Le la­bo­rieux re­dé­mar­rage du site de GM&S au­gure mal de l’ave­nir

L’usine de l’équi­pe­men­tier creu­sois re­pris, mi-sep­tembre, par le sté­pha­nois GMD peine à re­dé­mar­rer

Le Monde - - ÉCO & ENTREPRISE - La sou­ter­raine (creuse) - en­voyée spé­ciale char­lotte cha­bas

▶ Après neuf mois de mo­bi­li­sa­tion so­ciale, l’équipe- men­tier GM&S a été re­pris, mi-sep­tembre, par GMD, le nu­mé­ro un fran­çais de l’em­bou­tis­sage ▶ L’usine creu­soise, pri­vée de 157 de ses 277 sa­la­riés, peine à re­dé­mar­rer. Faute de nu­mé­ro de Si­ret, l’en­tre­prise ne peut pas prendre de com­mandes ▶ Les ma­chines sont pro­gres­si­ve­ment re­mises en route, mais avec des ef­fec­tifs de main­te­nance pas­sés de « qua­torze à six », té­moigne un ou­vrier ▶ La di­ver­si­fi­ca­tion pro­mise par le gou­ver­ne­ment est dé­jà re­mise en ques­tion. De quoi nour­rir les an­goisses

Sur la ban­de­role où s’étalent les 277 vi­sages des sa­la­riés de GM &S, 157 ont été bar­rés d’un large trait noir. Les lettres re­com­man­dées sont ar­ri­vées chez Ro­muald, 30 ans, cinq en­fants et une femme sans em­ploi, Marc, « dix­sept ans de cré­dit im­mo­bi­lier sur le dos », ou en­core Mi­chel, 50ans, dont vingt-sept « là-haut », dans l’usine de la Sou­ter­raine (Creuse).

Après neuf mois de mo­bi­li­sa­tion du per­son­nel, le sous-trai­tant au­to­mo­bile creu­sois, deuxième em­ployeur pri­vé du dé­par­te­ment, a été re­pris mi-sep­tembre par le groupe sté­pha­nois GMD, nu­mé­ro un de l’em­bou­tis­sage en France.

Mais au fond de la zone du Cheix, l’usine peine à re­dé­mar­rer. Les slo­gans de lutte ornent en­core les fa­çades. Le nu­mé­ro de Si­ret, ce code qui per­met d’iden­ti­fier une en­tre­prise, se fait at­tendre, em­pê­chant toute com­mande et lais­sant les opé­ra­teurs désoeu­vrés, «à at­tendre le bou­lot qui ne vient pas», dé­crit un sa­la­rié. Les ma­chines sont pro­gres­si­ve­ment re­mises en route, mais avec des ef­fec­tifs de main­te­nance « pas­sés de qua­torze à six, tout est plus com­pli­qué», note Gil­bert, 55ans. La se­maine pas­sée, un mé­ca­no s’est bles­sé au ge­nou. « Un de moins et on pei­nait dé­jà, dé­plore le sa­la­rié, alors, pour les week-ends d’as­treinte, je ne pré­fère pas ima­gi­ner. »

Une étude com­man­dée par Alain Mar­ti­neau, PDG de GMD, éta­blis­sait qu’avec 23 mil­lions d’eu­ros de chiffre d’af­faires sur cinq ans, il fal­lait « au moins 165sa­la­riés pour que l’en­tre­prise re­parte cor­rec­te­ment », rap­pelle Yann Au­gras, dé­lé­gué syn­di­cal CGT. « Ça veut dire que si les construc­teurs res­pectent leur pro­messe, dans un an on a be­soin de soixante in­té­ri­maires », s’agace ce pi­lier de l’en­tre­prise.

Un constat d’au­tant plus amer que la moyenne d’âge de l’usine est pas­sée de 49 à 55 ans de­puis la re­prise. «Pour avoir la paix so­ciale, ils ont écré­mé », ré­sume Vincent La­brousse, vingt-cinq ans d’an­cien­ne­té. « A qui veut-on faire croire qu’en gar­dant les vieux, on mise sur l’ave­nir?», dé­plore le dé­lé­gué syn­di­cal de la CGT, lui aus­si écar­té de l’ef­fec­tif.

La di­ver­si­fi­ca­tion pro­mise par le gou­ver­ne­ment semble, elle aus­si, re­mise en ques­tion. La di­rec­tion a choi­si de fer­mer la tô­le­rie. Jeu­di, de­vant les sa­la­riés, le nou­veau pa­tron a en­cou­ra­gé d’an­ciens sa­la­riés à y lan­cer une So­cié­té co­opé­ra­tive et par­ti­ci­pa­tive (SCOP) pour 1 eu­ro sym­bo­lique.

