Af­faire Wein­stein L’in­dus­trie du ci­né­ma face à ses pra­tiques

Les ac­cu­sa­tions de viols et de har­cè­le­ment sexuel contre le pro­duc­teur amé­ri­cain Har­vey Wein­stein pro­duisent une dé­fla­gra­tion in­édite dans le 7e art

Le Monde - - LA UNE - jacques man­del­baum et isa­belle re­gnier

Har­vey Wein­stein est vi­sé de­puis le jeu­di 12 oc­to- bre par une en­quête po- li­cière à New York ain­si qu’au Royaume-Uni. « Je ne vais pas bien, je mé­rite une se­conde chance », a lan­cé le pro­duc­teur de ci­né­ma, alors que les ac­cu­sa­tions de viols et de har­cè­le­ment sexuel se mul­ti­plient. Jane Fon­da a ré­vé­lé qu’elle était au cou­rant « de­puis un an » des agis­se­ments d’Har­vey Wein­stein et qu’elle avait « honte » de s’être tue. Ama­zon a sus­pen­du le res­pon­sable de sa fi­liale consa­crée aux films et sé­ries, ac­cu­sé de har­cè­le­ment sexuel par une pro­duc­trice.

LE PRO­BLÈME N’EST PAS QU’AMÉ­RI­CAIN, IL TOUCHE TOUTE L’IN­DUS­TRIE DU CI­NÉ­MA. ET PLUS LAR­GE­MENT TOUS LES MI­LIEUX MET­TANT EN JEU L’IM­PÉ­RA­TIF DE LA SÉ­DUC­TION D’AU­TRUI

De Fat­ty Ar­bu­ckle à Char­lie Cha­plin, de Woo­dy Al­len à Ro­man Po­lans­ki, l’usine à rêve hol­ly­woo­dienne n’aime rien tant que voir chu­ter ceux qu’elle a por­tés au pi­nacle. L’opé­ra­tion lui per­met à la fois d’ex­pier ses tur­pi­tudes et d’en­ri­chir sa my­tho­lo­gie d’une plus-va­lue sul­fu­reuse propre à faire fan­tas­mer les spec­ta­teurs en puis­sance. Alors qu’Har­vey Wein­stein en­dosse le rôle du monstre de­puis le 5oc­tobre et les ré­vé­la­tions sur des cas de har­cè­le­ment sexuel et de viol, le scan­dale n’a ja­mais été si énorme.

Le nombre des ac­cu­sa­trices, la pré­sence par­mi elles de stars pla­né­taires, la concen­tra­tion dans le temps des ré­vé­la­tions (per­mises par le tra­vail au long cours du New York Times et du New Yor­ker) et le tsu­na­mi mé­dia­tique pro­duisent de­puis une se­maine une dé­fla­gra­tion d’une puis­sance in­édite. Le pro­duc­teur, li­cen­cié de sa so­cié­té la Wein­stein Com­pa­ny, est vi­sé de­puis jeu­di 12oc­tobre par une en­quête po­li­cière à New York, ain­si qu’au Royaume-Uni. «Je vais me faire ai­der, a t-il dit jeu­di au site TMZ. On fait tous des er­reurs. J’es­père avoir droit à une se­conde chance. (...) Je suis un mec bien. » Le pro­duc­teur se­rait par­ti en cure de soins en Ari­zo­na.

Les té­moi­gnages de ve­dettes comme Kate Be­ckin­sale, Ro­san­na Ar­quette, Gwy­neth Pal­trow, An­ge­li­na Jo­lie, Mi­ra Sor­vi­no ou en­core Rose McGo­wan ont en­traî­né ce­lui, si­dé­rant, d’Asia Ar­gen­to, ac­trice et réa­li­sa­trice ita­lienne qu’on as­so­cie vo­lon­tiers à l’idée d’un fé­mi­nisme post-punk, et de co­mé­diennes fran­çaises comme Em­ma de Caunes, Ju­dith Go­drèche ou Léa Sey­doux. Toutes dé­si­gnent Har­vey Wein­stein comme un pré­da­teur violent qui se sen­tait au­to­ri­sé à as­ser­vir sexuel­le­ment les femmes au nom de son pou­voir énorme – fai­seur de rois à Hol­ly­wood entre le dé­but des an­nées 1990 et le mi­lieu des an­nées 2000, Har­vey Wein­stein a plus de 300 no­mi­na­tions aux Os­cars à son ac­tif.

