YA­NIS VA­ROU­FA­KIS : « LA GRÈCE EST CONDAM­NÉE À LA DÉ­SER­TI­FI­CA­TION »

L’ex-mi­nistre grec des fi­nances de gauche ra­di­cale sou­tient le pro­jet eu­ro­péen du pré­sident, mais désap­prouve sa stra­té­gie

Le Monde - - ÉCO & ENTREPRISE - Pro­pos re­cueillis par ma­rie char­rel

Si elle ne change pas de lo­gi­ciel, la zone eu­ro court à sa perte, es­time Ya­nis Va­rou­fa­kis. Eco­no­miste an­ti­con­for­miste, mi­nistre des fi­nances du gou­ver­ne­ment grec de gauche ra­di­cale entre jan­vier et juillet 2015, il ra­conte son ex­pé­rience des né­go­cia­tions eu­ro­péennes dans un nou­vel ou­vrage, Conver­sa­tions entre adultes (Les Liens qui li­bèrent, 530 pages, 26 eu­ros), pa­ru le 11 oc­tobre. Il sou­tient au­jourd’hui le pro­jet eu­ro­péen d’Em­ma­nuel Ma­cron, mais désap­prouve sa stra­té­gie pour le mettre en oeuvre.

Wolf­gang Schäuble quitte le mi­nis­tère al­le­mand des fi­nances. Il s’est mon­tré très dur avec la Grèce ces huit der­nières an­nées : son dé­part fa­ci­li­te­rat-il les re­la­tions entre Ber­lin et Athènes ?

Non. Il part, mais ses dogmes do­minent tou­jours en Al­le­magne. Ils ont même été ren­for­cés par le ré­sul­tat des élec­tions fé­dé­rales de sep­tembre, car les li­bé­raux du FDP, qui de­vraient en­trer au gou­ver­ne­ment, sont sur la même ligne que lui. Sa vi­sion très « li­qui­da­tion­niste », qu’An­ge­la Mer­kel ne par­tage pas, est celle d’une union mo­né­taire où la dis­ci­pline est as­su­rée par la me­nace d’une sor­tie de l’eu­ro, et où toute forme de mu­tua­li­sa­tion est ex­clue. Les pays trop en­det­tés sont dès lors condam­nés à la stag­na­tion: leurs banques, leurs en­tre­prises et leurs em­plois sont li­qui­dés par l’aus­té­ri­té. Si rien ne change, les dogmes de Schäuble si­gne­ront la mort de la zone eu­ro. Le seul pays ca­pable d’y mettre un terme est la France.

Em­ma­nuel Ma­cron dé­fend un pro­jet eu­ro­péen fort, avec la construc­tion d’un bud­get com­mun. Est-ce la bonne ré­ponse ?

Em­ma­nuel et moi sommes d’ac­cord : le fé­dé­ra­lisme est la so­lu­tion. Mais il a dé­jà échoué, car la stra­té­gie qu’il met en oeuvre pour y par­ve­nir ne peut pas fonc­tion­ner. Il s’est en­ga­gé à «ger­ma­ni­ser » le mar­ché du tra­vail fran­çais en le flexi­bi­li­sant, et à faire un peu d’aus­té­ri­té en es­pé­rant que, en échange, l’Al­le­magne ac­cep­te­ra de cons­truire un bud­get com­mun. C’est une grave er­reur, car An­ge­la Mer­kel n’en veut pas. Le FDP a pro­mis à ses élec­teurs de dire non à toute forme de mu­tua­li­sa­tion en zone eu­ro.

Mon mes­sage à Em­ma­nuel Ma­cron est le sui­vant : sa seule chance de l’em­por­ter est d’adop­ter la po­li­tique de la chaise vide, comme l’a fait en son temps le gé­né­ral de Gaulle. A sa­voir, dé­ser­ter tous les som­mets eu­ro­péens jus­qu’à ce que l’Al­le­magne s’en­gage dans le fé­dé­ra­lisme. Sans ce­la, la mon­naie unique est condam­née.

Votre ou­vrage est très cri­tique sur l’Eu­ro­groupe. Qu’avez­vous dé­cou­vert en par­ti­ci­pant à ces réunions des mi­nistres des fi­nances ?

