Sens com­mun et la ten­ta­tion du FN

Ac­cu­sée de col­lu­sion avec le FN, l’éma­na­tion po­li­tique de La Ma­nif pour tous a an­nu­lé sa jour­née de ren­trée

Le Monde - - LA UNE - oli­vier faye et mat­thieu goar

Is­su de La Ma­nif pour tous, pi­lier conser­va­teur des Ré­pu­bli­cains, le mou­ve­ment est au­jourd’hui ac­cu­sé de vou­loir s’al­lier avec Ma­rion Ma­ré­chalLe Pen et le Front na­tio­nal

Ils se voient comme les gar­diens du temple des va­leurs conser­va­trices dans un par­ti de­ve­nu trop li­bé­ral à leurs yeux. Leurs ad­ver­saires les consi­dèrent plu­tôt comme des apôtres ré­ac­tion­naires, des sup­pôts de l’union des droites, y com­pris les plus ex­trêmes. De­puis la créa­tion de Sens com­mun, en 2013, dans le sillage de La Ma­nif pour tous, ses fi­dèles ne cessent de faire par­ler d’eux. En no­vembre 2014, ils ont cha­hu­té puis fait cé­der un an­cien pré­sident de la Ré­pu­blique, Ni­co­las Sar­ko­zy, con­traint de s’af­fi­cher très lé­ger sur un su­jet im­por­tant. « Si ça vous fait plai­sir… ça ne coûte pas très cher », avait lâ­ché l’ex-chef de l’Etat à pro­pos de l’abro­ga­tion du ma­riage pour tous. Au prin­temps 2017, ils ont res­sus­ci­té un Fran­çois Fillon va­cillant sur son che­min de croix pré­si­den­tiel en le sou­te­nant jus­qu’au bout mal­gré les af­faires ju­di­ciaires. De­puis, M. Sar­ko­zy et son an­cien pre­mier mi­nistre ont dis­pa­ru du pay­sage po­li­tique. Et Sens com­mun est tou­jours là. Avec son cor­tège de po­lé­miques.

Di­manche 15 oc­tobre, ce par­ti as­so­cié à LR de­vait or­ga­ni­ser une « jour­née de la France si­len­cieuse », à As­nières, dans les Hauts-de-Seine. Mais une pe­tite phrase a obli­gé les di­ri­geants à re­por­ter cette ren­trée pré­vue de­puis des mois. En dé­cla­rant au men­suel L’In­cor­rect, une re­vue fon­dée par des proches de Ma­rion Ma­ré­chal-Le Pen, qu’il ne se­rait pas contre l’idée d’une « plate-forme » com­mune avec l’an­cienne dé­pu­tée FN de Vau­cluse, Ch­ris­tophe Billan, pré­sident du mou­ve­ment, a créé le ma­laise. Les in­vi­tés po­li­tiques, Da­niel Fas­quelle et Bru­no Re­tailleau, ont an­nu­lé leur ve­nue. Le pre­mier veut main­te­nant ré­cla­mer leur ex­clu­sion en bu­reau po­li­tique. Le se­cond a pré­ci­sé au té­lé­phone à M. Billan que les res­pon­sables du mou­ve­ment de­vaient cla­ri­fier leur po­si­tion.

« Idiots utiles »

Mais le coup de se­monce le plus im­por­tant est ve­nu de Laurent Wau­quiez, lui aus­si pré­vu au pro­gramme. «S’il y a le moindre pas­sage à l’acte, ils n’au­ront plus leur place chez Les Ré­pu­bli­cains. Notre fa­mille a be­soin de re­trou­ver de la clar­té », a d’abord pré­ve­nu le pré­sident de la ré­gion Rhône-Alpes Au­vergne. Il faut dire que la dé­cla­ra­tion de M. Billan tombe pour lui au plus mau­vais mo­ment. Proche de Sens com­mun – il s’est en­tre­te­nu à plu­sieurs re­prises avec ses res­pon­sables ces der­niers mois –, le fa­vo­ri pour la pré­si­dence de LR ré­pète à lon­gueurs d’in­ter­views qu’il ne fran­chi­ra ja­mais la « ligne rouge » d’une al­liance avec le FN. Il a sus­pen­du sa par­ti­ci­pa­tion puis a pré­ci­sé en pri­vé aux res­pon­sables qu’il ne pour­rait être le seul in­vi­té po­li­tique et que la réunion était d’ores et dé­jà « pol­luée ». Lâ­chés, les di­ri­geants ont donc dé­ci­dé, jeu­di ma­tin, de re­por­ter. «Il ne peut y avoir au­cun ali­gne­ment pro­gram­ma­tique, ni la moindre pla­te­forme avec le FN », ajuste M. Billan, qui fait amende ho­no­rable, tout en as­su­mant sa li­ber­té: «Mais les idées sont là pour être dé­bat­tues. Je ne m’in­ter­di­rai pas de par­ler avec Ma­rion Ma­ré­chal-Le Pen, sur­tout qu’elle est re­ti­rée de la vie po­li­tique et qu’elle met de cô­té l’agi­ta­tion et la ra­di­ca­li­té de sa tante. »

