Ro­nan Far­row, le « tom­beur » d’Har­vey Wein­stein

Fils de Woo­dy Al­len et Mia Far­row, le jour­na­liste et ju­riste a re­cueilli des té­moi­gnages de vic­times du pro­duc­teur hol­ly­woo­dien

Le Monde - - CULTURE - san fran­cis­co - cor­res­pon­dante co­rine lesnes

« Bonne Fête des pères. Ou, comme on dit dans ma fa­mille, bonne fête des beaux-frères », a twee­té Ro­nan Far­row

Ro­nan Far­row, qui a pu­blié dans le New Yor­ker les ré­vé­la­tions qui ont fait un pa­ria du pro­duc­teur Har­vey Wein­stein, l’un des hommes les plus puis­sants d’Hol­ly­wood, n’est pas tout à fait un jour­na­liste or­di­naire. A 29ans, il a dé­jà eu plu­sieurs car­rières: di­plo­mate, mi­li­tant, avo­cat. Il est aus­si fils de stars. Son père est Woo­dy Al­len. Sa mère Mia Far­row. Un couple ora­geux, dont la rup­ture, en 1992, lorsque le ci­néaste est tom­bé amou­reux de Soon-Yi, la fille adop­tive de l’ac­trice, a fait les dé­lices de la presse new-yor­kaise à scan­dales.

Ro­nan Far­row n’a ja­mais par­don­né à son père ce qu’il a qua­li­fié de « trans­gres­sion mo­rale », au point d’aban­don­ner le pré­nom que le réa­li­sa­teur lui avait choi­si à la nais­sance – Sat­chel, comme son joueur de base-ball fa­vo­ri Sat­chel Paige. De­puis des an­nées, le jeune homme n’a ces­sé de dé­fendre Dy­lan, une autre de ses soeurs adop­tives, qui a ac­cu­sé Woo­dy Al­len de l’avoir agres­sée sexuel­le­ment alors qu’elle avait 7ans. Avec leur mère Mia Far­row, la tri­bu fait corps à chaque fois que le réa­li­sa­teur d’An­nie Hall est in­vi­té pour un hom­mage. En 2015, lorsque son père a pré­sen­té son film

L’Homme ir­ra­tion­nel à Cannes, Ro­nan Far­row a si­gné un texte dans le Hol­ly­wood Re­por­ter qui ex­pose son ana­lyse de la cou­ver­ture – ou la non-cou­ver­ture – par la presse des ac­cu­sa­tions d’agres­sions sexuelles contre les puis­sants.

Sur­doué

Quand Ro­nan-Sat­chel est né, en dé­cembre 1987, à New York, la fa­mille bai­gnait dans un mé­lange de bo­hème mul­tieth­nique et de sno­bisme de l’Up­per East Side. A la ma­ter­nelle, l’en­fant avait dé­jà un psy­chiatre. Très jeune, il était fa­mi­lier des gros titres et des pa­pa­raz­zis. Ses grands-pa­rents étaient l’ac­trice ir­lan­daise Mau­reen O’Sul­li­van, la Jane du Tar­zan John­ny Weiss­mul­ler, et le réa­li­sa­teur aus­tra­lien John Far­row, autre couple en dys­fonc­tion­ne­ment chro­nique. Le fils de stars a tou­jours été sur­doué. A 15 ans, il sor­tait de l’uni­ver­si­té Bar­nard, à New York, le plus jeune di­plô­mé (en bio­lo­gie et phi­lo­so­phie) de l’his­toire de l’ins­ti­tu­tion. A 16ans, il était ad­mis à la fa­cul­té de droit de Yale. A 21ans, il pas­sait le bar­reau de New York, tout en tra­vaillant comme char­gé du droit hu­ma­ni­taire à la com­mis­sion des af­faires étran­gères de la Chambre des re­pré­sen­tants. « Je

brû­lais de faire mes preuves », a-t-il dit au ma­ga­zine Es­quire. Loin de «l’ombre im­po­sante de pa­rents cé­lèbres ». A 23 ans, il ré­di­geait les dis­cours de Ri­chard Hol­brooke, l’en­voyé spé­cial de Ba­rack Oba­ma pour l’Af­gha­nis­tan. Après la mort du di­plo­mate, il est de­ve­nu le conseiller à la jeu­nesse de la se­cré­taire d’Etat Hilla­ry Clin­ton.

