Nils Mink­mar «Pour­quoi chan­ger de chan­ce­lier, si le chan­ce­lier lui-même change de po­li­tique?»

Pour le jour­na­liste, al­le­mand, le dé­sir de sta­bi­li­té est une don­née cen­trale de la culture po­li­tique al­le­mande de­puis la fin de la se­conde guerre mon­diale

Le Monde - - GÉOPOLITIQUE - Pro­pos re­cueillis par tho­mas wie­der ber­lin - cor­res­pon­dant

His­to­rien de for­ma­tion, Nils Mink­mar, 50ans, est jour­na­liste. An­cien ré­dac­teur à Die Zeit et à la Frank­fur­ter All­ge­meine Zei­tung, il a re­joint l’heb­do­ma­daire Der Spie­gel en 2015, où il tient une chronique sur l’air du temps. Il est l’au­teur d’es­sais his­to­riques et po­li­tiques, dont Der Zir­kus: Ein Jahr im In­ners­ten der Po­li­tik (S. Fi­scher, 2013, non tra­duit), un ou­vrage re­mar­qué sur la cam­pagne élec­to­rale al­le­mande de 2013.

« Ré­veillez-vous ! », pou­vait-on lire à la « une » du « Spie­gel », dé­but sep­tembre, au-des­sus d’une ca­ri­ca­ture mon­trant la chan­ce­lière An­ge­la Mer­kel as­sou­pie sur un ring de boxe et tour­nant le dos à son ad­ver­saire so­cial-dé­mo­crate, Mar­tin Schulz. « En­nuyeux » est l’ad­jec­tif qui re­vient sans cesse pour qua­li­fier la cam­pagne élec­to­rale.

Hé­las, je par­tage totalement ce sen­ti­ment. En Al­le­magne, le dé­bat po­li­tique est d’un calme presque déses­pé­rant. Mer­kel y est pour beau­coup. Il faut tou­jours gar­der en mé­moire qu’elle a gran­di en RDA [l’ex-Al­le­magne de l’Est], un ré­gime hy­per­po­li­ti­sé, où tout était idéo­lo­gique. Pour elle, c’est le contre-mo­dèle ab­so­lu. Son idéal, c’est une Al­le­magne dé­bar­ras­sée de toute bataille idéo­lo­gique, un pays où la po­li­tique n’est plus cet uni­vers dra­ma­tique où s’af­frontent dif­fé­rentes vi­sions du monde, comme au­tre­fois, mais un es­pace de pure ges­tion tech­nique où l’on règle des pro­blèmes au jour le jour, avec une grande sou­plesse et sans for­cé­ment beau­coup de co­hé­rence.

Que ce soit sur le ser­vice mi­li­taire, le nu­cléaire ou l’im­mi­gra­tion, Mer­kel n’a pas hé­si­té à chan­ger ra­di­ca­le­ment de po­li­tique parce qu’elle es­ti­mait que le contexte avait évo­lué ou que l’opi­nion sou­hai­tait un chan­ge­ment. La consé­quence, c’est un dé­bat po­li­tique atro­phié. Les gens se disent: pour­quoi chan­ger de chan­ce­lier, si le chan­ce­lier lui­même change de po­li­tique? Ce­la dit, Mer­kel n’est pas la seule res­pon­sable de cette si­tua­tion. Si elle est au pou­voir de­puis douze ans, c’est qu’elle est pro­fon­dé­ment en phase avec ce que sou­haite la ma­jo­ri­té des Al­le­mands.

Que vou­lez-vous dire ?

Vue de France, l’Al­le­magne, c’est Ber­lin et quelques grandes mé­tro­poles, Co­logne, Ham­bourg, Mu­nich… Mais il ne faut pas ou­blier que l’Al­le­magne est aus­si – et peu­têtre d’abord – un pays où la ma­jo­ri­té de la po­pu­la­tion vit dans des villes plu­tôt tran­quilles et pros­pères de moins de 20000 ha­bi­tants. Un pays de sé­den­taires, où l’on dé­mé­nage en moyenne une fois dans sa vie, pour quit­ter le do­mi­cile de ses pa­rents et sou­vent pour res­ter dans la même ré­gion. Le quo­ti­dien de beau­coup d’Al­le­mands est as­sez calme. Ima­gi­nez que dans une pe­tite ville près de chez moi, dans la Hesse, il ar­rive que les gens ap­pellent la po­lice quand les éboueurs ne sont pas pas­sés à l’heure le ma­tin…