Re­por­tée à plus tard, la jour­née était pour­tant à l’image de Sens com­mun: un ca­maïeu de toutes les nuances du conser­va­tisme. Dans la vi­déo de pré­sen­ta­tion de l’évé­ne­ment, qui fait dé­fi­ler les vi­sages d’in­con­nus de tous les âges, comme dans une pu­bli­ci­té pour les as­su­rances, ces «si­len­cieux» étaient pré­sen­tés comme « Fran­çais et conser­va­teurs ». Au mi­cro, de­vaient se suc­cé­der des fi­gures très pro­lixes de la droite ré­ac­tion­naire : Ma­thieu Bock-Cô­té, l’es­sayiste qué­bé­cois sou­ve­rai­niste et ul­tra-conser­va­teur, Alexandre De­vec­chio, jour­na­liste de la pla­te­forme de dé­bats pré­fé­rée de la droite dure, le «Fi­ga­ro­vox», ou en­core Fran­çois-Xa­vier Bel­la­my, ad­joint au maire (LR) de Ver­sailles, pro­fes­seur de phi­lo­so­phie et fi­gure de La Ma­nif pour tous. Au me­nu, « frac­tures fran­çaises » et trans­mis­sion. Un cock­tail droi­tier bien frap­pé.

La pe­tite phrase po­lé­mique n’est qu’un épi­phé­no­mène. Car de­puis plu­sieurs mois, Sens com­mun brouille les cartes entre droite tra­di­tion­nelle et droite ex­trême. Du­rant l’entre-deux-tours de la pré­si­den­tielle, le mou­ve­ment avait re­fu­sé de choi­sir entre Ma­rine Le Pen et Em­ma­nuel Ma­cron, « l’ex­trême droite et l’ex­trême flou », se­lon les termes de leur com­mu­ni­qué. En juin 2016, Ma­de­leine de Jes­sey, co­fon­da­trice, avait ac­cep­té de don­ner une in­ter­view croi­sée avec Ma­rion Ma­ré­chal-Le Pen, son an­cienne condis­ciple de l’Ins­ti­tu­tion Saint-Pie X, à Saint-Cloud, dans le ma­ga­zine Fa­mille chré­tienne. Gaul­tier Bès, co­fon­da­teur des Veilleurs et de la re­vue Li­mite, était pré­vu par­mi les in­ter­ve­nants de la « France si­len­cieuse » : en mai, il par­ti­ci­pait à un col­loque de l’Ac­tion fran­çaise, à Pa­ris. Le pré­sident de Sens com­mun lui­même est in­ter­ve­nu à l’uni­ver­si­té d’été du think tank L’Avant-garde de Charles Millon, en sep­tembre, dans le cadre d’un dé­bat au­quel par­ti­ci­pait Ka­rim Ou­chikh, pré­sident du pe­tit par­ti iden­ti­taire Sou­ve­rai­ne­té, iden­ti­té et li­ber­tés (SIEL), qui a été al­lié au Front na­tio­nal et ré­cu­père au­jourd’hui des franges ra­di­cales de l’ex­trême droite. «Je ne sa­vais pas qu’il par­ti­ci­pe­rait à ce dé­bat », plaide M. Billan au­jourd’hui.

