Les scé­na­rios d’une « nou­velle » guerre en Co­rée

Le Monde - - DÉBATS & ANALYSES - Philippe pons to­kyo - cor­res­pon­dant

La ri­poste de Pyon­gyang au ren­for- ce­ment des sanc­tions dé­ci­dé par le Conseil de sé­cu­ri­té des Na­tions unies ne s’est pas fait at­tendre. Ven­dre­di 15 sep­tembre, à 6h57, heure de Co­rée du Sud, un nou- veau mis­sile, ti­ré de Su­nan, dans la ban­lieue de Pyon­gyang, a, comme le 29 août, sur­vo­lé le Ja­pon pour al­ler s’abî­mer dans l’océan Pa­ci­fi- que, à quelque 2 000 ki­lo­mètres du cap Eri­mo, dans le sud de l’île nip­pone d’Hok­kai­do. Sa- me­di, le pré­sident Kim Jong-un a af­fir­mé que le but du tir était de par­ve­nir à « un équi­libre des forces» avec les Etats-Unis pour qu’ils ne puissent plus at­ta­quer la Co­rée du Nord. Quelle se­ra la ré­ponse des Etats-Unis? « Tou- tes les options sont sur la table», a pro­cla­mé Wa­shing­ton. Condam­ner sans rien faire, lan- cer une ac­tion mi­li­taire pu­ni­tive, cher­cher à faire tom­ber le ré­gime ou à le dé­ca­pi­ter ?

«Une confron­ta­tion mi­li­taire entre les Etats- Unis et la Ré­pu­blique po­pu­laire dé­mo­cra­tique de Co­rée [RPDC] n’est pas à ex­clure», es­ti­mait, une semaine avant le nou­veau tir, Hi­to­shi Ta- na­ka, an­cien vice-mi­nistre ja­po­nais des af­fai- res étran­gères qui né­go­cia la vi­site du pre­mier mi­nistre Ju­ni­chi­ro Koi­zu­mi à Pyon­gyang en 2002 et di­rige l’Ins­ti­tut de stra­té­gie in­ter­na- tio­nale à To­kyo. Les stra­tèges amé­ri­cains peu- vent pen­ser qu’une « at­taque chi­rur­gi­cale » sur les rampes de lan­ce­ment des mis­siles ba­lis­ti- ques, avec en ré­serve la force de frappe amé­ri- caine en cas de ri­poste nord-co­réenne, dis­sua- de­rait Pyon­gyang de se lan­cer dans un af­fron- te­ment qui ne pour­rait que tour­ner à son désa- van­tage… Un cal­cul ris­qué face un ad­ver­saire qui n’hé­site pas à prendre des ini­tia­tives.

Une nou­velle guerre de Co­rée? Sans doute pas. Avant de par­ler de «nou­velle» guerre, il fau­drait dé­jà avoir ter­mi­né la pré­cé­dente, celle de 1950-1953, dont les hos­ti­li­tés ont été sus­pen- dues par un ar­mis­tice qui n’a ja­mais été sui­vi d’un trai­té de paix. De­puis, deux ar­ma­das sont sur le pied de guerre de chaque cô­té de la zone dé­mi­li­ta­ri­sée sur le 38e pa­ral­lèle. Les puis­san- ces voi­sines de la RPDC ont mis des ba­lises à une in­ter­ven­tion mi­li­taire. A en croire le quo­ti- dien Glo­bal Times, qui re­flète les vues du Par­ti com­mu­niste chi­nois, si Pyon­gyang at­taque les Etats-Unis, la Chine n’in­ter­vien­dra pas mais, dans le cas contraire, elle ne res­te­rait pas les bras croisés. Les deux pays sont liés par un trai­té d’ami­tié et de dé­fense mu­tuelle qui date de 1961 et n’ex­pire qu’en 2021. La Rus­sie, qui a une courte fron­tière avec la RPDC et par­tage les pré­oc­cu­pa­tions chi­noises – évi­ter la dé­sta- bi­li­sa­tion du ré­gime – au­rait aus­si son mot à dire. En Co­rée du Sud, le pré­sident Moon Jae-in a dé­cla­ré qu’au­cune in­ter­ven­tion mi­li­taire en RPDC ne se fe­rait sans son ac­cord, s’oc­troyant une sorte de droit de ve­to.