Ro­nan Far­row n’avait que 5 ans quand il a été pris dans le tu­multe du di­vorce de ses pa­rents. Mia Far­row, l’hé­roïne du Ro­se­ma­ry’s Ba­by de Po­lans­ki, a tou­jours me­né une vie hors du com­mun. A 21 ans, elle a épou­sé Frank Si­na­tra, qui en avait trente de plus. En deuxième ma­riage, le com­po­si­teur et chef d’or­chestre An­dré Pre­vin. Woo­dy Al­len l’a fait tour­ner dans treize de ses films, de Ze­lig à La Rose

pourpre du Caire. Ils sont res­tés douze ans en­semble, mais ils ne se sont ja­mais ma­riés. Mi­li­tante pas­sion­née, cou­rant d’ex­pé­di­tions hu­ma­ni­taires en sé­jours au Dar­four, Mia Far­row a adop­té 11 en­fants, par­mi les plus déshé­ri­tés de la terre. En 1992, la tri­bu – et l’in­dus­trie ci­né­ma­to­gra­phique – a été se­couée par un trem­ble­ment de terre lorsque Mia Far­row a dé­cou­vert chez Woo­dy Al­len des pho­tos d’une de ses filles adop­tives, nue. Soon-Yi Pre­vin, 21ans, avait été adop­tée en Co­rée à l’âge de 8ans par Mia et An­dré Pre­vin. Elle a trente-cinq ans de moins que le ci­néaste. La liai­son a fait scan­dale.

Une en­quête de dix mois

Dy­lan, 7ans, n’a plus vou­lu voir son père adop­tif. Le trau­ma­tisme n’a ja­mais dis­pa­ru. Pour la Fête des pères, en 2012, Ro­nan a pu­blié un Tweet sar­do­nique. «Bonne Fête des pères. Ou, comme on dit dans ma fa­mille, bonne fête des beaux­frères. »

En 2013, après le dé­par­te­ment d’Etat, Ro­nan Far­row a été re­cru­té par MSNBC, la chaîne câ­blée, pour une émis­sion de l’après-mi­di cen­sée s’adres­ser aux « mil­le­nials ». Il était trop sé­rieux. L’émis­sion n’a du­ré qu’un an. De­puis 2015, il reste sous contrat avec NBC pour des grands su­jets d’in­ves­ti­ga­tion. L’en­quête sur les agres­sions sexuelles dont est ac­cu­sé Har­vey Wein­stein lui a pris dix mois. Il y dé­nonce un sys­tème de cou­ver­ture des agres­sions sexuelles à Hol­ly­wood, par la presse, les agents, les in­ter­mé­diaires char­gés des re­la­tions pu­bliques, abou­tis­sant à une «culture d’ac­quies­ce­ment ». Pour­quoi a-t-il choi­si de pu­blier son scoop dans le New Yor­ker plu­tôt que sur la chaîne qui l’em­ploie ? Mer­cre­di 11 oc­tobre, les res­pon­sables de NBC ont nié avoir re­fu­sé son en­quête par crainte de nuire à un homme aus­si in­fluent qu’Har­vey Wein­stein. L’en­quête n’était «pas pu­bliable en l’état», ont-ils af­fir­mé. In­ter­ro­gé – sur la même chaîne MSNBC –, Ro­nan Far­row a ré­fu­té cette ex­pli­ca­tion, sou­li­gnant que le New Yor­ker avait im­mé­dia­te­ment ac­cep­té le dos­sier. Il s’est néan­moins gar­dé d’ac­cu­ser di­rec­te­ment la chaîne d’avoir cé­dé à des pres­sions. Dans son texte de 2015 au Hol­ly­wood Re­por­ter, Ro­nan Far­row es­time que la presse ne sau­rait s’exo­né­rer de l’écoute des vic­times au mo­tif qu’il n’y a pas de plainte. « Notre rôle est en­core plus im­por­tant quand le sys­tème lé­gal ne rem­plit pas sa mis­sion au­près des vul­né­rables confron­tés aux puis­sants, écrit-il. Sou­vent les femmes ne peuvent pas ou ne veulent pas por­ter plainte. Le rôle d’un re­por­ter est ce­lui de por­teur d’eau pour elles. » Se­lon lui, une nou­velle gé­né­ra­tion de mé­dias, « li­bé­rés des an­nées de jour­na­lisme d’ac­cès», com­mence à en­quê­ter sur les agres­sions sexuelles com­mises par les « mo­guls » d’Hol­ly­wood ou d’ailleurs. « Les choses changent », as­sure-t-il.

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