A Hol­ly­wood, les scan­dales de har­cè­le­ment s’en­chaînent

Les ac­cu­sa­tions se mul­ti­plient et font chu­ter aus­si l’ac­teur Ke­vin Spa­cey et l’hu­mo­riste Louis C.K.

Le Monde - - LA UNE - co­rine lesnes

Ne cher­chez plus l’élé­gant di­van en fibre de verre de l’ar­tiste Eri­ka Ro­then­berg qui trô­nait sur la ter­rasse du centre com­mer­cial Hol­ly­wood & High­land, à Los An­geles. C’était l’une des at­trac­tions d’Hol­ly­wood Bou­le­vard, l’ar­tère par­cou­rue d’étoiles roses au nom des stars. La sculp­ture fai­sait par­tie d’une ex­po­si­tion ap­pe­lée « La Route d’Hol­ly­wood», où les hap­py few de l’in­dus­trie du ci­né­ma ra­con­taient «com­ment ils étaient ar­ri­vés là». En haut, de­puis le di­van, les tou­ristes pou­vaient prendre en pho­to le pan­neau Hol­ly­wood qui sur­plombe Los An­geles de­puis 1923.

Dis­pa­ru. En­vo­lé. Le di­van a fait les frais de l’onde de choc qui se­coue Hol­ly­wood de­puis la chute du pro­duc­teur Har­vey Weinstein. Il rap­pe­lait trop le cas­ting couch (« pro­mo­tion ca­na­pé ») des en­tre­tiens d’embauche, re­dou­té par les jeunes ac­trices en quête de rôle, une ins­ti­tu­tion du pas­sé, croyait-on, su­bi­te­ment re­ve­nue d’ac­tua­li­té. Les pro­prié­taires du centre com­mer­cial ont ju­gé le di­van en­com­brant : «Dé­pour­vu de sen­si­bi­li­té dans le contexte ac­tuel. » Ils s’en sont dé­bar­ras­sés sans cé­ré­mo­nie le 14 oc­tobre. « Le scan­dale Weinstein a conver­ti une sculp­ture bé­nigne en un sym­bole ra­dio­ac­tif », a dé­plo­ré le cri­tique d’art du Los An­geles Times Ch­ris­to­pher Knight.

En même temps que le di­van al­lé­go­rique, Hol­ly­wood au­rait bien fait dis­pa­raître les traces du scan­dale Weinstein. Mais voi­là. « Les vannes sont ou­vertes », exulte l’ac­ti­viste Ta­ra­na Burke, au­teure, il y a près de dix ans, du slo­gan qui a fait le tour du monde : « Me too. » La valse des pré­da­teurs conti­nue. Après le fon­da­teur de Mi­ra­max, ac­cu­sé main­te­nant par soixan­te­dix femmes de faits al­lant du viol aux pro­po­si­tions de «mas­sage»; après le met­teur en scène Brett Rat­ner, mis en cause pour har­cè­le­ment par six vic­times ; après l’ac­teur Ke­vin Spa­cey, ac­cu­sé d’agres­sion sexuelle par une dou­zaine d’hommes, et ré­duit à se faire soi­gner dans une cli­nique de l’Ari­zo­na, c’est le co­mique Louis C.K., star du one-man­show, lau­réat de deux Gram­mys, qui vient d’être hap­pé dans la spi­rale de la honte pu­blique.

Louis C.K., 50ans, de son vrai nom Louis Sze­ke­ly, a bâ­ti son suc­cès sur le co­mique de la pro­vo­ca­tion. Se­lon le New York Times, il mo­quait «l’hy­po­cri­sie des hommes » sur leur sexua­li­té. Pour l’At­lan­tic, il pa­ro­diait « la mas­cu­li­ni­té mo­derne». La réa­li­té l’a rat­tra­pé. Dans le New York Times du 9 no­vembre, cinq femmes ont té­moi­gné de sa pro­pen­sion à ex­hi­ber son pé­nis en pu­blic. Exemple : en 2002, au Fes­ti­val de co­mé­die d’As­pen (Co­lo­ra­do). Il avait in­vi­té les co­mé­diennes Da­na Min Good­man et Ju­lia Wo­lov dans sa chambre d’hô­tel pour fê­ter leurs dé­buts. Elles n’avaient pas en­core en­le­vé leur ano­rak qu’il s’était dé­vê­tu, non sans de­man­der la per­mis­sion de se mas­tur­ber de­vant elles. Une blague de plus, avaient-elles pen­sé, jus­qu’à ce qu’il passe à l’acte…

Marche des « sur­vi­vantes »

Le co­mé­dien, qui avait tou­jours ba­layé les « ru­meurs » à son égard, a cette fois confir­mé les ac­cu­sa­tions. « Ces his­toires sont vraies, a-t-il avoué le 10 no­vembre. A l’époque, je me di­sais que ce que je fai­sais était OK parce que je ne mon­trais ja­mais ma queue à une femme sans lui de­man­der d’abord. Ce que j’ai ap­pris plus tard, trop tard, est que quand vous avez le pou­voir sur une autre per­sonne, lui de­man­der de re­gar­der votre queue n’est pas sim­ple­ment une ques­tion. Pour elle, c’est une si­tua­tion dif­fi­cile. Le pou­voir que j’avais sur ces femmes, c’est qu’elles m’ad­mi­raient. J’en ai usé de ma­nière ir­res­pon­sable. »