An­goisse de l’ave­nir

«On re­centre l’ac­ti­vi­té sur l’au­to­mo­bile, en se ren­dant en­core plus dé­pen­dant des construc­teurs », re­grette Pa­trick, trente-huit ans d’an­cien­ne­té et cinq plans so­ciaux à son ac­tif. Les bu­reaux d’étude, ser­vices d’achat, « tout ce qui ren­dait la boîte un mi­ni­mum ca­pable d’al­ler cher­cher des dé­bou­chés est sup­pri­mé », ré­sume le sa­la­rié. Il re­con­naît « an­gois­ser pour l’ave­nir », mais du bout des lèvres seule­ment.

Car il y a les autres, ceux qui sont «res­tés sur le car­reau». «On ne peut pas dé­crire comme ça fait mal au bide de se re­trou­ver seul à en­fi­ler son bleu de tra­vail quand il y avait avant vingt mecs en slip dans le même ves­tiaire», narre Yann Au­gras, dé­lé­gué syn­di­cal CGT.

Dans cette en­tre­prise, où beau­coup se cô­toient sou­vent de­puis l’école, « par­tir, c’était comme quit­ter ma fa­mille», ex­plique Mi­chel, an­cien chef de la main­te­nance.

«Avant, je ne dor­mais pas parce que j’avais peur d’être vi­ré, main­te­nant je ne dors pas parce que j’ai la trouille pour ceux qui sont par­tis », ré­sume Gil­bert, en ta­pant sur l’épaule d’ex-col­lègues de pas­sage. Ceux que le pré­sident de la Ré­pu­blique, Em­ma­nuel Ma­cron, a ac­cu­sés, en dé­pla­ce­ment à Egle­tons (Cor­rèze), de «foutre le bor­del » au lieu de pos­tu­ler des em­plois dis­tants de 150 ki­lo­mètres.

Des mots « bles­sants, qui cassent et hu­mi­lient », sou­pire Alain, 56ans, dont la femme tra­vaille à la Sou­ter­raine. « On nous dit d’être flexibles, mo­biles, mo­ti­vés: est-ce que ceux qui disent ça se rendent compte qu’on ne re­fait pas sa vie en un cla­que­ment de doigts ? », dé­clare l’an­cien sa­la­rié, du haut de ses trente an­nées d’ex­pé­rience.

« Si­tua­tion de dé­tresse »

«On a vou­lu nous don­ner une image d’en­fants gâ­tés, alors qu’on parle de si­tua­tion de dé­tresse et d’un ter­ri­toire qu’on laisse cre­ver », lance-t-il, la voix che­vro­tante, en par­lant de ses trois en­fants « qui vont de­voir se bar­rer pour trou­ver du bou­lot ».

Par le bouche-à-oreille, les « co­pains qui veulent ai­der », Phi­lippe, 46ans, a bien «une ou deux pistes » pour re­trou­ver du tra­vail. Pas tout de suite, tou­te­fois, puisque l’agence Pôle em­ploi leur a conseillé «d’at­tendre avant de cher­cher du tra­vail, pour ne pas perdre trop de droits ».

Il ira sû­re­ment à Li­moges, à une cin­quan­taine de ki­lo­mètres. « Je suis seule­ment en lo­ca­tion ici, se jus­ti­fie-t-il. Le comble, c’est que ça de­vient une chance.» En at­ten­dant, sa mère lui a pro­po­sé de l’ar­gent. « La honte à plus de 50 piges quand même », souffle-t-il.

Pour l’heure, tous partent sans «su­pra-lé­gale», cette in­dem­ni­té tant ré­cla­mée mais ja­mais ob­te­nue, mal­gré les es­poirs que leur avait lais­sés le mi­nistre de l’éco­no­mie, Bru­no Le Maire, qui vou­lait convaincre les construc­teurs au­to­mo­biles fran­çais, Re­nault et PSA, de la fi­nan­cer. Les syn­di­cats de l’usine conti­nuent de me­ner pied à pied cette ba­taille pour «per­mettre aux sa­la­riés de se re­cons­truire di­gne­ment ».

Les ma­chines sont peu à peu re­mises en route, mais les ef­fec­tifs de main­te­nance sont pas­sés de qua­torze à six

PAS­CAL LA­CHE­NAUD/AFP

Un em­ployé de GM&S pro­teste pen­dant le dé­pla­ce­ment d’Em­ma­nuel Ma­cron à Egle­tons (Cor­rèze), le 4 oc­tobre.

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