LE PHÉ­NO­MÈNE EM­MA, UN FÉ­MI­NISME DU QUO­TI­DIEN

Ses bandes des­si­nées, dans les­quelles de nom­breux couples se re­trouvent, sont tra­duites dans le monde en­tier

Le Monde - - LA UNE - eme­line ca­zi

▶ Après le suc­cès de son al­bum qui a po­pu­la­ri­sé la no­tion de « charge men­tale », la bé­déaste pu­blie le tome 2 d’« Un autre re­gard »

▶ Celle qui a dé­bu­té dans le mi­lieu très mas­cu­lin de l’in­for­ma­tique ra­conte com­ment elle a dé­ci­dé de « mettre fin au pa­triar­cat »

Un pot sans pré­ten­tion, un apéro au punch mai­son, avait an­non­cé l’édi­teur Florent Mas­sot au pa­tron de La Ca­ra­vane, un bar de quar­tier du 11e ar­ron­dis­se­ment, à Pa­ris. Il y au­rait une quin­zaine de per­sonnes: la pe­tite équipe de la mai­son d’édi­tion qu’il ve­nait de re­lan­cer, quatre-cinq amis d’Em­ma, l’au­teure dont on fê­tait la pa­ru­tion du pre­mier al­bum, Un autre re­gard (110 pages, 16 eu­ros), et peut-être quelques lec­teurs. Une in­vi­ta­tion avait été lan­cée sur Fa­ce­book.

Florent Mas­sot est ar­ri­vé vers 18 heures, ce jeu­di de la mi-mai, avec cin­quante exem­plaires sous le bras et l’es­poir d’en écou­ler une tren­taine. Des gens font la queue sur le trot­toir. « Vous ve­nez pour qui ? », de­mande-t-il. « Em­ma ! » « Et vous la con­nais­sez de­puis long­temps?» «Hier, mais je suis fan de ce qu’elle fait. Elle a mis un mot sur ce que je vis. » Quand elle est ar­ri­vée, Em­ma, alors bé­déaste ama­teure qui ve­nait de re­mettre au goût du jour la no­tion de charge men­tale, cette tâche in­vi­sible en­dos­sée ma­jo­ri­tai­re­ment par les femmes qui consiste à pla­ni­fier et à or­ga­ni­ser la vie de fa­mille, n’a pas tout de suite sai­si qu’ils, en­fin, plu­tôt elles, étaient là pour elle. Le pot sans pré­ten­tion s’est mué en une soi­rée dé­di­cace hors norme. Trois heures in­in­ter­rom­pues, 140 exem­plaires ven­dus. Il a fal­lu ré­ap­pro­vi­sion­ner dans la soi­rée. Du ja­mais-vu pour une in­con­nue.

« Moches » mais en­ga­gés

La veille, au ré­veil, la jeune femme, Em­ma­nuelle à l’état ci­vil, Ma­nu pour ses proches, a cru à un bug en voyant que sa bande des­si­née Fal­lait de­man­der, pos­tée sur le Net, avait été par­ta­gée plus de 25000 fois dans la nuit. Mais des jour­na­listes ap­pe­laient, 150 000 nou­velles per­sonnes vi­si­taient sa page: ses vi­gnettes sur la charge men­tale fai­saient bel et bien le buzz.

Dans les jours qui suivent, Un autre re­gard passe nu­mé­ro 1 des ventes sur Ama­zon. L’Ex­press.fr bat son re­cord d’au­dience avec l’article consa­cré au « syn­drome des femmes épui­sées d’avoir à pen­ser à tout » (2 mil­lions de lec­tures). Et les de­mandes de traduction – en an­glais, co­réen, ita­lien, géor­gien – af­fluent de toutes parts. « Des In­diennes et des Mal­gaches m’ont ra­con­té que la chaus­sette qui traîne par terre, c’est la même scène dans leur mai­son, ex­plique Em­ma, 36ans, loin d’avoir an­ti­ci­pé un tel em­bal­le­ment. Je sa­vais que le pa­triar­cat était uni­ver­sel, mais j’igno­rais que la fa­çon de le vivre dans le couple l’était aus­si. »

Six mois plus tard, ses des­sins, qu’elle qua­li­fie elle-même de « moches » mais en­ga­gés, sou­vent ins­pi­rés de son quo­ti­dien – le gars chauve et bar­bu, c’est Ro­main, le père de son fils de 6ans –, font tou­jours au­tant par­ler. Le to­meII d’Un autre re­gard vient de sor­tir (Mas­sot Edi­tions, 16 eu­ros, 110 pages). Les soirs de dé­di­cace, les li­brai­ries sont pleines.

