Face à la chute des re­ve­nus pé­tro­liers, Al­ger contraint de faire tour­ner la planche à billets

La plu­part des ex­perts al­gé­riens sou­lignent un risque de spi­rale in­fla­tion­niste

Le Monde - - ÉCONOMIE & ENTREPRISE - Al­ger - cor­res­pon­dance amir akef

En 2007, des res­pon­sables al­gé­riens ont ti­ré une conclu­sion de la crise des sub­primes: l’ab­sence de connexion des banques al­gé­riennes au sys­tème fi­nan­cier in­ter­na­tio­nal a pré­mu­ni l’Al­gé­rie. L’ar­gu­ment avait fait sou­rire mais le mes­sage avait l’air réa­liste. Le seul ef­fet no­table de la crise des sub­primes a été l’an­nu­la­tion, en no­vembre 2007, de la pri­va­ti­sa­tion du Cré­dit po­pu­laire d’Al­gé­rie, cin­quième banque pu­blique du pays.

Dix ans plus tard, la chute des re­cettes pé­tro­lières montre au contraire à quel point l’éco­no­mie al­gé­rienne est « connec­tée » à l’éco­no­mie mon­diale. Ah­med Ouya­hia, re­de­ve­nu pre­mier mi­nistre pour la qua­trième fois de­puis 1995, en rem­pla­ce­ment d’Ab­del­mad­jid Teb­boune – ins­tal­lé le 24 mai et li­mo­gé le 15 août pour s’être at­ta­qué à des hommes d’af­faires proches du cercle pré­si­den­tiel –, a pris ses fonc­tions le 16 août et bros­sé un ta­bleau in­quié­tant.

Le fonds de ré­gu­la­tion des re­cettes (FRR), créé en 2000 pour gé­rer les ex­cé­dents bud­gé­taires liés aux ex­por­ta­tions d’hy­dro­car­bures et qui comp­tait 32,5 mil­liards de dol­lars en juin 2015, a été épui­sé en fé­vrier 2017. Le matelas des ré­serves de change, sou­vent in­vo­qué pour sou­li­gner que l’Al­gé­rie reste « éco­no­mi­que­ment sou­ve­raine» fond à vive al­lure : il est pas­sé de 193 mil­liards de dol­lars en mai 2014 à 105 mil­liards (87,8 mil­liards d’eu­ros) en juillet 2017. Le dé­fi­cit com­mer­cial a dé­pas­sé les 20 mil­liards de dol­lars en 2016, ce­lui de la ba­lance des paie­ments s’élève à plus de 26 mil­liards.

Du coup, le gou­ver­ne­ment ne cherche plus à ras­su­rer mais à sou­li­gner, au contraire, la gravité des dif­fi­cul­tés. « La si­tua­tion de­meure ex­trê­me­ment ten­due au ni­veau du bud­get de l’Etat. Dans la si­tua­tion ac­tuelle, l’an­née 2017 se­ra clô­tu­rée avec des dif­fi­cul­tés réelles et l’an­née 2018 s’an­nonce plus com­plexe en­core », lit-on dans le do­cu­ment pré­sen­tant le plan d’ac­tion du gou­ver­ne­ment, adop­té le 6 sep­tembre en conseil des mi­nistres.

Le re­cours à l’en­det­te­ment ex­té­rieur étant ex­clu sur dé­ci­sion du pré­sident Bou­te­fli­ka – en rai­son du mau­vais sou­ve­nir de la crise de la dette des an­nées 1990 qui a conduit le pays à ac­cep­ter un plan d’ajus­te­ment struc­tu­rel sous l’égide du Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal –, les au­to­ri­tés in­diquent vou­loir al­ler vers le « fi­nan­ce­ment non conven­tion­nel». L’idée : per­mettre à la Banque d’Al­gé­rie de « prê­ter di­rec­te­ment au Tré­sor pu­blic, afin que ce der­nier fi­nance les dé­fi­cits du bud­get de l’Etat, la dette pu­blique in­terne et al­loue des res­sources au Fonds na­tio­nal de l’in­ves­tis­se­ment », in­dique le do­cu­ment gou­ver­ne­men­tal.

Gravité des dif­fi­cul­tés

En clair, la planche à billets va être mise en ac­tion avec en pa­ral­lèle «la ra­tio­na­li­sa­tion des dé­penses pu­bliques en vue de la res­tau­ra­tion de l’équi­libre bud­gé­taire dans un délai de cinq an­nées ». Pour le pou­voir, c’est une fa­çon de fi­nan­cer ses dé­penses pu­bliques – ju­gées pri­mor­diales pour ga­ran­tir la paix so­ciale –, sans s’en­det­ter ni dé­va­luer le di­nar. Il es­père que d’ici la fin de cette pé­riode, les cours du pé­trole au­ront re­mon­té et qu’il au­ra com­men­cé à ré­duire le mon­tant des trans­ferts so­ciaux.

Cette pers­pec­tive in­quiète nombre de per­son­na­li­tés éco­no­miques et po­li­tiques. Ali Ben­flis, can­di­dat à l’élec­tion pré­si­den­tielle de 2014, a dé­non­cé un re­cours à la planche à billets qui «mè­ne­ra iné­luc­ta­ble­ment à l’ex­plo­sion des prix, à une in­con­trô­lable dé­va­lua­tion du di­nar et à une in­fla­tion ga­lo­pante ». Une si­tua­tion qui va tou­cher les « couches vul­né­rables de la po­pu­la­tion, ou­vrant la voie à des

Sur fond d’ab­sence du chef de l’Etat, la confu­sion des dé­ci­sions prises in­ter­pelle

in­sta­bi­li­tés so­ciales in­évi­tables, et à des risques sé­rieux sur la sé­cu­ri­té et la sta­bi­li­té du pays », es­time-t-il.

L’an­cien mi­nistre du tré­sor, Ali Be­noua­ri, sou­ligne de son cô­té, dans un en­tre­tien au site d’in­for­ma­tion éco­no­mique Magh­reb Emergent, que l’op­tion choi­sie a pour ef­fet de «prendre les Al­gé­riens par-der­rière, à leur in­su, tout en per­met­tant aux au­to­ri­tés d’ac­cu­ser qui bon leur semble. Les spé­cu­la­teurs, par exemple… »

La me­sure ne sur­prend pas vrai­ment Lies Ker­rar. Cet ex­pert pointe, éga­le­ment dans Magh­reb Emergent, que la loi de fi­nance 2017 com­pre­nait « des dé­fi­cits sans sources de fi­nan­ce­ment connues. La créa­tion mo­né­taire en est la consé­quence arith­mé­tique». Pour lui, il est « trop tard pour dé­battre de la planche à billets» mais il est « urgent de par­ler des vraies ré­formes ».

C’est le sta­tu quo aus­si bien po­li­tique qu’éco­no­mique qui pose le plus de pro­blème. Sur fond d’ab­sence pro­lon­gée du chef de l’Etat, la confu­sion des dé­ci­sions prises in­ter­pelle. Ain­si, M. Ouya­hia pré­sen­te­ra di­manche 17 sep­tembre de­vant les dé­pu­tés le plan d’ac­tion ap­prou­vé le 6 sep­tembre en conseil des mi­nistres. Il y a quelques mois seule­ment, c’est son pré­dé­ces­seur, M. Teb­boune, qui fai­sait adop­ter son propre plan d’ac­tion par les mêmes dé­pu­tés. Un pro­gramme tom­bé aux ou­bliettes.

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