Les ré­vé­la­tions n’ont sans doute pas fi­ni de pleu­voir, et les mé­dias de res­ter sus­pen­dus à cette af­faire qui illustre une réa­li­té aus­si vieille que le ci­né­ma, et plus en­core les rap­ports entre sexe et pou­voir. « Des hommes comme [Har­vey Wein­stein] j’en vois tout le temps », dit la Fran­çaise Léa Sey­doux dans The

Guar­dian le 11 oc­tobre, ac­cré­di­tant l’idée se­lon la­quelle le mi­lieu du ci­né­ma se­rait une ma­chine à broyer les femmes, ré­gie par des pro­duc­teurs né­vro­pathes ty­ran­niques et per­vers. Soit la re­pré­sen­ta­tion qu’il donne de lui-même dans des films aus­si dif­fé­rents que

Le Grand Cou­teau (1955), de Ro­bert Al­drich, Ave, Cé­sar ! (2016), des frères Coen, ou

Mul­hol­land Drive, de Da­vid Lynch (2001). Comme le rap­pelle Ma­noh­la Dar­gis, chef des cri­tiques du New York Times, dans une ana­lyse da­tée du 11 oc­tobre, l’his­toire d’Hol­ly­wood est consub­stan­tielle de celle de ces contin­gents de jeunes femmes «qui ve­naient pas­ser des es­sais, si­gner éven­tuel­le­ment un contrat, qu’on tei­gnait en blonde, ga­vait de pi­lules, met­tait au ré­gime quand on ne les char­cu­tait pas au bis­tou­ri, dont les plus chan­ceuses de­ve­naient Ma­ri­lyn Mon­roe ou la “It” girl du jour (…) et les moins chan­ceuses tour­naient entre les pattes de tous les cadres des stu­dios ».

En bâ­tis­sant Mi­ra­max comme une al­ter­na­tive au mo­dèle fi­nis­sant des ma­jors, Har­vey Wein­stein en au­rait ain­si ré­ac­ti­vé la si­nistre my­tho­lo­gie. Ache­tant le si­lence de ses vic­times, me­na­çant les mé­dias qui osaient en­quê­ter sur son compte, il lais­sait en­fler la ru­meur. En 2013, à la cé­ré­mo­nie des Os­cars, Seth

MacFar­lane, le maître de cé­ré­mo­nie de la soi­rée, avait lan­cé dans une blague que les ac­trices nom­mées pour le meilleur se­cond rôle avaient ga­gné «le droit de n’avoir plus à faire sem­blant de plaire à Har­vey Wein­stein ».

Au­tour du pro­duc­teur dé­chu, les faits et la ru­meur se confondent dans une dy­na­mique qui est au fon­de­ment du mythe hol­ly­woo­dien, ma­chine à bras­ser le vrai et le faux qui a tou­jours fait de la fas­ci­na­tion qu’elle exerce le meilleur rem­part contre la re­mise en ques­tion de ses dys­fonc­tion­ne­ments. Cette puis­sance de brouillage, dont at­tes­tait dé­jà

Hol­ly­wood Ba­by­lone, le livre de Ken­neth An­ger sur les des­sous sca­breux de l’in­dus­trie du ci­né­ma amé­ri­cain (pu­blié en 1959 chez Jean-Jacques Pau­vert), s’est ac­cen­tuée sous l’ef­fet du spec­tacle per­ma­nent de l’in­ti­mi­té des people que pro­duit In­ter­net.

Fa­vo­ri­sant les scan­dales au­tour de per­son­na­li­tés chez qui la fron­tière entre ima­gi­naire et réa­li­té, fan­tasme et réa­li­sa­tion, ne semble plus opé­rante, elle se ré­vèle un frein puis­sant à la prise en consi­dé­ra­tion d’une pro­blé­ma­tique réelle – l’as­su­jet­tis­se­ment de la femme dans l’uni­vers ém­du ci­na – mais aus­si, le cas échéant, d’un vé­ri­table crime sexuel. C’est ain­si qu’une fi­gure comme Vincent Ma­ra­val, co­fon­da­teur de la so­cié­té de dis­tri­bu­tion Wild Bunch et par­te­naire pri­vi­lé­gié d’Har­vey Wein­stein en Eu­rope de­puis des an­nées, a pu dé­cla­rer le 9 oc­tobre au site amé­ri­cain Dead­line : «J’ai en­ten­du beau­coup de ru­meurs, mais notre in­dus­trie re­gorge de ce genre d’his-

toires. » C’est ain­si qu’on en ar­rive à cet état de fait qui at­tise de­puis quelques jours les pas­sions, les ran­coeurs, les rè­gle­ments de comptes sur la place pu­blique: «Tout le monde sa­vait mais per­sonne ne di­sait rien. » Le pro­blème n’est pas qu’amé­ri­cain, il touche toute l’in­dus­trie du ci­né­ma. Et tous les mi­lieux met­tant en jeu l’ex­po­si­tion d’une image de soi, l’im­pé­ra­tif de la sé­duc­tion d’au­trui, l’exer­cice d’un pou­voir et le né­ces­saire nar­cis­sisme qui le sou­tient. C’est vrai dans la chan­son (Mi­chael Jack­son), la po­li­tique (Bill Clin­ton, Do­mi­nique Strauss-Kahn), la té­lé­vi­sion (Bill Cos­by).

