Al­tice : les fai­blesses d’un em­pire construit à cré­dit

Mal­gré la chute du cours de l’ac­tion de son groupe, Pa­trick Dra­hi tente de ras­su­rer in­ves­tis­seurs et sa­la­riés

Le Monde - - LA UNE - san­drine cas­si­ni

Après avoir été long­temps sé­duits par Al­tice, les mar­chés se sont mis à dou­ter ces der­niers mois. L’ac­tion a per­du 61 % de­puis juin

Trois ans après le ra­chat de SFR et son of­fen­sive amé­ri­caine, le groupe de Pa­trick Dra­hi est au­jourd’hui les­té d’une dette de 50mil­liards d’eu­ros

La coû­teuse stra­té­gie de ra­chat de conte­nus, les dif­fi­cul­tés de l’opé­ra­teur té­lé­pho­nique fran­çais et la guerre des prix aux EtatsU­nis af­fai­blissent le groupe

« Nous sa­vons exac­te­ment où nous al­lons », a mar­te­lé le mil­liar­daire, en vi­site au siège de SFR, mar­di 14 no­vembre

La ma­gie de Pa­trick Dra­hi n’opère plus. Le mil­liar­daire cu­lot­té, tour à tour ad­mi­ré et ja­lou­sé en France, où il a mul­ti­plié avec flegme de très belles opé­ra­tions, ra­che­tant SFR en 2014 par un ma­gni­fique coup de po­ker, chi­pant la Ligue des cham­pions à prix d’or, convain­quant les banques et les mar­chés fi­nan­ciers de lui ou­vrir des cré­dits qua­si illi­mi­tés, est en­tré dans la tourmente.

Mar­di 14 no­vembre, le titre Al­tice a dé­vis­sé de 13,17 %, en­chaî­nant une hui­tième séance de baisse. De­puis la pu­bli­ca­tion des ré­sul­tats tri­mes­triels le 2 no­vembre, l’ac­tion a per­du 38 %. Et 61 % par rap­port à son ni­veau de juin! Les deux notes pu­bliées par Mor­gan Stan­ley et Ke­pler Cheu­vreux, qui ré­visent à la baisse les ob­jec­tifs de cours, ont mis les der­niers clous au cer­cueil de l’ac­tion co­tée à la Bourse d’Am­ster­dam. Mer­cre­di 15 no­vembre, M. Dra­hi joue une nou­velle par­tie: il de­vait convaincre les in­ves­tis­seurs de sa stra­té­gie lors de la con­fé­rence an­nuelle de Mor­gan Stan­ley à Bar­ce­lone.

Trois ans après le ra­chat de SFR, et son of­fen­sive sur le mar­ché amé­ri­cain, l’homme d’af­faires paye d’abord le prix d’un em­pire construit à cré­dit. Al­tice est les­té d’une dette de 50 mil­liards d’eu­ros. Jusque-là, la di­rec­tion du groupe, à com­men­cer par l’ex-di­rec­teur gé­né­ral Michel Combes, congé­dié le 9 no­vembre, s’éver­tuait à convaincre que la dette était sous con­trôle. M. Dra­hi ré­pète, en plai­san­tant, qu’il s’agit là du pro­blème des cré­di­teurs, et non le sien.

Il est vrai qu’à court terme Al­tice n’a pas de sou­ci de tré­so­re­rie. Pro­fi­tant des taux bas et de la confiance des banques, M. Dra­hi a re­né­go­cié au pas de charge son en­det­te­ment, re­pous­sant les échéances d’am­pleur à 2021. En théo­rie, il de­vra rem­bour­ser cette an­née-là 4,9 mil­liards d’eu­ros, et 8,8 mil­liards d’eu­ros l’an­née sui­vante. En at­ten­dant, la re­mon­tée des taux l’af­fecte peu, puisque 85 % de la dette est à taux fixe.

Mais les ar­gu­ments dé­ve­lop­pés par les di­ri­geants ne font plus mouche au­près des in­ves­tis­seurs, qui com­mencent à dou­ter de la ca­pa­ci­té de l’homme d’af­faires à re­dres­ser SFR, le pre­mier ac­tif d’Al­tice, et à me­ner à bien une stra­té­gie co­hé­rente pour son groupe. Toute mau­vaise nou­velle a dé­sor­mais un ef­fet dé­mul­ti­pli­ca­teur sur le titre. « Il y a une sou­daine al­ler­gie à la dette d’Al­tice», ex­plique un ana­lyste fi­nan­cier. Pour preuve, les «CDS», acro­nyme qui dé­signe ces ins­tru­ments fi­nan­ciers cen­sés pro­té­ger contre le risque de dé­faillance, aug­mentent de­puis un mois. Au­tre­ment dit, le pro­prié­taire d’Al­tice de­vra payer plus cher pour re­né­go­cier sa dette et au­ra plus de mal à contrac­ter de nou­veaux em­prunts. Toute nou­velle ac­qui­si­tion que le groupe sou­hai­te­rait me­ner, aux Etats-Unis par exemple, s’en trouve d’au­tant hy­po­thé­quée.