Le tra­vail l’a ren­due fé­mi­niste

Mais le tour de force de l’au­teure, in­gé­nieure en in­for­ma­tique la se­maine – plus pour très long­temps –, n’est pas tant d’at­ti­rer les foules (250000 abon­nés sur Fa­ce­book) que d’avoir réus­si à im­po­ser dans les dî­ners des su­jets lais­sés sous le ta­pis. Des femmes qui n’avaient ja­mais mi­li­té la contactent pour sa­voir com­ment s’en­ga­ger. Des hommes la re­mer­cient de leur ou­vrir les yeux. La pé­ti­tion pour l’al­lon­ge­ment du congé pa­ter­ni­té lan­cée en mai, c’est Thi­baud, tren­te­naire pa­ri­sien, qui a com­pris, en li­sant Les Va­cances, que lais­ser une mère épui­sée, seule avec son nour­ris­son de dix jours dont elle n’a pas for­cé­ment le mode d’em­ploi, n’a pas de sens.

« Mes su­jets fé­mi­nistes sont ceux qui marchent le plus car les gens, et sur­tout les femmes, pensent que ce qui les concerne n’est pas de la po­li­tique, ex­plique la jeune femme. Moi, je pense que si. Mon pro­jet de l’an­née à ve­nir, c’est de mon­trer que la po­li­tique, c’est ça» – par­ler épi­sio­to­mie, com­prendre pour­quoi les hommes se font « par­fois dou­lou­reu­se­ment at­tendre » quand sonne l’heure du bain –, et non pas seule­ment «un truc chiant et éloi­gné de nous». Cette po­li­tique de proxi­mi­té dont Ti­tiou Le­coq, l’au­teure de Li­bé­rées (Fayard, 260 p., 17 eu­ros), mar­tèle qu’elle se joue de­vant le pa­nier de linge sale.

Em­ma tait en­core son nom au cas où sa dé­ci­sion de se consa­crer à temps plein à l’écri­ture ne se­rait pas viable sur le long terme. Elle a gran­di près de Troyes, dans l’Aube, dans un vil­lage de 400 ha­bi­tants, où co­ha­bitent de « vieux gau­chos, en­sei­gnants », dont ses pa­rents, profs de maths, et des fa­milles « très vieille France ». Sa soeur et elle portent des pré­noms mixtes, n’ont pas re­çu de mi­ni-as­pi­ra­teur à Noël; mais c’est sur­tout une am­biance lour­dingue au tra­vail, voire sexiste, plus que cette édu­ca­tion « hors des sen­tiers bat­tus », qui l’a ren­due fé­mi­niste.

« Les hommes qui posent le plus de pro­blèmes ne sont pas les ma­chos, mais ceux qui ont des pro­blèmes de vi­ri­li­té, dit-elle. Ils com­pensent le fait de ne pas avoir de femme en leur re­fu­sant toute forme de droit. Sur le consen­te­ment, ils ne sont pas au point, peuvent avoir des com­por­te­ments sexuels abu­sifs, du type, je vais at­tendre que ma meilleure amie soit bour­rée pour ten­ter le coup. Or, j’ai beau­coup tra­vaillé avec des gens comme ça. »

Etre une fille dans le mi­lieu très mas­cu­lin de l’in­for­ma­tique lui a d’abord fa­ci­li­té la tâche. « Mais, quand j’ai com­men­cé à prendre des res­pon­sa­bi­li­tés, ils n’étaient plus d’ac­cord. Ils ne pou­vaient plus se mettre dans la po­si­tion du sau­veur qui aide la prin­cesse.» Passent en­core les re­marques sur les te­nues, la pa­role cou­pée, le haus­se­ment de ton. Quoique. La planche sur le gars, casque sur les oreilles, qui prie sa chef en­ceinte d’at­tendre la fin de sa chan­son pour lui ré­pondre, c’est du vé­cu.

Mais la fois, en re­vanche, où son su­pé­rieur, le genre «gluant, à ré­cla­mer sa bise tous les ma­tins », lui jette son sty­lo dans le dé­col­le­té, est celle de trop. Ses col­lègues grognent aus­si. «Je lui parle. Il me ré­pond qu’il fait ça pour nous faire plai­sir. Puis, en en­tre­tien an­nuel, il ex­plique qu’il m’ai­mait bien au dé­but, j’ap­por­tais de la fraî­cheur à l’étage, mais j’étais de­ve­nue ar­ro­gante. Il me ré­tro­grade, me sucre prime et aug­men­ta­tion. » L’épreuve dure quatre ans avant qu’elle dé­mis­sionne.

