Mé­la­nie Astles vole « là-haut comme un oi­seau »

Seule femme de la Red Bull Air Race, com­pé­ti­tion mon­diale de vol­tige aé­rienne, la Fran­co-Bri­tan­nique a dû se battre pour ga­gner sa place

Le Monde - - SPORTS - lau­sitz­ring (al­le­magne) en­voyée spé­ciale

Mé­la­nie Astles a tou­jours su où était sa place: « Dans le ciel, là-haut, à vo­ler comme un oi­seau. » Pas n’im­porte quel oi­seau : quin­tuple cham­pionne de France de vol­tige aé­rienne, elle tient plus du fau­con pè­le­rin que du moi­neau lorsque, aux com­mandes de son pe­tit mo­no­mo­teur Ex­tra 330LX, elle at­taque son par­cours à 350 km/h. Elle dis­pose alors d’une mi­nute pour réus­sir l’en­chaî­ne­ment par­fait, sla­lo­mant à 20 mètres du sol entre treize portes ba­li­sées par de gi­gan­tesques py­lônes gon­flables, en­chaî­nant les fi­gures per­pen­di­cu­laires et dor­sales…

Mé­la­nie Astles, 35 ans, est la pre­mière et unique femme à par­ti­ci­per à la Red Bull Air Race, cham­pion­nat du monde de vol­tige aé­rienne dont la fi­nale se joue sa­me­di 14 et di­manche 15 oc­tobre au­des­sus de l’ovale d’In­dia­na­po­lis, aux Etats-Unis. Les 16 et 17 sep­tembre, elle sur­vo­lait le Lau­sitz­ring près de Dresde, en Al­le­magne, où se dis­pu­tait la pré­cé­dente étape.

Dans les airs, les qua­torze meilleurs vol­ti­geurs du monde concourent dans la ca­té­go­rie Mas­ters Pro. Mé­la­nie Astles et huit autres pi­lotes volent dans la ca­té­go­rie in­fé­rieure des Chal­len­gers, porte d’en­trée obli­ga­toire de la com­pé­ti­tion. « Il faut être humble dans l’avia­tion», rap­pelle la jeune femme, d’une voix douce, presque ti­mide.

La veille de la course, sur le coup de 19 heures, la Fran­co-Bri­tan­nique ana­lyse les vi­déos du run d’en­traî­ne­ment, où elle a ter­mi­né pre­mière, pour voir où elle peut grap­piller un de­gré d’angle, un dixième de se­conde, qui fe­ront « le truc en plus » de la vic­toire. En Mas­ters, ce tra­vail est pris en charge par un tac­ti­cien, mais les chal­len­gers doivent se dé­brouiller seuls. Mé­la­nie Astles se passe éga­le­ment d’en­traî­neur de­puis le re­trait du triple cham­pion du monde Paul Bon­homme, qui par­ti­cipe dé­sor­mais à l’or­ga­ni­sa­tion de la com­pé­ti­tion.

« Mé­la­nie veut ga­gner à tout prix, mais elle ne doit pas y pen­ser », as­sure l’an­cien pi­lote. Elle ne pense qu’à ce­la, bien au contraire, et ce de­puis son en­fance à Beau­so­leil (Alpes-Ma­ri­times), près de Mo­na­co. «Sa ré­vé­la­tion est ve­nue lors d’une dé­mons­tra­tion aé­rienne, elle avait 6-7ans», se sou­vient sa mère. Ins­tal­lée par son père dans le cock­pit d’un avion de chasse, elle y dé­couvre le bon­heur de « bou­ger en trois di­men­sions ».

De re­tour sur Terre, la jeune Mé­la­nie se met à col­lec­tion­ner cartes d’avion, pho­tos d’avions, ma­quettes… Mais l’in­com­pré­hen­sion gran­dit au­tour d’elle. « Je vi­vais une pas­sion, et on m’a dé­cou­ra­gée de la réa­li­ser. J’avais 15 ans, je vou­lais être pi­lote de chasse. » L’ado­les­cente a un mo­dèle: Ca­ro­line Aigle, po­ly­tech­ni­cienne de­ve­nue, à 24 ans, la pre­mière femme pi­lote de chasse.

