats ne se font pas en ob­ser­vant les oeuvres, mais avec un écran et des chiffres pour ré­pondre à cette ques­tion : « Est-ce que ça va mon­ter?» Les arts non oc­ci­den­taux tombent à leur tour dans le sys­tème de l’achat spé­cu­la­tif in­for­mé – pré­voir au mi­ni­mum 5 zé­ros pour le prix. Ce­la ex­plique sans doute pour­quoi cer­tains ex­po­sants consi­dèrent qu’il suf­fit de dis­po­ser sta­tues et masques sur des socles et dans des vi­trines, sous une lumière de su­per­mar­ché et dans une pro­mis­cui­té qui ne res­pecte ni la géo­gra­phie, ni l’his­toire, ni le re­gard. «L’ar­gent re­con­naî­tra les siens » pa­raît leur dogme. Il re­con­naît ai­sé­ment les styles les plus connus. De là une uni­for­mi­sa­tion du goût pri­vi­lé­giant quelques sta­tuaires qui passent pour clas­siques : bam­ba­ra, baou­lé, bé­té, se­pik. Les pièces peuvent être de qua­li­té – pas toutes –, mais, alors que, lo­gi­que­ment dis­po­sées, elles re­trou­ve­raient pré­sence et ma­gné­tisme, elles semblent aban­don­nées dans un fa­tras – fa­tras de luxe, mais fa­tras quand même.

L’un des rares avan­tages de ce­lui-ci est de don­ner au Salon un cô­té « puces », où, avec de la cons­tance, il n’est pas im­pos­sible de faire des dé­cou­vertes. Ain­si, chez le Zu­ri­chois Pa­trick Fröh­lich, des pièces de qua­li­té is­sues d’une col­lec­tion bâ­loise ou, chez le Ca­li­for­nien Tho­mas Mur­ray, un en­semble de plu­sieurs di­zaines de haches, pointes ou cou­teaux taillés ou po­lis dans le si­lex, le jaspe, la ja­déite ou l’ob­si­dienne.

L’autre ef­fet po­si­tif est que l’on fi­nit par éprou­ver de la gra­ti­tude pour les der­niers mar­chands qui ne se contentent pas d’un dé­bal­lage de pres­tige, mais construisent des en­sembles co­hé­rents. Le Bruxel­lois Didier Claes s’est don­né un thème, le peigne, et une aire sty­lis­tique, l’ac­tuelle Côte d’Ivoire. Tous ces peignes de bois sombre ou miel sont d’une pré­ci­sion géo­mé­trique et d’une fi­nesse dans le dé­cou­page qui suf­fi­raient à condam­ner les ad­jec­tifs « pre­mier » et « pri­mi­tif ». Cha­cun porte un mo­tif sculp­té, une ou plu­sieurs têtes. Idéal de beau­té? Por­traits ga­lants? Mer­veilles de va­ria­tions for­melles.

Juste en face, la ga­le­rie romaine Dan­drieu-Gio­va­gno­ni se concentre sur le Bur­ki­na Fa­so et, par­ti­cu­liè­re­ment, sur les masques bwa, vi­sage rond sur­mon­té d’une ar­chi­tec­ture de rec­tangles et tri­angles peints en noir et blanc. On di­rait qu’ils ont été des­si­nés par Paul Klee. Quant au jeune marchand pa­ri­sien Charles-Wes­ley Hour­dé, il tente le grand jeu : l’Afrique et Pi­cas­so. Grâce à des prêts de des­sins du grand homme et la qua­li­té des sculp­tures réunies – masques fang et lwal­wa, ad­mi­rable sta­tuette fé­mi­nine baou­lé blan­chie au kao­lin et non moins re­mar­quable sta­tuette ka­nak –, il réus­sit brillam­ment l’épreuve.

On fi­nit par éprou­ver de la gra­ti­tude pour les der­niers mar­chands qui construisent des en­sembles co­hé­rents

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