Af­faire russe : les de­mi-aveux des proches de Do­nald Trump

Jeff Ses­sions, le ministre de la jus­tice amé­ri­cain, a nié avoir men­ti au su­jet des in­ter­fé­rences russes

Le Monde - - LA UNE - wa­shing­ton - cor­res­pon­dant gilles pa­ris

Les au­di­tions au Congrès ont des ef­fets bé­né­fiques sur la mé­moire des an­ciens membres de l’équipe de cam­pagne de Do­nald Trump, même si ces ef­fets res­tent par­tiels. Mar­di 14 no­vembre, en­ten­du par la com­mis­sion des af­faires ju­di­ciaires de la Chambre des re­pré­sen­tants, Jeff Ses­sions, l’at­tor­ney gé­né­ral des Etats-Unis (ministre de la jus­tice), a as­su­ré avoir re­trou­vé le sou­ve­nir d’une réu­nion te­nue, en mars 2016, au cours de la­quelle un conseiller pour les ques­tions in­ter­na­tio­nales, George Pa­pa­do­pou­los, avait évo­qué des contacts avec des res­pon­sables russes.

Un mois plus tôt, de­vant la com­mis­sion des af­faires ju­di­ciaires du Sé­nat, M. Ses­sions avait as­su­ré n’avoir eu au­cune connais­sance de tels contacts. «Je ne pense pas que ce­la se soit pro­duit», avait-il pré­ci­sé. Leur ré­vé­la­tion par l’équipe du pro­cu­reur spé­cial Ro­bert Muel­ler, dé­si­gné pour en­quê­ter sur les in­ter­fé­rences russes re­le­vés par le ren­sei­gne­ment amé­ri­cain dans la cam­pagne pré­si­den­tielle, a contraint Jeff Ses­sions à faire ma­chine ar­rière. Le ministre de la jus­tice a ajou­té ne pas avoir gar­dé de sou­ve­nir très pré­cis de cette réu­nion, à la­quelle le fu­tur pré­sident, Do­nald Trump, as­sis­tait.

Il a tou­te­fois as­su­ré avoir désa­voué à cette oc­ca­sion l’idée d’une ren­contre avec le pré­sident russe, Vla­di­mir Pou­tine, sug­gé­rée par George Pa­pa­do­pou­los. Pre­mier sé­na­teur à avoir re­joint M. Trump, Jeff Ses­sions avait pris la tête d’une équipe mon­tée en toute hâte pour épau­ler un can­di­dat alors bou­dé par la ma­jo­ri­té des ex­perts ré­pu­bli­cains en po­li­tique étran­gère. Lors de son au­di­tion de confir­ma­tion pour le poste d’at­tor­ney gé­né­ral au Sé­nat, M. Ses­sions avait dé­jà omis de faire état de ren­contres avec l’am­bas­sa­deur russe aux Etats-Unis. Un ou­bli qui l’avait contraint, en mars, à se ré­cu­ser dans l’en­quête «russe», au grand dam de M. Trump.

Fi­chiers vo­lés

Le 2 no­vembre, un autre conseiller de l’équipe de cam­pagne ré­pu­bli­caine, Car­ter Page, en­ten­du à huis clos par la com­mis­sion du ren­sei­gne­ment de la Chambre des re­pré­sen­tants, avait dé­jà re­cou­vré la mé­moire en re­con­nais­sant avoir ren­con­tré des per­son­na­li­tés of­fi­cielles russes lors d’un voyage ef­fec­tué à Mos­cou à titre in­di­vi­duel en juillet 2016. Car­ter Page as­su­rait au­pa­ra­vant le contraire. Il a ajou­té avoir dres­sé un compte ren­du de ces ren­contres, dont il a mi­ni­mi­sé l’im­por­tance, à l’at­ten­tion d’un res­pon­sable de la cam­pagne du can­di­dat ré­pu­bli­cain. Le conseiller avait été mis à l’écart un peu plus tard, en même temps que le di­rec­teur de cette cam­pagne, Paul Ma­na­fort, em­pê­tré, pour sa part, dans des ré­vé­la­tions sur des fi­nan­ce­ments oc­cultes ukrai­niens.

La veille de l’au­di­tion de M. Ses­sions, le ma­ga­zine The At­lan­tic avait pu­blié des do­cu­ments éga­le­ment trou­blants fai­sant état d’échanges entre le fils aî­né du pré­sident des Etats-Unis et le site Wi­ki­Leaks avant et après l’élec­tion. Le site fon­dé par Ju­lian As­sange avait pu­blié, dans les der­nières se­maines pré­cé­dant le 8 no­vembre 2016, des do­cu­ments in­ternes au Par­ti dé­mo­crate ob­te­nus à la suite de pi­ra­tages. Le ren­sei­gne­ment amé­ri­cain a im­pu­té ces pi­ra­tages à la Rus­sie alors que Wi­ki­Leaks nie avoir ob­te­nu ces do­cu­ments par ce biais. L’équipe de cam­pagne de M. Trump a tou­jours as­su­ré qu’elle n’était pas en contact di­rect avec le site.