Comme d’autres, elle s’est « sen­tie nulle », a pen­sé que « c’était [sa] faute ». Jus­qu’à ce que des amis lui ex­pliquent que ses com­pé­tences n’étaient pas en cause. Elle souf­frait d’être une femme, point. King Kong Théo­rie (Gras­set, 2006), de Vir­gi­nie Des­pentes, de­vient son livre de che­vet. Les blogs Crêpe Geor­gette, Ça fait genre, ses lec­tures en douce au bu­reau. Elle traîne sur les fo­rums, nou­veaux lieux de dé­bats. « Le pa­triar­cat m’avait mis de­dans, j’al­lais donc mettre fin au pa­triar­cat. » « Je suis très te­nace, pré­vient-elle. Quand j’ai un truc, je ne lâche pas. J’ai pas­sé cinq ans à es­sayer de faire des ma­ca­rons par­faits. Mal­heu­reu­se­ment, je ne pen­sais pas que s’at­ta­quer au pa­triar­cat pren­drait au­tant de temps. »

Tout le monde veut Em­ma

Le col­lec­tif contre le har­cè­le­ment de rue la tente, mais les réunions où tout le monde parle fort sans réus­sir à s’or­ga­ni­ser pour col­ler des af­fiches, ça n’est fi­na­le­ment pas son truc. Elle pré­fère vul­ga­ri­ser, édu­quer. Dif­fu­ser des idées pour que d’autres fassent le même che­min qu’elle. Pour­quoi cette cul­ture du pré­sen­téisme au tra­vail alors que les en­fants at­tendent ? Et ces femmes à moi­tié nues sur les murs du mé­tro ? L’au­dience de son pre­mier blog fé­mi­niste stagne mal­gré les fiches pé­da­go­giques qu’elle dis­tri­bue le ma­tin, à la sor­tie du mé­tro, avant d’al­ler au tra­vail. Et puis, un jour, elle grif­fonne trois des­sins sur l’une. Les re­gards s’ar­rêtent. Dé­but 2016, entre deux ma­ni­fes­ta­tions contre la loi tra­vail, elle lance la page Em­ma­clit.

Em­ma, au­jourd’hui, c’est la fé­mi­niste sym­pa que tout le monde rêve d’in­vi­ter pour la Jour­née des femmes, le 8 mars, ou pour ani­mer une con­fé­rence sur le pla­fond de verre dans l’en­tre­prise. Mar­lène Schiap­pa, la secrétaire d’Etat char­gée de l’éga­li­té entre les femmes et les hommes, l’a ren­con­trée. La War­ner, le ma­ga­zine La France agri­cole, la plus grande li­brai­rie belge, la mé­dia­thèque de Millau… Tout le monde veut son pe­tit bout d’Em­ma.

Elle n’ac­cepte pas tout, fait le tri. Ai­der quatre jours des ados à ima­gi­ner le monde du tra­vail de 2050 la sé­duit. Des­si­ner la cam­pagne de pré­ven­tion contre les vio­lences faites aux femmes de sa ville, Ivry­sur-Seine, dans le Val-de-Marne, aus­si. Sou­te­nir Be­noît Ha­mon (ex-PS), elle qui vote Phi­lippe Pou­tou (NPA), beau­coup moins. Etre payée 3000 eu­ros par une so­cié­té de femmes de mé­nage qui com­mu­nique sur l’al­lé­ge­ment de la charge men­tale, il n’en est pas ques­tion. Quant à la marque de ré­gime qui l’a con­tac­tée pour van­ter le seul pro­gramme min­ceur sans… charge men­tale, il y a de grandes chances qu’elle se re­trouve dans une pro­chaine BD sur le « fé­mi­nisme wa­shing» qu’elle s’est pro­mis d’écrire.

« Je ne pen­sais pas que s’at­ta­quer au pa­triar­cat pren­drait au­tant de temps » EM­MA bé­déaste ama­teure

SA­MUEL KIRSZENBAUM POUR « LE MONDE »

Em­ma, chez elle, le 12 no­vembre.

SA­MUEL KIRSZENBAUM POUR « LE MONDE »

Em­ma, le 12 no­vembre à son do­mi­cile, à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne).

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