Le conser­va­teur Kurz, fa­vo­ri des urnes en Au­triche

Le jeune chef de la di­plo­ma­tie es­père ra­vir la chan­cel­le­rie à la gauche et pour­rait s’al­lier avec l’ex­trême droite

Le Monde - - INTERNATIONAL - vienne - cor­res­pon­dant blaise gau­que­lin

May­sa­ra So­li­man a re­vê­tu son K-way tur­quoise. Il pleu­viote, comme sou­vent en Au­triche au mois d’oc­tobre. Le mi­li­tant conser­va­teur dis­tri­bue des tracts aux cou­leurs de son cham­pion. «Se­bas­tian Kurz a chan­gé mon par­ti, l’ÖVP, et in­tro­duit un nou­veau style en po­li­tique », énonce le jeune homme à la sor­tie d’une bouche de mé­tro Belle Epoque, à Vienne. Il ex­plique ain­si la course en tête du mi­nistre des af­faires étran­gères pour les lé­gis­la­tives an­ti­ci­pées du di­manche 15 oc­tobre. « S’il de­vient chan­ce­lier, il va faire souf­fler un vent d’air frais sur tout le pays », ajoute-t-il.

Les pas­sants s’em­parent dis­trai­te­ment des pa­piers que May­sa­ra So­li­man leur tend. Ils ne semblent pas hos­tiles. Au contraire: l’Au­triche s’en­amoure de Se­bas­tian Kurz, son nou­veau pro­dige en po­li­tique, 31ans, qui se dit « trop jeune » pour de­ve­nir pa­pa, mais as­sez ma­ture pour gou­ver­ner un pays de 8,7 mil­lions de per­sonnes.

Les son­dages donnent tous Se­bas­tian Kurz ga­gnant avec plus de cinq points d’écart sur HeinzCh­ris­tian Strache, du FPÖ (ex­trême droite), et Chris­tian Kern, le chan­ce­lier so­cial-dé­mo­crate sor­tant (SPÖ). M. Kurz s’était em­pa­ré du vieux par­ti conser­va­teur-chré­tien au prin­temps, après six ans de gou­ver­ne­ment de coa­li­tion avec les so­ciaux-dé­mo­crates. Au plus haut de sa po­pu­la­ri­té, il avait alors im­mé­dia­te­ment pro­vo­qué des élec­tions an­ti­ci­pées, quelques mois seule­ment après une pré­si­den­tielle qui avait vu, en dé­cembre 2016, l’éco­lo­giste Alexan­der Van der Bel­len l’em­por­ter face à Nor­bert Ho­fer, le re­pré­sen­tant du FPÖ.

Sa po­pu­la­ri­té, le can­di­dat conser­va­teur la doit en grande par­tie à ses pe­tites phrases hos­tiles à l’im­mi­gra­tion, ce qui fait grin­cer quelques dents, car l’opu­lente Au­triche a « be­soin de main-d’oeuvre pour main­te­nir sa bonne san­té éco­no­mique», se­lon Cor­ne­lius Klimt, un mi­li­tant re­pré­sen­tant le pe­tit par­ti li­bé­ral NEOS. Ar­rière-ar­rière-pe­tit-neveu du cé­lèbre peintre Gus­tav Klimt, il trouve que le fa­vo­ri en fait même « un peu trop sur l’is­lam ».

« Pas d’offre contes­ta­taire »

« Le dis­cours de Kurz, qui rap­pelle ce­lui de Ni­co­las Sar­ko­zy en 2007, est adou­ci par un mar­ke­ting po­li­tique plu­tôt ha­bile », com­mente Thi­bault Mu­zergues, di­rec­teur eu­ro­péen de l’ONG amé­ri­caine In­ter­na­tio­nal Re­pu­bli­can Ins­ti­tute. « La po­li­tique en­nuyait les gens en Au­triche de­puis des an­nées, en par­ti­cu­lier les jeunes, car il n’y a pas d’offre contes­ta­taire à la Po­de­mos. Heinz-Chris­tian Strache, le chef du FPÖ, est dans le pay­sage de­puis onze ans et ne peut plus jouer sans ar­rêt la carte de la pro­vo­ca­tion. Se­bas­tian Kurz en pro­fite. Il a réus­si à in­tro­duire une dose de trans­gres­sion dans les dé­bats pu­blics sans dé­ra­per et à in­car­ner le dé­sir de chan­ge­ment. »

