A Mar­seille, dé­bat sur la mon­tée du fait re­li­gieux dans des col­lèges des quar­tiers nord

Le livre « Prin­ci­pal de col­lège ou imam de la Ré­pu­blique ? » a pro­vo­qué d’in­tenses dis­cus­sions

Le Monde - - FRANCE - Gilles rof

Deux mois et une ren­trée des classes sont pas­sés de­puis la sor­tie du livre de Ber­nard Ra­vet, Prin­ci­pal de col­lège ou imam de la Ré­pu­blique ? (éd. Ke­ro, 235 pages, 16,90 eu­ros), écrit en col­la­bo­ra­tion avec Em­ma­nuel Da­vi­den­koff, jour­na­liste au Monde. Jeu­di 12 oc­tobre, le té­moi­gnage de l’an­cien chef d’éta­blis­se­ment du col­lège Iz­zo, dé­non­çant no­tam­ment « la mon­tée du fait re­li­gieux mu­sul­man dans les éta­blis­se­ments des quar­tiers nord de Mar­seille » et l’in­ac­tion des ser­vices pu­blics, a consti­tué la toile de fond de la vi­site du jour. Ac­com­pa­gnée du rec­teur de l’aca­dé­mie d’AixMar­seille, Ber­nard Bei­gneir, la pré­si­dente du con­seil dé­par­te­men­tal des Bouches-du-Rhône, Mar­tine Vas­sal (LR), ren­contre la com­mu­nau­té en­sei­gnante, des élèves et des pa­rents de cet éta­blis­se­ment si­tué en zone REP +.

« Faits an­ciens »

« Je n’avais pas vou­lu ré­agir à chaud, mais j’avais pro­mis de ve­nir dé­battre dans les trois éta­blis­se­ments ci­tés par M. Ra­vet pour me rendre compte de la réa­li­té », rap­pelle Mme Vas­sal. Ce dé­pla­ce­ment à Iz­zo est le pre­mier de l’élue. Deux autres doivent suivre aux col­lèges Ver­sailles et Ma­net, éta­blis­se­ments éga­le­ment in­clus dans les dis­po­si­tifs d’édu­ca­tion prio­ri­taire et si­tués dans d’autres quar­tiers lour­de­ment pau­pé­ri­sés.

Le livre de Ber­nard Ra­vet, am­ple­ment re­layé par les mé­dias, a pro­vo­qué d’in­tenses dé­bats. Loué pour ses «termes justes et me­su­rés » par l’an­cien dé­lé­gué in­ter­mi­nis­té­riel à la lutte contre le ra­cisme, Gilles Cla­vreul, il s’est vu re­pro­ché d’être « à cô­té de la plaque » par la di­rec­trice de re­cherche au CNRS, Fran­çoise Lor­ce­rie.

Le Syn­di­cat na­tio­nal des per­son­nels de di­rec­tion a cri­ti­qué son « ap­proche glo­ba­li­sante» et « contre-pro­duc­tive » alors que le Syn­di­cat des en­sei­gnants du se­cond de­gré Aix-Mar­seille a rap­pe­lé que « M. Ra­vet est par­ti à la re­traite avant les pre­miers at­ten­tats et que l’ins­ti­tu­tion a de­puis dé­ve­lop­pé des ma­nières de prendre en charge le fait re­li­gieux dans les éta­blis­se­ments ». De­vant le col­lège Jean­Claude-Iz­zo, le rec­teur, Ber­nard Bei­gnier, abonde : « Je ne nie pas les in­ci­dents qui ont pu se pro­duire ou se pro­duisent en­core, mais je re­grette que M. Ra­vet ait ex­tra­po­lé à par­tir de faits an­ciens, rares et par­cel­laires. Son livre ne re­flète ni le pré­sent ni la réa­li­té de nos ac­tions. »

Inau­gu­ré en 2008, le col­lège Iz­zo est un bel éta­blis­se­ment. Vastes es­paces, grand gym­nase avec mur d’es­ca­lade, salles pro­prettes… Le tout plan­té à la fois en plein coeur du 3e ar­ron­dis­se­ment, l’un des plus pauvres de Mar­seille, et de l’im­mense opé­ra­tion de ré­ha­bi­li­ta­tion ur­baine Eu­ro­mé­di­ter­ra­née, qui mé­ta­mor­phose la frange lit­to­ral et tente d’en mo­di­fier la struc­ture so­ciale. 450 élèves fré­quentent l’éta­blis­se­ment et, se­lon la prin­ci­pale ad­jointe, « 90 % sont de confes­sion mu­sul­mane ».

