So­cié­té Un plan de lutte contre les dé­serts mé­di­caux

Le dé­par­te­ment de Saône-et-Loire sou­haite em­bau­cher 30 mé­de­cins pour lut­ter contre les dé­serts mé­di­caux

Le Monde - - LA UNE - Di­goin (saône-et-loire) en­voyé spé­cial fran­çois bé­guin

le pre­mier mi­nistre, Edouard Phi­lippe, et la mi­nistre de la san­té, Agnès Bu­zyn, ont ré­vé­lé, ven­dre­di 13 oc­tobre, leur plan pour lut­ter contre les dé­serts mé­di­caux et « li­bé­rer toutes les pos­si­bi­li­tés d’exer­cice ». Dou­ble­ment du nombre des mai­sons de san­té plu­ri­pro­fes­sion­nelles, re­cours ac­cru à la té­lé­mé­de­cine, dé­ta­che­ment de mé­de­cins hos­pi­ta­liers, in­ci­ta­tion de pra­ti­ciens re­trai­tés, etc. Re­por­tage à Di­goin, en Saône-et-Loire, où le dé­par­te­ment veut sa­la­rier des mé­de­cins.

Il ne faut pas lan­cer Joëlle Chal­min, 65 ans, sur la ques­tion du manque de mé­de­cins. Lorsque le gé­né­ra­liste qui sui­vait sa mère a pris sa re­traite en 2016, cette ha­bi­tante de Di­goin (Saône-et-Loire) a été obli­gée de faire près de trente ki­lo­mètres pour trou­ver un pra­ti­cien qui ac­cepte de prendre le re­lais. « Main­te­nant quand ma­man a une pe­tite grippe, c’est trente-cinq mi­nutes de voi­ture à l’al­ler et trente-cinq mi­nutes au re­tour, ful­mine-t-elle. C’est la­men­table… »

Dans cette com­mune se­mi-ru­rale si­tuée à deux heures de route de Di­jon, de Lyon ou de Cler­montFer­rand, la pé­nu­rie de mé­de­cins est sur toutes les langues.

Avec seule­ment cinq gé­né­ra­listes pour 14000 ha­bi­tants, et un dé­part à la re­traite pré­vu fin dé­cembre, la com­mu­nau­té de com­munes est tou­chée de plein fouet par la dé­ser­ti­fi­ca­tion mé­di­cale. «Si on ne fait rien, ça va être la ca­tas­trophe, pré­vient Fa­bien Ge­net, le maire (di­vers droite) de la ville et pré­sident de Di­goin Val de Loire. Il fau­drait au moins un mé­de­cin de plus, mais il y au­rait de la place pour trois ou quatre… »

Ici, ces der­niers mois, après les dé­parts de deux gé­né­ra­listes, plu­sieurs in­di­ca­teurs sont vite pas­sés au rouge. Dif­fi­cul­tés à trou­ver un mé­de­cin trai­tant, al­lon­ge­ment à près de deux mois du dé­lai pour ob­te­nir un ren­dez­vous chez l’un des trois gé­né­ra­listes de la mai­son de san­té ou­verte en 2016…

« Il y a ré­gu­liè­re­ment de l’agres­si­vi­té au té­lé­phone, car les gens sont déses­pé­rés qu’il n’y ait pas de ré­ponse im­mé­diate », constate Ca­the­rine Du­tron­cy, la co­or­di­na­trice du lieu. En un an, as­sure la mai­rie, les se­cours à do­mi­cile opé­rés par les sa­peurs-pom­piers ont aug­men­té de 30 % en rai­son d’un moins bon sui­vi mé­di­cal des per­sonnes âgées.

Sans at­tendre de connaître l’im­pact du nou­veau plan de lutte contre les dé­serts mé­di­caux pré­sen­té ven­dre­di 13 oc­tobre par la mi­nistre de la san­té, Agnès Bu­zyn, la mu­ni­ci­pa­li­té de Di­goin a an­non­cé vou­loir ac­cueillir deux des trente mé­de­cins gé­né­ra­listes que le con­seil dé­par­te­men­tal de Saône-et-Loire es­père pro­gres­si­ve­ment sa­la­rier et ré­par­tir dans les zones en ten­sion du dé­par­te­ment à par­tir du 1er jan­vier2018. Un pro­jet – of­fi­ciel­le­ment vo­té le 21 sep­tembre – in­édit en France par son am­pleur.

Payés entre 4 000 et 6 000 eu­ros par mois, pour 35 heures de tra­vail, ces pra­ti­ciens, d’abord em­bau­chés pour des CDD de trois ans, exer­ce­ront dans des lo­caux four­nis par les com­munes et se­ront dé­char­gés des tâches ad­mi­nis­tra­tives. Celles-ci se­ront réa­li­sées par des se­cré­taires em­bau­chées par le dé­par­te­ment.