Peu d’Eu­ro­péens ima­ginent à quel point leur vie est dé­ter­mi­née par l’Eu­ro­groupe. Il a pris le pou­voir sur la Com­mis­sion eu­ro­péenne, qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. Le plus cho­quant est qu’au sein de cette ins­tance, ce ne sont même pas les mi­nistres des fi­nances qui tranchent. Les dé­ci­sions sont prises der­rière les portes, par d’obs­curs tech­no­crates non élus, à l’exemple de Thomas Wie­ser [l’Au­tri­chien à la tête du groupe de tra­vail qui pré­pare les réunions de l’Eu­ro­groupe]. J’ai vu la face sombre de l’Union eu­ro­péenne. Elle est ter­ri­fiante.

Comment rendre cette Eu­rope que vous dé­non­cez plus dé­mo­cra­tique ?

En ins­tau­rant un gou­ver­ne­ment fé­dé­ral élu, avec un mi­nis­tère des fi­nances lé­gi­time, qui lè­ve­rait l’im­pôt pour l’en­semble des Eu­ro­péens. Nous pour­rions nous ins­pi­rer du fonc­tion­ne­ment de l’Etat fé­dé­ral amé­ri­cain. Au­jourd’hui, nous avons dix-neuf Etats sans banque cen­trale dé­vo­lue, et une Banque cen­trale eu­ro­péenne [BCE] sans gou­ver­ne­ment en face ! C’est ab­surde.

Un tel mo­dèle sup­pose que les Etats re­noncent à une part im­por­tante de leur sou­ve­rai­ne­té !

Mais ils y ont dé­jà re­non­cé. Pis, ils l’ont je­tée dans un trou noir: ils ont les mains liées par le pacte bud­gé­taire, et les dé­ci­sions sont prises non dé­mo­cra­ti­que­ment, dans l’ombre de l’Eu­ro­groupe. Ils ga­gne­raient à confier leur sou­ve­rai­ne­té à un gou­ver­ne­ment fé­dé­ral élu.

Les peuples sont-ils prêts à un tel bond fé­dé­ral, à l’heure où s’ex­priment les dé­si­rs in­dé­pen­dan­tistes, comme en Ca­ta­logne ?

Le voeu sé­pa­ra­tiste de la Ca­ta­logne est en par­tie le fruit des po­li­tiques d’aus­té­ri­té im­po­sées à l’Es­pagne. La si­tua­tion est com­pa­rable à celle du Royaume-Uni: le li­bé­ra­lisme exa­cer­bé de Londres a nour­ri le na­tio­na­lisme écos­sais. C’est parce que l’Eu­rope fonc­tionne mal que les mou­ve­ments in­dé­pen­dan­tistes se ma­ni­festent : chan­geons-la.

La re­prise éco­no­mique est en­fin là, et la zone eu­ro a ren­for­cé ses ins­ti­tu­tions pen­dant la crise. Pour­quoi ne pas s’en conten­ter ?

Quelle re­prise ? La baisse du chô­mage est en trompe-l’oeil: les em­plois créés sont de mau­vaise qua­li­té. L’in­ves­tis­se­ment reste à un plus bas his­to­rique. Le re­dé­mar­rage de la consom­ma­tion est ar­ti­fi­ciel­le­ment gon­flé par l’en­det­te­ment des mé­nages et les ac­tions de la BCE. Dans ces condi­tions, nous se­rons dé­mu­nis lorsque la pro­chaine crise frap­pe­ra. D’au­tant que nous n’au­rons pas en­core li­qui­dé les consé­quences de la pré­cé­dente.

Vous avez lan­cé votre propre mou­ve­ment, DiEM25. Quel est son ob­jec­tif ?

Après mon dé­part du mi­nis­tère des fi­nances, en juillet2015, cer­tains m’en­cou­ra­geaient à créer un par­ti po­li­tique en Grèce. Mais je suis con­vain­cu que la crise que nous tra­ver­sons est celle de l’Eu­rope: il fal­lait donc agir à cette échelle. DiEM25 est un mou­ve­ment pa­neu­ro­péen et trans­na­tio­nal. Pen­dant des mois, nous avons tra­vaillé pour cons­truire un en­semble de pro­po­si­tions sus­cep­tibles d’em­pê­cher la dés­in­té­gra­tion de l’Eu­rope et de bâ­tir sa pros­pé­ri­té fu­ture. Nous pré­sen­te­rons ce « new deal » aux élec­tions eu­ro­péennes de 2019.

« La seule chance de Ma­cron est de dé­ser­ter tous les som­mets eu­ro­péens jus­qu’à ce que l’Al­le­magne s’en­gage dans le fé­dé­ra­lisme »

SI­MO­NA GRA­NA­TI/COR­BIS VIA GET­TY IMAGES

Ya­nis Va­rou­fa­kis, l’an­cien mi­nistre grec des fi­nances, à Rome, en mars.

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