L’Al­le­magne de Mer­kel, c’est aus­si ce­la: certes, il y a des in­éga­li­tés et de la pau­vre­té – et les gens le savent –, mais ce­la n’em­pêche pas un sen­ti­ment général de conten­te­ment qui fi­nit par se tra­duire, sur le plan cultu­rel et in­tel­lec­tuel, par une forme d’en­gour­dis­se­ment. Cher­chez les livres vrai­ment in­té­res­sants qui parlent du monde contem­po­rain : ils sont bri­tan­niques, fran­çais, amé­ri­cains, pas al­le­mands.

Les bons chiffres de l’éco­no­mie ex­pliquent-ils à eux seuls le phé­no­mène ?

Non, ce­la cor­res­pond aus­si à un mo­ment par­ti­cu­lier de l’his­toire de l’Al­le­magne. Pour les Al­le­mands, les an­nées 1990 et le dé­but des an­nées 2000, en gros les quinze ans qui ont sui­vi la chute du Mur, ont été in­tenses et com­pli­qués. D’abord, parce qu’il a fal­lu faire la réuni­fi­ca­tion. En­suite, parce que ce fut une pé­riode éco­no­mi­que­ment dif­fi­cile, avec un chô­mage éle­vé et une in­ca­pa­ci­té du pays à se ré­for­mer. En­fin, parce que ces an­nées ont été mar­quées par un double exa­men de conscience col­lec­tive sur le pas­sé na­zi et com­mu­niste. Pen­dant cette pé­riode, les gens ont pris la me­sure de l’im­pli­ca­tion de la so­cié­té al­le­mande dans les crimes na­zis – ce qu’ont sym­bo­li­sé la grande ex­po­si­tion sur la Wehr­macht [1995] ou le dé­bat au­tour du livre de Da­niel Gold­ha­gen, Les Bour­reaux vo­lon­taires d’Hit­ler [1996, éd. du Seuil] – et dans le sys­tème de répression et de sur­veillance de la RDA, mis en lumière par l’ou­ver­ture des archives de la Sta­si. Bref, pen­dant quinze ans, il a fal­lu à la fois réuni­fier le pays et faire ce tra­vail d’in­tros­pec­tion, avec tout ce que ce­la eut de dou­lou­reux dans cer­taines fa­milles, dans cer­tains voi­si­nages et même par­fois entre col­lègues.

De ce point de vue, les an­nées Mer­kel consti­tuent une phase d’apai­se­ment. L’Al­le­magne s’est en­fin réconciliée avec elle-même, ce que sym­bo­lise l’ar­ri­vée au pou­voir d’une chan­ce­lière ori­gi­naire de l’ex-RDA. Eco­no­mi­que­ment, le pays a re­pris confiance, le chô­mage a bais­sé. Po­li­ti­que­ment, ce­la s’est tra­duit par un chan­ge­ment de génération et de style.

Plu­sieurs en­quêtes d’opi­nion ré­centes ont mon­tré com­bien le dé­sir de sta­bi­li­té est an­cré en Al­le­magne. Est-ce la rai­son pour la­quelle Mme Mer­kel a de si fortes chances d’être ré­élue ?

Le dé­sir de sta­bi­li­té po­li­tique est une don­née cen­trale de la culture po­li­tique al­le­mande de­puis la guerre. Re­gar­dez la lon­gé­vi­té de nos ma­jo­ri­tés. De 1949 à 1969, vingt ans de gou­ver­ne­ment CDU, dont qua­torze par le seul Ade­nauer; de 1969 à 1982, douze ans de gou­ver­ne­ment SPD; de 1982 à 1998, Hel­mut Kohl [CDU], au pou­voir pen­dant seize ans; et de­puis 2005, Mer­kel qui, si elle rem­porte les élections, res­te­ra elle aus­si seize ans. Dans au­cun autre pays d’Eu­rope n’existe une telle sta­bi­li­té po­li­tique.