«Ce sont les idiots utiles de Dar­ma­nin, So­lère et com­pa­gnie, ils cor­né­risent nos idées, nos convic­tions. Sens com­mun est de­ve­nu un Par­ti chré­tien-dé­mo­crate bis, ou un MPF (Mou­ve­ment pour la France), ce qui n’était pas le pro­jet ini­tial », re­grette Sé­bas­tien Pi­lard, un des co­fon­da­teurs de Sens com­mun, qui a cla­qué la porte. Si le conseiller ré­gio­nal des Pays de la Loire ren­voit ain­si son an­cienne or­ga­ni­sa­tion à celles de Ch­ris­tine Bou­tin et de Phi­lippe de Villiers, d’autres dé­çus parlent, eux, car­ré­ment d’un mou­ve­ment par­ti « en vrille » et où « il ne reste plus que la frange très ra­di­cale ».

Même si la pres­sion s’ac­cen­tue, la main de LR va sans doute trem­bler avant d’ex­clure Sens com­mun. Ema­na­tion po­li­tique de La Ma­nif pour tous, le mou­ve­ment s’est as­so­cié for­mel­le­ment à l’UMP en 2014. Au­jourd’hui, ses di­ri­geants re­ven­diquent 10 000 adhé­rents – 7 000, se­lon la di­rec­tion de LR – qui ont à la fois leur carte de LR et celle de Sens com­mun. « S’ils nous virent, ils s’as­soi­ront sur les co­ti­sa­tions qu’on leur re­verse », iro­nise un res­pon­sable du mou­ve­ment. Les di­ri­geants de LR ont beau ré­pé­ter qu’ils ne les croisent pas au siège de la rue de Vau­gi­rard, au­cun n’a pris la dé­ci­sion de tran­cher le lien. Car ce par­ti po­li­tique conserve une forte ca­pa­ci­té de mo­bi­li­sa­tion. Au mi­lieu des mi­li­tants usés et fa­ti­gués des vieux par­tis, ses jeunes adhé­rents sont tou­jours prêts à battre le pa­vé. Après avoir pro­mis l’abro­ga­tion par­tielle de la loi Tau­bi­ra, Fran­çois Fillon s’était ap­puyé sur eux lors de la cam­pagne de la pri­maire. Au fur et à me­sure de la dés­in­té­gra­tion de la cam­pagne pré­si­den­tielle, ils avaient in­ves­ti le QG du can­di­dat. Ma­de­leine de Jes­sey et Ch­ris­tophe Billan ont pe­sé dans le main­tien de l’an­cien pre­mier mi­nistre, avant de par­ti­ci­per à l’or­ga­ni­sa­tion du ras­sem­ble­ment du Tro­ca­dé­ro, le 5 mars. Seule ani­croche au ta­bleau : au­cun de leurs sept can­di­dats investis pour les élec­tions lé­gis­la­tives n’a été élu.

Si leur poids po­li­tique au sein de LR n’est pas né­gli­geable, leur dé­rive po­li­tique les isole de plus en plus dans un entre-deux. Pour­fen­dus pour leur trop grande ra­di­ca­li­té, les di­ri­geants de Sens com­mun sus­citent aus­si des dé­cep­tions de l’autre cô­té de la droite. «Pour moi, c’était voué à l’échec dès le dé­but. Ils vou­laient faire une ré­vo­lu­tion de l’in­té­rieur mais ils ont peu d’élus, sou­ligne un an­cien de La Ma­nif pour tous qui a choi­si de tra­vailler pour le Front na­tio­nal. Il y a une proxi­mi­té idéo­lo­gique avec le FN, mais pas de proxi­mi­té po­li­tique. Pas mal de gens du FN pour­raient bos­ser avec eux, mais eux ne veulent pas.» «Nous avons peu de désac­cords sur le po­si­tion­ne­ment de fond, ils sont an­thro­po­lo­gi­que­ment de droite. La stra­té­gie qu’ils prennent ne me semble pas la plus ef­fi­cace, mais tout ce qui par­ti­cipe du mou­ve­ment dex­tro­gyre, tout ce qui droi­tise la so­cié­té, est bon à prendre», abonde Charles de Meyer, pré­sident de l’as­so­cia­tion SOS Chré­tiens d’Orient et col­la­bo­ra­teur de la dé­pu­tée de Vau­cluse Ma­rieF­rance Lo­rho (Ligue du Sud), qui a suc­cé­dé à Jacques Bom­pard.