DO­MI­NA­TION

Pour la pro­duc­trice fran­çaise Syl­vie Pia­lat, ce «Wein­stein­gate» est le symp­tôme d’un mal qui touche la so­cié­té en­tière. « Ce qui me choque le plus, c’est que, dans un mi­lieu qui a au­tant ac­cès aux mé­dias, le scan­dale ait mis au­tant de temps à écla­ter. Je pense d’abord à toutes celles qui se rendent chaque jour à leur bu­reau la peur au ventre. Dans le monde du tra­vail, c’est com­pli­qué de s’en sor­tir en tant que femme, d’ob­te­nir un avan­ce­ment sans pas­ser à la cas­se­role… Après on dit aux vic­times de por­ter plainte pour faire avan­cer la cause, mais celles qui le font ont toutes les chances de ne ja­mais re­trou­ver de tra­vail. C’est bien pour ce­la que les his­toires ne sortent pas. »

Dif­fi­cile, en re­vanche, d’ob­te­nir la moindre ré­ac­tion de la part d’ac­trices qui n’ont pas par­tie liée à l’af­faire Wein­stein. C’est que la ques­tion touche à la na­ture même du mé­tier. Tri­bu­taire du dé­sir des ci­néastes, et par ex­ten­sion des pro­duc­teurs, une ac­trice est som­mée de sé­duire. Un ac­teur aus­si, comme en at­testent les ré­cents té­moi­gnages de James Van Der Beek et Ter­ry Crews qui ont af­fir­mé avoir été har­ce­lés sexuel­le­ment par des pro­duc­teurs, mais, tant que le pou­voir reste concen­tré dans les mains des hommes, la ques­tion ne se pose pas dans les mêmes termes.

Jus­qu’où al­ler dans la sé­duc­tion? Peut-on sub­ver­tir les règles, les re­tour­ner à son avan­tage ? Qu’on joue le jeu ou qu’on se ré­volte, il y au­ra des consé­quences sou­tient la chef opé­ra­trice Ca­ro­line Cham­pe­tier. « J’au­rais cent fois pu cou­cher avec des met­teurs en scène ou des hommes en po­si­tion de force sur le tour­nage. Mais moi, je ne pou­vais pas mé­lan­ger.» Sans doute n’a-t-elle pas su­bi au­tant de pres­sion que si elle avait été ac­trice, mais elle es­time avoir payé cher son in­sou­mis­sion. «Parce que c’est un sys­tème. L’en­jeu, c’est le pou­voir. Et il n’y a pas que les hommes qui le pro­tègent. Il y a des femmes aus­si. » Mal­gré ce qu’elle ré­vèle de per­ma­nence de rap­ports de do­mi­na­tion, l’af­faire Wein­stein té­moigne aus­si d’un phé­no­mène nou­veau. «Ce qui a chan­gé, constate Syl­vie Pia­lat, c’est que, quand une femme parle au­jourd’hui, deux cents autres parlent avec elles. Avant, les deux cents autres se tai­saient. Cet ef­fet de vé­ri­té im­mé­diate qui fait que, d’un coup, le mec in­tou­chable ne l’est plus n’exis­tait pas. » Im­pos­sible de ne pas voir là le signe d’une mon­tée en puis­sance des femmes, no­tam­ment à Hol­ly­wood, où Har­vey Wein­stein a cé­dé de­puis des an­nées à Me­gan El­li­son et à sa so­cié­té An­na­pur­na Pic­tures la place de pa­tron du ci­né­ma d’au­teur de pres­tige. Où dans le même temps Ka­thryn Bi­ge­low prou­vait qu’une femme pou­vait ga­gner un Os­car, tan­dis que ses pairs (Le­na Dun­ham, Kris­ten Ste­wart, Em­ma Wat­son, Jill So­lo­way, Amy Poeh­ler, Ti­na Fey, Pa­tri­cia Ar­quette, Gwy­neth Pal­trow, Jes­si­ca Chas­tain…) adop­taient un dis­cours fé­mi­niste of­fen­sif. Sans doute ces cas sont-ils en­core mi­no­ri­taires, mais le vent tourne. Comme le ré­sume jo­li­ment Ca­ro­line Cham­pe­tier : « Le mo­dèle du vieux co­chon vi­ril jus­qu’au bout des poils n’est plus à la mode. On sait très bien qu’ils sont voués à dis­pa­raître. »

ANNE-CH­RIS­TINE POU­JOU­LAT/AFP

Au Fes­ti­val de Cannes, en mai 2013.

AR­NOLD JE­RO­CKI/DI­VER­GENCE

Har­vey Wein­stein ar­rive à une soi­rée or­ga­ni­sée lors du 69e Fes­ti­val de Cannes le 13 mai 2016.

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