« On s’oc­cupe de tout ! »

«Il n’y a plus de can­di­dats pour l’exer­cice en li­bé­ral, les jeunes ne veulent plus tra­vailler comme ça, ils veulent avoir une vie équi­li­brée avec du temps so­cial et fa­mi­lial», sou­ligne An­dré Ac­ca­ry, le pré­sident (Les Ré­pu­bli­cains) du con­seil dé­par­te­men­tal et concep­teur du pro­jet. « Je leur dis : “Ve­nez faire de la mé­de­cine chez nous, on s’oc­cupe de tout le reste !” »

A Di­goin, comme dans le reste du dé­par­te­ment, où le nombre de gé­né­ra­listes a di­mi­nué de 13,5 % entre 2007 et 2017, les élus lo­caux ne sont pour­tant pas res­tés in­ac­tifs face à ces dé­parts à la re­traite non rem­pla­cés. Une mé­de­cin bul­gare, dé­ni­chée par un ca­bi­net de re­cru­te­ment, a par exemple failli s’ins­tal­ler à la mai­son de san­té mais elle est fi­na­le­ment re­par­tie après seule­ment… une jour­née d’exer­cice. L’hô­pi­tal de Pa­ray-leMo­nial, si­tué à 15 ki­lo­mètres, a pour sa part mis en place une consul­ta­tion de mé­de­cine gé­né­rale ; elle est as­su­rée par un mé­de­cin hos­pi­ta­lier, pour dé­char­ger ses ur­gences.

« On est obli­gé d’in­ven­ter des so­lu­tions avec des bouts de fi­celle pour gé­rer la crise», ré­sume Fa­bien Ge­net. Pour lui, le re­cours à des mé­de­cins sa­la­riés est com­pa­rable à «l’ar­ri­vée d’un corps d’ur­gence » pour ve­nir ren­for­cer les « der­niers hus­sards de la mé­de­cine gé­né­rale li­bé­rale qui n’ont droit à au­cune aide ».

A la mai­son de san­té de Di­goin, un bâ­ti­ment mo­derne po­sé à l’une des en­trées de la ville, l’ar­ri­vée de ces pra­ti­ciens sus­cite des ré­ac­tions mi­ti­gées et beau­coup d’in­ter­ro­ga­tions. « Vue la pé­nu­rie, on ne va pas cra­cher sur l’ar­ri­vée de deux mé­de­cins, ce­la per­met­trait de pal­lier l’hé­mor­ra­gie ac­tuelle », re­con­naît le doc­teur JeanYves Mi­co­rek, 53 ans. « Même si en 35 heures par se­maine, ils ne fe­ront pas le bou­lot que nous fai­sons en 60 », ajoute-t-il aus­si­tôt. Avec une pa­tien­tèle de 1800 per­sonnes, il ra­conte des jour­nées à ral­longe, qui com­mencent à 7 h 30 et se ter­minent les lun­dis et jeu­dis à plus de 22 heures.

«C’est dif­fi­cile à ac­cep­ter qu’il y ait des mé­de­cins sa­la­riés », ad­met, elle aus­si, le doc­teur Eli­sa­beth Mar­quis, 60ans, qui exerce éga­le­ment dans la mai­son de san­té. Pour elle, « être à 35 heures, quand on est mé­de­cin, c’est qua­si­ment mis­sion im­pos­sible». Elle re­con­naît ce­pen­dant s’être po­sée la ques­tion de can­di­da­ter pour ter­mi­ner sa car­rière. «Mais je me suis dit que je pré­fé­rais ma li­ber­té de tra­vail. »

2 mil­lions d’eu­ros

Trois mois avant l’ar­ri­vée du pre­mier mé­de­cin sa­la­rié, son lieu d’ac­cueil n’est tou­jours pas tran­ché. S’ins­tal­le­ra-t-il dans la mai­son de san­té, fi­nan­cée par des ca­pi­taux pri­vés et contrac­tuel­le­ment te­nue d’être ou­verte de 8 heures à 20 heures du lun­di au ven­dre­di et le sa­me­di ma­tin? Ou de­vra-t-il s’ins­tal­ler dans des lo­caux mu­ni­ci­paux? Fe­ra-t-il des vi­sites à do­mi­cile? Se­ra-t-il rem­pla­cé pen­dant ses congés? « C’est une belle opé­ra­tion en termes de com­mu­ni­ca­tion mais en termes de réa­li­sa­tion, ça risque d’être dif­fi­cile, il y a en­core beau­coup de ques­tions à ré­gler », juge le doc­teur Gé­rard Mon­ta­gnon, le pré­sident de l’ordre des mé­de­cins de Saône-et-Loire.

Dans son vaste bu­reau du con­seil dé­par­te­men­tal, à Mâ­con, An­dré Ac­ca­ry sa­voure l’écho na­tio­nal qu’a dé­jà re­çu son pro­jet. «On est en train de mon­ter une en­tre­prise, c’est une grosse ma­chine que je mets en route», dit-il, ex­pli­quant in­ves­tir 2mil­lions d’eu­ros pour lan­cer le dis­po­si­tif mais que, à terme, ce­lui-ci a vo­ca­tion à s’équi­li­brer fi­nan­ciè­re­ment.

Mon­trant l’en­cart d’une page de pu­bli­ci­té que le dé­par­te­ment vient de payer dans Le Quo­ti­dien du mé­de­cin ou la lettre qu’il vient d’adres­ser à 46000 mé­de­cins en Ile-de-France et dans les Hautsde-France, il sait que le plus dur reste à faire : convaincre des gé­né­ra­listes de s’en­ga­ger alors que les col­lec­ti­vi­tés lo­cales se livrent dé­sor­mais une concur­rence fé­roce dans ce do­maine.

An­dré Ac­ca­ry an­nonce avoir dé­jà re­çu quinze can­di­da­tures fermes et deux contrats si­gnés. « Si ça ne marche pas, je n’au­rai pas d’autres armes, dit l’élu. Mais si ça marche, tous les dé­par­te­ments vont le faire ! »

« Il n’y a plus de can­di­dats pour l’exer­cice en li­bé­ral, les jeunes ne veulent plus tra­vailler comme ça » AN­DRÉ AC­CA­RY pré­sident LR de Saône-et-Loire

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