Ce­la tient en par­tie à un cer­tain rap­port à l’au­to­ri­té hé­ri­té des siècles pas­sés, mar­qué par la fi­gure du «bon prince» que l’on res­pecte na­tu­rel­le­ment. C’est aus­si la consé­quence d’une culture du com­pro­mis, qui pri­vi­lé­gie la re­cherche de solutions plu­tôt que celle de l’af­fron­te­ment. Ce­la a évi­dem­ment plein de bons cô­tés, mais ce­la peut aus­si de­ve­nir un pro­blème. Par exemple, je ne suis pas sûr que, face à des di­ri­geants comme Trump, Pou­tine ou Er­do­gan, cette confiance dans les ver­tus du com­pro­mis ne soit pas une illu­sion. Certes, dans leur ma­jo­ri­té, les Al­le­mands ap­prouvent, parce que ce­la cor­res­pond aus­si à la sen­si­bi­li­té pa­ci­fiste du pays. Mais à force de ne pas nom­mer les choses, de cher­cher à tout prix l’apai­se­ment et de re­dou­ter à ce point le con­flit, on fi­nit par tom­ber dans une forme de dé­ni.

A quoi pen­sez-vous ? A l’ab­sence de dé­bat pu­blic sur le ter­ro­risme, par exemple ?

Oui, ce­la me frappe. Il n’y a pas de vrai dé­bat là-des­sus en Al­le­magne. Certes, le pays n’a pas été frap­pé par des at­ten­tats aus­si meur­triers que la France, mais il n’est pas épar­gné. Or, la ques­tion de l’is­la­misme ra­di­cal est tou­jours abor­dée avec un cer­tain ma­laise, une cer­taine gêne. Il me semble que ce­la s’ex­plique d’abord par le fait que nous ne sommes pas aus­si ar­més in­tel­lec­tuel­le­ment que d’autres sur un tel su­jet. Je pense à la France qui, avec son pas­sé co­lo­nial, a une connais­sance bien su­pé­rieure à la nôtre du monde ara­bo-mu­sul­man, no­tam­ment sur le plan de la re­cherche scien­ti­fique.

Mais ce­la tient aus­si au pas­sé al­le­mand: compte te­nu de ce qu’a été l’Al­le­magne au XXe siècle, il est de­ve­nu na­tu­rel de consi­dé­rer que tout ce qui est étran­ger est for­cé­ment bien. Ce sen­ti­ment de culpa­bi­li­té a pu aus­si nour­rir une cer­taine naï­ve­té, un re­fus de voir les choses en face. Or, ce qui m’in­quiète, c’est de voir que le seul par­ti qui parle de ces su­jets est l’AfD [Al­ter­na­tive pour l’Al­le­magne, ex­trême

droite], et que les autres pré­fèrent ne pas en par­ler plu­tôt que d’avoir un contre-dis­cours à op­po­ser à ce­lui, ca­ri­ca­tu­ral et ter­ri­fiant, de l’ex­trême droite. Der­rière ça, il y a l’idée qu’en ne nom­mant pas les choses, on règle les pro­blèmes. Ça aus­si, c’est très «mer­ké­lien» comme at­ti­tude. Mais je ne suis pas sûr que ce soit ce qu’at­tendent vrai­ment les Al­le­mands.

Com­ment ce­la ?

Je pense que cette at­ti­tude nour­rit de la frus­tra­tion. Pre­nez l’exemple des ré­fu­giés. Du jour au len­de­main, en 2015, Mer­kel a rom­pu avec un dogme de la CDU, à sa­voir que l’Al­le­magne n’était pas un pays d’im­mi­gra­tion. Comme la ma­jo­ri­té des Al­le­mands, j’ai trou­vé qu’elle avait rai­son de ne pas fer­mer les fron­tières. Mais elle n’a pas fait le « ser­vice après-vente » de sa po­li­tique. Elle n’a pas fait, par exemple, ce qu’elle avait fait pen­dant la crise de l’eu­ro, en 2008, quand elle était ve­nue à la té­lé­vi­sion, aux cô­tés de son mi­nistre des fi­nances, Peer Stein­brück, pour ex­pli­quer aux Al­le­mands qu’ils n’avaient pas à s’in­quié­ter pour leurs comptes en banque. Ce si­lence a été une grave er­reur. Face à une crise comme celle des ré­fu­giés, on ne peut pas se conten­ter de dire : « Wir schaf­fen das ! » («nous y ar­ri­ve­rons!»). Il y a des si­tua­tions où le si­lence in­quiète plus qu’il ne ras­sure.