A 19ans, Mé­la­nie Astles ar­rête ses études. «Je n’ou­blie­rai ja­mais ce que m’a dit le conseiller d’orien­ta­tion: “Vous faites la plus grave er­reur de votre vie.” Rien ne me mo­tive plus que quel­qu’un qui me dit que je n’ar­ri­ve­rai pas à faire quelque chose.» Elle de­vient cais­sière dans une sta­tion-ser­vice. L’ex­pé­rience est for­ma­trice : « J’ai ap­pris ce que c’était que d’être une femme dans un mi­lieu d’hommes. »

Un in­té­rim la mène à proxi­mi­té d’un aé­ro­drome où, un soir, elle s’aven­ture. Elle en res­sort avec un ren­dez-vous pour une ini­tia­tion… En 2008, son di­plôme de pi­lote en poche, elle entre à l’Ecole na­tio­nale de l’avia­tion ci­vile pour de­ve­nir ins­truc­trice, et sort ma­jor de sa pro­mo­tion. Entre-temps, elle in­tègre une équipe de vol­tige aé­rienne et par­ti­cipe aux cham­pion­nats du monde 2015, où la France rem­porte le titre par équipe. La voi­ci re­te­nue pour la Red Bull Air Race.

Mo­ment de grâce

Le suc­cès ai­dant, sa fa­mille a fi­ni par adhé­rer à son pro­jet. « Quand Mé­la­nie a com­men­cé à prendre des le­çons de pi­lo­tage, je suis al­lée avec elle à l’aé­ro­drome, où une de ses co­pines fai­sait de la vol­tige: mon Dieu !, dit sa mère. Avec le temps, quand j’ai vu comment elle ai­mait ça, j’ai joué la confiance pour me ras­su­rer. J’ai confiance en elle. »

Avec son père, ce­la a pris plus de temps. Jus­qu’à ses dé­buts dans la Red Bull Air Race : « Il est ve­nu as­sis­ter à ma pre­mière course, en Au­triche, en 2016, sur le tra­cé très en­cais­sé de Spiel­berg. Et là, il m’a vue heu­reuse, épa­nouie. C’était comme une ré­vé­la­tion, su­per-émou­vant. Il m’a dit qu’il s’en vou­lait, qu’il avait été stu­pide, que j’avais rai­son, que, la vie, c’était ça : vivre sa pas­sion. »

Par­fois, il y a des mo­ments de grâce, comme ce vol lors de la manche al­le­mande de la Red Bull Air Race, près de Dresde. « C’était très bi­zarre. J’étais dans ce qu’on ap­pelle la “zone” [de per­for­mance], ra­conte-t-elle. C’est fluide, rien ne force, tout pa­raît simple. Je ne sais pas pour­quoi il y a des jours comme ce­la… D’autres pas. »

Le len­de­main, un di­manche, Mé­la­nie Astles a frô­lé l’ex­ploit mais dé­chi­ré un py­lône. «A un mil­li­mètre près… » La vol­tige exige une pré­ci­sion ex­trême, du prag­ma­tisme et « d’avoir les pieds sur terre », s’amuse la Fran­co-Bri­tan­nique, qui com­mence pa­ral­lè­le­ment, fin oc­tobre, une for­ma­tion de pi­lote de ligne chez Air France. « J’ai réus­si les sé­lec­tions il y a trois ans, de­puis j’étais sur liste d’at­tente, dit-elle. J’ai tou­jours pen­sé que ça fi­ni­rait par mar­cher, même quand tout le monde me di­sait que je n’y ar­ri­ve­rais pas. »

ca­the­rine pa­ca­ry

« Il faut être humble dans l’avia­tion », rap­pelle la jeune femme, d’une voix douce

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