La mau­vaise conscience, d’hier et d’au­jourd’hui

Le Monde - - CULTURE - Sceaux (hauts-de-seine) bri­gitte sa­li­no

Si­mon McBur­ney met en scène « La Pi­tié dan­ge­reuse », de Ste­fan Zweig, avec la troupe de la Schaubühne de Ber­lin

La sai­son théâ­trale ouvre avec un coup de maître : La Pi­tié dan­ge­reuse, de Ste­fan Zweig, adap­tée et mise en scène par Si­mon McBur­ney, et jouée par la troupe de la Schaubühne de Ber­lin, au Théâtre des Gé­meaux, à Sceaux, dans le cadre du Fes­ti­val d’au­tomne. Un au­teur au­tri­chien, un met­teur en scène bri­tan­nique, des co­mé­diens al­le­mands et une his­toire uni­ver­selle: voi­là un bel exemple de ce que l’Eu­rope peut pro­duire, cette Eu­rope que Ste­fan Zweig (18811942) a dû fuir à la mon­tée du na­zisme, parce qu’il était juif, et à qui il a vou­lu rendre hom­mage dans La Pi­tié dan­ge­reuse.

Dans le pro­logue du ro­man, Ste­fan Zweig ra­conte sa ren­contre, à Vienne, en 1936, avec un homme sans illu­sions sur la guerre qui s’an­nonce. Cet homme, An­ton Hof­mil­ler, a vé­cu la pre­mière guerre mon­diale, qui clôt le ro­man, consti­tué du ré­cit de son his­toire. En 1914, Hof­mil­ler avait 25 ans. Dans sa ville de gar­ni­son, ce lieu­te­nant dans la ca­va­le­rie est un jour in­tro­duit chez les riches Ke­kes­fal­va, où il in­vite à dan­ser Edith, la jeune fille de la mai­son, sans sa­voir que celle-ci, as­sise dans un fau­teuil, est pa­ra­ly­sée.

La honte que res­sent alors Hof­mil­ler marque le dé­but d’un en­chaî­ne­ment fa­tal: la pi­tié s’em­pare de lui. C’est ce poi­son que Ste­fan Zweig exa­mine sous toutes ses cou­tures, qui la­cère les coeurs, et pas seule­ment ce­lui de Hof­mil­ler. Tous les per­son­nages du ro­man sont pris dans les fi­lets de ce sen­ti­ment à double tran­chant, qui en­tre­tient des liai­sons dan­ge­reuses avec la mau­vaise conscience, et pose la ques­tion de la com­pas­sion, la vraie, celle qui per­met d’agir et non de su­bir. Ques­tion d’hier, dans un Em­pire aus­tro-hon­grois bâillon­né par les conve­nances. Ques­tion d’au­jourd’hui, dans le rap­port de cha­cun au monde.

A ce­la s’ajoute le sou­ve­nir: Hof­mil­ler parle au pré­sent d’une his­toire pas­sée. Dans le ro­man de Zweig, cette his­toire se dé­roule d’une ma­nière li­néaire, dont la force capte l’at­ten­tion du lecteur. Dans l’adap­ta­tion de Si­mon McBur­ney, elle se fra­casse dans les éclats du sou­ve­nir. Chez les An­ciens, on di­sait que la mé­moire est comme une mai­son, avec des pièces dont cha­cune ren­ferme un sou­ve­nir. On ouvre une porte : l’un sort. Sur le pla­teau des Gé­meaux, toutes les portes sont ou­vertes: le sou­ve­nir n’a pas une voix, tous les per­son­nages le prennent en charge, et ce­la crée dans la conscience un dé­sordre ver­ti­gi­neux.

Lan­ternes ma­giques

M. McBur­ney ne court pas après la re­cons­ti­tu­tion; il de­mande aux co­mé­diens d’être à la fois d’hier et d’au­jourd’hui. Ce qui im­porte au met­teur en scène, vir­tuose des lan­ternes ma­giques que peut of­frir le théâtre, c’est que l’his­toire d’Hof­mil­ler soit en­ten­due, que l’on soit dans sa tête et dans celle des autres pro­ta­go­nistes.

Par­fois, le ré­cit est nar­ré, par­fois, il est joué. Et l’on peut chan­ger de re­gistre au mi­lieu même d’une scène, ce qui ajoute au trouble: que fait-on de ses sou­ve­nirs ? Après la bou­che­rie de la guerre de 1914, Hof­mil­ler se croit la­vé de la sus­pi­cion du «meurtre par pi­tié» qu’il au­rait com­mis. Peine per­due : une ren­contre, des an­nées plus tard, lui rap­pelle qu’« au­cune faute ne s’ou­blie, tant que la conscience se sou­vient ». C’est pré­ci­sé­ment cette conscience qu’in­carnent les co­mé­diens de la Schaubühne, dont M. McBur­ney a rai­son de dire qu’ils sont des ath­lètes. Sur­tout Ch­ris­toph Ga­wen­da, qui joue Hof­mil­ler ver­sion 1936 : il a la classe d’un Ot­to San­der.

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