Vous avez la double na­tio­na­li­té fran­çaise et al­le­mande. Vous vi­vez près de Franc­fort, mais avez fait vos études à Pa­ris et ve­nez très sou­vent en France. Le re­gard por­té par l’Al­le­magne sur la France a-t-il chan­gé ces der­niers temps ?

Oui, in­con­tes­ta­ble­ment. Comme tout le monde, j’ai consta­té l’in­té­rêt im­mense qu’a sus­ci­té la pré­si­den­tielle fran­çaise en Al­le­magne. On n’avait ja­mais vu ce­la. C’était dû, bien sûr, à la peur de voir Ma­rine Le Pen ac­cé­der au pou­voir – une peur d’ailleurs plus forte en Al­le­magne qu’en France. Mais ce­la s’ex­plique aus­si par l’évo­lu­tion de l’Eu­rope sur le plan géo­po­li­tique. Jusque-là, on se di­sait, en Al­le­magne, qu’en cas de pro­blème avec la France on pou­vait tou­jours se tour­ner vers le Royaume-Uni. Le Brexit a chan­gé la donne: avec le dé­part du Royaume-Uni de l’Union eu­ro­péenne, il n’y a plus d’al­ter­na­tive au par­te­na­riat fran­co-al­le­mand. Ajou­tez à ce­la l’évo­lu­tion in­quié­tante de pays comme la Po­logne ou la Hon­grie: à l’est, les re­la­tions de l’Al­le­magne avec ses voi­sins se com­pliquent, ce­la ne rend que plus in­dis­pen­sable le lien avec la France.

J’ajou­te­rai une der­nière re­marque. Pen­dant la cam­pagne pré­si­den­tielle, j’en­ten­dais des gens, en France, dire : « Ah, si nous avions une Mer­kel… » Au­jourd’hui, j’en­tends plu­tôt des Al­le­mands dire : « Ah, si nous avions un Ma­cron… » C’est d’ailleurs en par­tie ce qui ex­plique l’in­té­rêt que sus­cite Ch­ris­tian Lind­ner, le pré­sident du Par­ti li­bé­ral-dé­mo­crate (FDP), qui a 38 ans et se pré­sente vo­lon­tiers comme le Ma­cron al­le­mand. Se­lon moi, ce­la n’ex­prime pas seule­ment une ad­mi­ra­tion mais aus­si une forme d’in­quié­tude de la part d’un pays ain­si ren­voyé à l’un de ses pro­blèmes ma­jeurs : le vieillis­se­ment de sa po­pu­la­tion.

« AL­BUM DE FA­MILLE » ex­trait de l’ou­vrage « Beyond the Wall » (éd. Ta­schen, 2015, non tra­duit). THE WENDE MU­SEUM/TA­SCHEN The Wende Mu­seum Créé en 2002, à Los An­geles, en Ca­li­for­nie, il tire son nom de la pé­riode de chan­ge­ment qui a sui­vi la chute du mur de Ber­lin, en no­vembre 1989 :

die Wende (« le tour­nant »). Son ob­jet est d’étu­dier la culture vi­suelle et ma­té­rielle de l’an­cien bloc de l’Est. Ti­rés des col­lec­tions du Mu­sée Wende, plus de 2 500 ob­jets sont pré­sen­tés dans l’ou­vrage Beyond the

Wall. C’est la pre­mière fois qu’un tel éven­tail d’art, d’archives et d’ob­jets pro­ve­nant de l’ex-Al­le­magne de l’Est est mon­tré dans une même pu­bli­ca­tion. L’al­bum de fa­mille qui ac­com­pagne l’ou­vrage date de 1966. Il a été com­po­sé au gré de voyages réels ou ima­gi­naires en Al­le­magne de l’Est et au-de­là de ses fron­tières. Nom­breux à l’époque en RDA, ces al­bums montrent com­ment sou­ve­nirs in­di­vi­duels et col­lec­tifs ont évo­lué du­rant plus de qua­rante ans.

CH­RIS­TIAN O. BRUCH/ LAIF

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