L’is­sue d’une guerre éven­tuelle entre les Etats-Unis et la RPDC ne fait guère de doute étant don­né les rap­ports de force. Mais les pré- cé­dents de l’Irak et de l’Af­gha­nis­tan ont mon- tré qu’une guerre «ga­gnée» mi­li­tai­re­ment peut de­ve­nir un piège pour le vainqueur. A for­tio­ri, dans un pays dont la po­pu­la­tion, eth- ni­que­ment et cultu­rel­le­ment ho­mo­gène, est en­tre­te­nue dans une men­ta­li­té d’as­sié­gé et dans un re­jet vis­cé­ral de toute in­gé­rence étran­gère. Le ré­gime joue certes sa sur­vie mais dans l’es­prit de la po­pu­la­tion, cette sur- vie pa­raît iden­ti­fiée à celle de la na­tion elle- même. En­doc­tri­ne­ment ? Sans doute, mais on ne peut igno­rer que la me­nace n’a fait que ren- for­cer le ré­gime. A for­tio­ri, s’il y avait une in­ter­ven­tion mi­li­taire.

LE PIÈGE D’UNE « VIC­TOIRE » MI­LI­TAIRE

Un chan­ge­ment de ré­gime? Ce fut l’ob­jec­tif ou­ver­te­ment pour­sui­vi par l’ad­mi­nis­tra­tion Bush. Le ren­for­ce­ment des sanc­tions n’est pas dé­nué de cette ar­rière-pen­sée : l’étran­gle­ment du pays vi­sant à créer une si­tua­tion éco­no­mi- que in­te­nable dans l’es­poir d’ali­men­ter un mé­con­ten­te­ment po­pu­laire. Les ten­ta­tives d’étran­gle­ment de ces vingt der­nières an­nées – après les souf­frances pro­vo­quées par la ca- tas­tro­phique fa­mine de la se­conde moi­tié des an­nées 1990 – ont dé­mon­tré les ca­pa­ci­tés de ré­sis­tance aux pires si­tua­tions d’une po­pu­la- tion main­te­nue sous la fé­rule d’un ré­gime qui se ren­force dans l’ad­ver­si­té.

L’es­poir d’un «prin­temps arabe» en RPDC est une hy­po­thèse des plus im­pro­bables: même des « faucons » à Wa­shing­ton, comme Vic­tor Cha, nou­vel am­bas­sa­deur amé­ri­cain à Séoul, en conviennent. L’ab­sence de ré­seaux de com­mu­ni­ca­tion ho­ri­zon­tale, qui jouèrent ailleurs un rôle ca­pi­tal dans la mo­bi­li­sa­tion po­pu­laire, étouffe dans l’oeuf la contes­ta­tion. Les ex­pres­sions de mé­con­ten­te­ment sont spo­ra­diques et cir­cons­crites: tour­nées vers les cadres lo­caux du par­ti ou la po­lice, elles ne visent pas le ré­gime.

Une ré­volte de l’élite ? Pour l’ins­tant, celle-ci fait corps avec le pou­voir, que ce soit par convic­tion ou par crainte d’être soup­çon­née de dé­loyau­té en­vers le di­ri­geant. Dé­ca­pi­ter le ré­gime, en d’autres termes, as­sas­si­ner Kim Jong-un? Caressée par les faucons à Séoul – où une uni­té spé­ciale de l’ar­mée se­rait char­gée de cette mis­sion – et à Wa­shing­ton, cette opération, si tant est qu’elle réus­sisse, n’au­rait pas for­cé­ment l’ef­fet sou­hai­té.

Quelle qu’en soit la cause, l’ef­fon­dre­ment du ré­gime com­por­te­rait deux in­con­nues de taille. Le suc­ces­seur de Kim Jong-un se­rait-il plus ré­cep­tif aux exi­gences étran­gères ? Pour s’im­po­ser, il de­vrait sans doute faire preuve d’un na­tio­na­lisme en­core plus vi­ru­lent. Se­conde in­con­nue: dans le chaos en­traî­né par la chute du ré­gime, entre quelles mains tom­be­rait l’arme nu­cléaire? Avec à la clé un ac­crois­se­ment du risque de pro­li­fé­ra­tion ho­ri­zon­tale… La com­plexi­té du cas nord­co­réen in­cite à ré­flé­chir à deux fois avant de se lan­cer dans l’aven­ture d’une dé­sta­bi­li­sa­tion du ré­gime, au risque de créer une si­tua­tion en­core plus in­ex­tri­cable que celle que l’on connaît ac­tuel­le­ment.

AS­SAS­SI­NER KIM JONG-UN ? CARESSÉE PAR LES FAUCONS À SÉOUL ET À WA­SHING­TON, CETTE OPÉRATION, N’AU­RAIT PAS FOR­CÉ­MENT L’EF­FET SOU­HAI­TÉ

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