Do­nald Trump Jr, qui avait eu un rôle ac­tif pen­dant la cam­pagne, a ré­pli­qué ra­pi­de­ment aux in­for­ma­tions du ma­ga­zine, ma­ni­fes­te­ment ti­rées de do­cu­ments confiés par l’in­té­res­sé aux com­mis­sions du Congrès en­quê­tant sur ces in­ter­fé­rences russes, en pu­bliant sur son compte Twit­ter des cap­tures d’écran de ces échanges, afin de les re­la­ti­vi­ser. Alors que Wi­ki­Leaks l’a sol­li­ci­té à plu­sieurs re­prises à par­tir de sep­tembre 2016, il n’au­rait en ef­fet ré­pon­du que trois fois, et as­sez briè­ve­ment. Il au­rait en re­vanche pré­ve­nu plu­sieurs res­pon­sables-clés de la cam­pagne de ce contact se­lon The At­lan­tic.

Les échanges pu­bliés lun­di té­moignent en tout cas de l’en­ga­ge­ment to­tal du site de Ju­lian As­sange en fa­veur de M. Trump. Le 12 oc­tobre, alors que Wi­ki­Leaks com­mence la pu­bli­ca­tion des do­cu­ments dé­mo­crates, il com­mu­nique un lien au fils du pré­sident, ren­voyant à ces fi­chiers vo­lés, en sug­gé­rant que ce der­nier, comme son père, le cite dans les mes­sages qu’ils pu­blient sur leurs comptes Twit­ter res­pec­tifs. Do­nald Trump Jr ob­tem­père quelques jours plus tard.

Le 21 oc­tobre, se­lon The At­lan­tic, Wi­ki­Leaks for­mule une de­mande non conven­tion­nelle à son in­ter­lo­cu­teur. Le site sou­haite en ef­fet qu’il fasse «fui­ter», pour les pu­blier, des dé­cla­ra­tions d’im­pôts du can­di­dat ré­pu­bli­cain, qui a re­fu­sé de les rendre pu­bliques comme le veut la tra­di­tion aux Etats-Unis pour les can­di­dats à la pré­si­den­tielle. Wi­ki­Leaks ex­plique à Do­nald Trump Jr que de telles pu­bli­ca­tions confor­te­raient l’image d’un site im­par­tial.

Le jour de l’élec­tion, en fin d’après-mi­di, an­ti­ci­pant ma­ni­fes­te­ment une vic­toire dé­mo­crate, Wi­ki­Leaks adresse un conseil à son in­ter­lo­cu­teur: il sou­haite en ef­fet que Do­nald Trump re­fuse de concé­der sa dé­faite et mette en cause la sin­cé­ri­té du scru­tin. Re­mise de sa sur­prise, l’équipe de Wi­ki­Leaks re­prend contact avec Do­nald Trump Jr le 16 dé­cembre avec une nou­velle sug­ges­tion, tou­jours se­lon The At­lan­tic: que Do­nald Trump fasse flot­ter l’idée d’une no­mi­na­tion de Ju­lian As­sange comme am­bas­sa­deur d’Aus­tra­lie aux Etats-Unis. « Bien sûr l’Aus­tra­lie ne le fe­ra pas, as­sure le cor­res­pon­dant de Do­nald Trump Jr. Mais ce­la en­ver­ra le bon si­gnal » à ce pays, mais aus­si au Royaume-Uni, où le fon­da­teur de Wi­ki­Leaks est re­tran­ché dans la re­pré­sen­ta­tion di­plo­ma­tique de l’Equa­teur, et à la Suède, à l’ori­gine de pour­suites pour des viols pré­su­més dont il est ac­cu­sé.

Pen­dant la cam­pagne, le fils aî­né de Do­nald Trump avait dé­jà sus­ci­té l’em­bar­ras en ac­cep­tant un en­tre­tien conduit par un su­pré­ma­ciste blanc, puis en par­ta­geant sur son compte Twit­ter des mes­sages ra­cistes. Il a été contraint de re­con­naître, en juillet, avoir ac­cep­té de ren­con­trer en juin 2016 une avo­cate russe qui dis­po­sait, se­lon ses dires, d’in­for­ma­tions com­pro­met­tantes sur la can­di­date dé­mo­crate, Hilla­ry Clin­ton, en­tre­te­nant les in­ter­ro­ga­tions sur l’éten­due des in­ter­fé­rences prê­tées à la Rus­sie.

Ces pe­tits aveux suc­ces­sifs ne sont pas de na­ture pour l’ins­tant à éta­blir une col­lu­sion entre l’équipe de cam­pagne de Do­nald Trump et le Krem­lin, mais ils en­tre­tiennent les doutes qui pèsent sur la Mai­son Blanche. Le pré­sident amé­ri­cain les a lui-même re­lan­cés sa­me­di en fai­sant cré­dit aux dé­né­ga­tions de M. Pou­tine à pro­pos de ces in­ter­fé­rences, ré­ité­rées se­lon lui en marge d’un som­met ré­gio­nal au Viet­nam. Mos­cou a nié de son cô­té que le su­jet avait été évo­qué entre les deux hommes.

Des do­cu­ments trou­blants font état d’échanges entre le fils aî­né du pré­sident et le site Wi­ki­Leaks, avant et après l’élec­tion amé­ri­caine

AA­RON P. BERNSTEIN/REU­TERS

Jeff Ses­sions, de­vant la com­mis­sion des af­faires ju­di­ciaires, mar­di, à Wa­shing­ton.

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