Ici, peu ont lu l’ou­vrage du prin­ci­pal qui a di­ri­gé l’éta­blis­se­ment de 2008 à 2012. Mais les ex­traits, pu­bliés par L’Ex­press, ont beau­coup cir­cu­lé. «De quoi parle-t-on? De pré­sence du fait re­li­gieux ou de ra­di­ca­li­sa­tion? Le fait re­li­gieux, il est pré­sent », re­con­naît un ad­mi­nis­tra­tif du col­lège. Or­keia Be­lal, fou­lard blanc ca­chant sa che­ve­lure, vi­sage en­ca­dré d’un autre tis­su noir, suit le pe­tit cor­tège. Dé­lé­guée des pa­rents d’élèves, cette mère de fa­mille a été in­vi­tée à par­ti­ci­per au dé­bat pu­blic qui doit suivre la vi­site. Son fils est en 5e, mais il y a dix ans, un autre de ses en­fants inau­gu­rait le col­lège, sous la hou­lette de M. Ra­vet. « Tous les pa­rents n’en di­saient que du bien, il était très hu­main, ra­conte-t-elle. Mais en li­sant ce qu’il a écrit, je me suis sen­tie tra­hie. Comme s’il re­gret­tait d’avoir tra­vaillé ici, avec nous. »

Dé­lé­guée, elle aus­si, Amine Abelque par­tage le sen­ti­ment «de ne pas re­con­naître ce que vivent les en­fants dans ce qui est un su­per­col­lège ». Lu­nettes de marque sur sa che­ve­lure nue, cette « mu­sul­mane non pra­ti­quante» ra­conte pour­tant une anec­dote qui au­rait pu fi­gu­rer dans le livre de M. Ra­vet. Comment, à son in­su, sa fille « s’est mise à por­ter le voile quelques mois après son en­trée en 6e ». « Ce­la m’a beau­coup in­quié­tée et ma pre­mière ré­ac­tion a été de ve­nir au col­lège de­man­der des comptes, se rap­pelle-t-elle. Le ré­seau In­ter­net est-il bien sur­veillé? Quelles per­sonnes fré­quente-t-elle dans sa classe ? J’en suis re­par­tie ras­su­rée. Ce n’était pas d’ici que ça ve­nait. »« Pour moi, c’est juste une “fa­shion vic­tim” », se convainc Amine Abelque, dont la fille est au­jourd’hui en 3e.

« En li­sant ce qu’il a écrit, je me suis sen­tie tra­hie, comme s’il re­gret­tait d’avoir tra­vaillé ici, avec nous » OR­KEIA BE­LAL dé­lé­guée des pa­rents d’élèves

« Il faut as­su­mer »

« Les fa­milles ne sup­portent pas que l’on parle de la mon­tée du fait re­li­gieux, mais ce­la est bien pré­sent dans ces quar­tiers », re­marque, de­puis Pa­ris, M. Ra­vet. An­non­cé au dé­bat, l’au­teur a été at­ten­du en vain. « Il faut as­su­mer ses pa­roles », a cin­glé Mar­tine Vas­sal, acerbe, as­su­rant que M. Ra­vet avait été in­vi­té. In­vi­ta­tion que l’au­teur nie avoir re­çue. Une se­maine au­pa­ra­vant, ra­conte-t-il, il était d’ailleurs dans le bu­reau du maire de Mar­seille, Jean-Claude Gau­din (LR), pour dé­battre de son ex­pé­rience.

Jeu­di 12 oc­tobre, tout au long de la vi­site, l’équipe pé­da­go­gique a mis en avant son dy­na­misme, son ac­tion quo­ti­dienne de dé­fense de la laï­ci­té. Et, plus dis­crè­te­ment, son amer­tume de voir le col­lège au coeur de l’ou­vrage de M. Ra­vet. « Une chose est sûre, c’est que la stig­ma­ti­sa­tion des fa­milles ne va pas nous ai­der », glisse une en­sei­gnante. « Avec tout le tra­vail que l’on abat, c’est re­gret­table », dé­plore Eve­lyne Gra­zi, la nou­velle prin­ci­pale. A peine a-t-elle fi­ni ses mots que trois an­ciennes élèves ap­pa­raissent dans l’en­trée pour ré­cu­pé­rer leur bre­vet des col­lèges. Deux portent un voile sur les che­veux et se voient fer­me­ment in­ti­mer l’ordre de quit­ter l’éta­blis­se­ment.

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