La «Kurz­ma­nia» a trans­for­mé du jour au len­de­main la vé­né­rable ins­ti­tu­tion conser­va­trice en un «par­ti de grou­pies, ou­vert à la so­cié­té ci­vile » sur le mo­dèle de La Ré­pu­blique en marche, le mou­ve­ment d’Em­ma­nuel Ma­cron, se­lon Pa­trick Mo­reau, cher­cheur au CNRS. Mais la com­pa­rai­son s’ar­rê­te­rait là. «Car Kurz a des po­si­tions très dif­fé­rentes de celles du pré­sident fran­çais sur l’ave­nir de l’Eu­rope. Il est op­po­sé à un élar­gis­se­ment au­to­ma­tique de la zone eu­ro, à la créa­tion d’un mi­nistre eu­ro­péen des fi­nances et au pro­jet de ré­par­ti­tion équi­table des de­man­deurs d’asile grâce à des quo­tas. Il sou­haite aus­si ré­duire les pou­voirs de la Com­mis­sion eu­ro­péenne. »

Des points de vue très sou­ve­rai­nistes qui in­quiètent l’écri­vain Ro­bert Me­nasse alors que l’Au­triche as­su­re­ra la pré­si­dence tour­nante du Con­seil de l’Union eu­ro­péenne l’an­née pro­chaine. « Se­bas­tian Kurz est très dan­ge­reux, juge-t-il. Je suis éton­né que, pen­dant la cam­pagne, il ait pu ou­ver­te­ment dire qu’il fal­lait pri­vi­lé­gier les Au­tri­chiens face au droit eu­ro­péen sans qu’il y ait eu de vé­ri­table pro­tes­ta­tion dans l’autre camp, ce­lui des so­ciaux-dé­mo­crates. »

« Ar­gu­ments ra­tion­nels »

De fait, la ré­si­gna­tion a ga­gné la gauche au­tri­chienne. « On au­rait pu faire une meilleure cam­pagne », re­con­naît Elke Ha­nelTorsch, can­di­date sur la liste SPÖ. «On est res­té sur des ar­gu­ments ra­tion­nels: droit au lo­ge­ment, sa­laire mi­ni­mum… On a fait le job sur le ter­rain, tou­te­fois je ne sais pas si notre mes­sage est pas­sé. »

Par ailleurs, les ha­bi­tuels ar­ticles de presse rap­pe­lant aux élec­teurs le pas­sé sul­fu­reux de l’ex­trême droite au­tri­chienne se sont, cette fois, fait plu­tôt dis­crets. Après un pre­mier pas­sage au pou­voir en 2000, le par­ti FPÖ es­père re­ve­nir au gou­ver­ne­ment en coa­li­tion, soit avec Se­bas­tian Kurz, soit avec les so­ciaux-dé­mo­crates, car le sys­tème élec­to­ral au­tri­chien est en­tiè­re­ment pro­por­tion­nel. Et le fait que les na­tio­na­listes ont été cou­tu­miers de dé­ra­pages xé­no­phobes ne pro­voque plus au­cun tol­lé dans la classe po­li­tique au­tri­chienne.

«Je l’ad­mets, nous avons suc­com­bé à quelques pro­vo­ca­tions par le pas­sé pour at­ti­rer l’at­ten­tion et nous faire une place chez les grands », concède El­mar Pod­gor­schek, l’un des plus an­ciens membres de la for­ma­tion. « Mais nous avons réus­si notre mue : d’un par­ti d’op­po­si­tion, nous sommes dé­sor­mais de­ve­nus une for­ma­tion de gou­ver­ne­ment. » M. Strache es­père bien de­ve­nir vice-chan­ce­lier. Et of­frir un vi­rage très à droite à son pays.

Pour le cher­cheur Pa­trick Mo­reau, la « Kurz­ma­nia » a trans­for­mé la for­ma­tion de droite en un « par­ti de grou­pies »

LEON­HARD FOE­GER/REU­TERS

Se­bas­tian Kurz, à Vienne, le 11 oc­tobre.

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