Stra­té­gie d’en­trisme

Les res­pon­sables de Sens com­mun conti­nuent à as­su­mer leur stra­té­gie d’en­trisme, qui avait été ré­su­mée, fin 2013, par Ma­de­leine Ba­zin de Jes­sey dans une tri­bune pu­bliée sur le site Bou­le­vard Vol­taire, fon­dé par Ro­bert Mé­nard: « Si l’UMP est op­por­tu­niste, soyons sa meilleure op­por­tu­ni­té. Il ne s’agit pas de se lais­ser ré­cu­pé­rer mais de ré­cu­pé­rer ce qui de­vait nous ap­par­te­nir en pre­mier lieu. » La jeune femme, qui aime d’or­di­naire prendre la lu­mière, s’est em­mu­rée ces der­niers temps dans ce qu’elle nomme sa « diète mé­dia­tique », cher­chant à pe­ser sans trop faire de bruit. Ch­ris­tophe Billan, lui, voit son mou­ve­ment comme un « ai­guillon » utile pour évi­ter que LR ne de­vienne une « co­quille vide, le syn­drome de l’UMP». « La droite doit être ap­puyée sur des va­leurs, ados­sée à des ter­ri­toires et pas seule­ment une gou­ver­nance li­bé­rale sans âme », plaide-t-il.

Même s’ils ne déses­pèrent pas de faire abro­ger la loi Tau­bi­ra, le pro­chain com­bat de Sens com­mun va être la lutte contre la PMA pour tous. Et s’ils n’ont pas en­core of­fi­ciel­le­ment choi­si leur can­di­dat pour la pré­si­dence de LR – « Nous en­ten­drons tout le monde, puis nous pren­drons po­si­tion », af­firme un di­ri­geant –, le mou­ve­ment tra­vaille en vue de pe­ser sur une fu­ture gou­ver­nance Wau­quiez. Ce der­nier croise ré­gu­liè­re­ment Mme de Jes­sey au bu­reau po­li­tique de LR, ou dans des en­tre­tiens pri­vés. Le fa­vo­ri pour la pré­si­dence du par­ti af­fiche sur­tout des po­si­tions conformes à l’or­tho­doxie de Sens com­mun. Il les avait d’abord char­més en af­fir­mant vou­loir abro­ger le ma­riage pour tous – il ne veut plus re­ve­nir que sur la fi­lia­tion. Très of­fen­sif, lui aus­si, contre la PMA, il ne veut pas en­tendre par­ler d’une ex­clu­sion de Sens com­mun. «Tant que l’on reste au ni­veau de l’er­reur de com­mu­ni­ca­tion, il n’y a pas lieu de les ex­clure. Ils ont en­core toute leur place », ex­plique un de ses proches.

«Ce que dit Wau­quiez va dans le sens d’une cer­taine clar­té. Reste à sa­voir s’il va trans­for­mer le verbe en ac­tion. De­puis 2007, nous sa­vons que ce n’est pas tou­jours le cas », cingle M. Billan, qui n’a pas hé­si­té à me­na­cer de prendre le large, dans L’In­cor­rect : «Si, dans quelques mois, nous nous aper­ce­vons que le vain­queur n’a pas mis en place un ap­pa­reil as­su­mant une doc­trine de droite, re­non­çant au cy­nisme et au sui­visme, Sens com­mun pour­ra dé­ci­der de chan­ger d’orien­ta­tion. » Comme un lob­by conser­va­teur, il ira alors où le mènent ses in­té­rêts.

« Leur stra­té­gie ne me semble pas la plus ef­fi­cace, mais tout ce qui droi­tise la so­cié­té est bon à prendre » CHARLES DE MEYER pré­sident de l’as­so­cia­tion SOS Chré­tiens d’Orient « Si l’UMP est op­por­tu­niste, soyons sa meilleure op­por­tu­ni­té » MA­DE­LEINE BA­ZIN DE JES­SEY co­fon­da­trice de Sens com­mun

STÉ­PHANE LA­GOUTTE

Ma­de­leine Ba­zin de Jes­sey, co­fon­da­trice de Sens com­mun, lors d’un mee­ting de Fran­çois Fillon à Pa­ris, le 4 mars.

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