L’acte de contri­tion de Louis C.K. n’a pas at­ten­dri toutes les femmes. Di­manche 12 no­vembre, plu­sieurs cen­taines d’entre elles ma­ni­festent au coeur d’Hol­ly­wood avec leurs pan­cartes : « Le viol n’est pas une blague», «Non veut dire non», «Le viol exis­tait avant les mi­ni­jupes », « Plus de se­crets, plus de men­songes, plus de si­lence ache­té par l’ar­gent. » De­vant le Dol­by Thea­ter, le haut lieu de la cé­ré­mo­nie des Os­cars, Ta­ra­na Burke se fé­li­cite que « Me too » ne soit «pas seule­ment un mot dièse ». Frances Fi­sher, membre du bu­reau de la Screen Ac­tors Guild Awards, ren­ché­rit. « C’est un mo­ment in­croyable dans l’his­toire de quelque chose qui est en­dé­mique dans la so­cié­té de­puis l’âge des ca­vernes », pro­clame l’ac­trice. «Per­sonne ne de­vrait avoir à en­du­rer une réu­nion avec un type en pei­gnoir de bain », lance Lau­ren Si­van, la pré­sen­ta­trice té­lé qui a ac­cu­sé Har­vey Weinstein de l’avoir contrainte à le re­gar­der se mas­tur­ber (lui aus­si) au sous-sol d’un res­tau­rant new-yor­kais.

La marche est celle des «sur­vi­vantes », un terme que les femmes de « Me too » re­ven­diquent au même titre que les vic­times d’attentats ou de ca­tas­trophes. Quelle que soit la gra­vi­té des faits, le be­soin de par­ler est le même, après des an­nées de si­lence. «C’est l’abou­tis­se­ment d’un pro­ces­sus d’au moins cent ans », se ré­jouit Sa­van­nah Ken­nick, qui n’en a que 19, et vient de dé­cro­cher le pre­mier rôle dans le court­mé­trage Bloom sur l’uni­vers des man­ne­quins. « Si on ne dit rien, on en porte le poids toute sa vie. Et ça af­fecte toutes les re­la­tions qu’on peut avoir », ex­plique la pro­duc­trice et cos­tu­mière Tues­day Coo­per, qui vient de fi­nir un film, Young and Naive, ba­sé sur son his­toire d’en­fant mo­les­tée par son beau-père. Pour elle, l’af­faire Weinstein a ou­vert la boîte de Pan­dore. « Ce­la a créé un dia­logue entre les sur­vi­vantes. Dans les com­pa­gnies, dans les ate­liers, on ne parle que de ça. »

Les ma­ni­fes­tantes ne sont que quelques cen­taines dans la rue, mais Hol­ly­wood n’est pas ras­su­ré. L’in­dus­trie a peur de cette ar­mée fé­mi­niste qui fait tom­ber les ve­dettes à coups de Tweet. Et dé­nonce, non pas le com­por­te­ment de pré­da­teur de l’un ou l’autre des « porcs », mais un sys­tème de pou­voir et de pri­vi­lèges. «C’est une épi­dé­mie. Ça ne s’ar­rê­te­ra pas tant qu’hommes et femmes ne se­ront pas vrai­ment égaux », es­time Ele­na Ch­ris­to­pou­los, une conseillère mu­ni­ci­pale de San­ta Mo­ni­ca. « Nous avons lais­sé aux hommes beau­coup trop de pou­voir, af­firme Tess Raf­fer­ty, de l’as­so­cia­tion Take Back the Work­place (« re­pre­nons les bu­reaux »). Mais nous ne sommes plus celles qui ont à craindre pour leur job. C’est vous. »

Ja­mais stu­dios et té­lés n’ont cou­pé les ponts aus­si vite avec les ve­dettes mises en cause. En dix jours, Ke­vin Spa­cey a été dé­pouillé de tous ses rôles, rayé de la sé­rie House of Cards par Net­flix, et il ne fi­gu­re­ra même plus dans le film de Rid­ley Scott All the Mo­ney in the World, l’his­toire du mil­liar­daire John Paul Getty, qui était presque fi­ni et de­vait être à l’af­fiche le 22 dé­cembre. Le réa­li­sa­teur a dé­ci­dé de re­tour­ner toutes les scènes avec l’ac­teur Ch­ris­to­pher Plum­mer, une dis­grâce sans pré­cé­dent pour un lau­réat des Os­cars.

War­ner Bros a cou­pé les ponts avec Brett Rat­ner. HBO a pur­gé son offre de té­lé­vi­sion à la de­mande de toutes les sit­coms de Louis C.K. Même FX, dont le co­mique était l’un des créa­teurs phares – avec le show Louie lan­cé en 2010 –, a mis fin à toute col­la­bo­ra­tion. Face à la dé­fer­lante, Hol­ly­wood est té­ta­ni­sé. « L’am­biance, c’est “à qui le tour ?” », ré­sume le guide Gregg Donovan, qui ar­pente de­puis trente ans Hol­ly­wood Bou­le­vard. Les ac­teurs sont pa­ra­nos. Ils ne veulent même plus faire de pho­tos avec les tou­ristes. » Dans les stu­dios, les consignes sont for­melles. Plus de di­vans, plus de suites d’hô­tel et plus de conver­sa­tions sans cha­pe­ron.

« Je me di­sais que ce que je fai­sais était OK parce que je ne mon­trais ja­mais ma queue à une femme sans lui de­man­der d’abord » LOUIS C.K. hu­mo­riste mis en cause

LU­CY NICHOLSON/REU­TERS

le 12 no­vembre, des femmes ont ma­ni­fes­té contre les agres­sions sexuelles sur le « Walk of Fame », à Los An­geles.

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