Cette chute ver­ti­gi­neuse du titre a éga­le­ment été ali­men­tée par d’autres peurs. Pa­trick Dra­hi, qui a lui-même mis ses propres titres en ga­ran­tie, a-t-il été obli­gé de vendre des ac­tions, comme en 2015? Non, dé­ment-on dans l’en­tou­rage du groupe.

En at­ten­dant, l’homme d’af­faires n’a d’autre choix que de dé­mon­trer qu’il n’est pas un simple fi­nan­cier, ca­pable de sé­duire les ban­quiers, mais éga­le­ment un in­dus­triel à la stra­té­gie per­ti­nente. Long­temps, il avait re­pous­sé ses pro­messes, en mul­ti­pliant les chan­tiers. In­ves­tis­sant un jour dans les conte­nus, le len­de­main dans la fibre, se lan­çant aux EtatsU­nis. La forte chute de son cours de Bourse vient de ré­duire dras­ti­que­ment ses marges de ma­noeuvre. « Le roi est nu », lance un ana­lyste.

La ques­tion du mo­dèle

Ac­tant que l’ex­fil­tra­tion sur­prise de Michel Combes, et que son ar­ri­vée à la pré­si­dence d’Al­tice, n’a pas suf­fi à ras­su­rer les mar­chés, le mil­liar­daire a choi­si de se mon­trer au tra­vail. Avec sa garde rap­pro­chée, com­po­sée d’Ar­man­do Pereira, le co­fon­da­teur d’Al­tice, de Dex­ter Goei, le pa­tron des Etats-Unis, qui a rem­pla­cé M. Combes, de Den­nis Okhui­j­sen, le di­rec­teur fi­nan­cier, et d’Alain Weill, le fon­da­teur de BFM-TV, nom­mé PDG de SFR, il s’est ren­du au siège de l’opé­ra­teur té­lé­pho­nique mar­di 14 no­vembre. La vi­site a op­por­tu­né­ment fui­té. Pen­dant une heure et de­mie, l’homme d’af­faires a ré­pon­du en vi­déo aux ques­tions po­sées en amont par les sa­la­riés. Il a ten­té de ras­su­rer. « Nous sa­vons exac­te­ment où nous al­lons et com­ment y al­ler », a-t-il lan­cé, rap­pe­lant que «l’équipe en face de vous re­pré­sente plus de 63 % [du ca­pi­tal] de l’en­tre­prise ».

Pas ques­tion ce­pen­dant de faire va­rier d’un io­ta la coû­teuse stra­té­gie de conver­gence avec les conte­nus, ver­te­ment cri­ti­quée di­manche 12 no­vembre par son con­cur­rent d’Orange. Sur RTL, Stéphane Ri­chard, le PDG de l’opé­ra­teur, lan­çait à pro­pos d’Al­tice : «Il y a un pro­blème de mo­dèle. On ne peut pas tout faire, on ne peut pas in­ves­tir mas­si­ve­ment dans la fibre op­tique et in­ves­tir mas­si­ve­ment dans les conte­nus. » Pa­trick Dra­hi a ré­ité­ré ses convic­tions de­vant les sa­la­riés, tout en leur de­man­dant de res­ter pa­tients. «Le re­tour sur in­ves­tis­se­ment prend du temps. Pour les conte­nus, c’est pa­reil, mais nous n’avons au­cun doute que les fans de la Ligue des cham­pions se­ront de­main chez SFR», leur a-t-il dit. L’exer­cice était aus­si des­ti­né à re­mo­ti­ver des équipes dé­cou­ra­gées et désor­ga­ni­sées par le dé­part de 5 000 col­la­bo­ra­teurs, dans le cadre d’un plan de dé­parts vo­lon­taires.

De­puis son ar­ri­vée, l’homme d’af­faires n’a pas réus­si à en­di­guer la fuite des clients de SFR. La re­mon­tée se­ra dif­fi­cile. Ac­quise à prix d’or, la Ligue des cham­pions ne se­ra pas dif­fu­sée avant sep- tembre 2018. Le temps pour Orange, Free (dont Xa­vier Niel, le fon­da­teur, est ac­tion­naire du Monde) et Bouygues Te­le­com de ga­gner du ter­rain. En 2018, les équipes fran­çaises de l’opé­ra­teur au­ront un autre chan­tier dé­li­cat à me­ner, ce­lui du chan­ge­ment de marque. Le mil­liar­daire a dé­ci­dé d’uni­fier son groupe au­tour du nom Al­tice, et de faire dis­pa­raître SFR en France.

Alors que la marge de ma­noeuvre est étroite, com­ment ré­ta­blir la confiance ? Outre l’amé­lio­ra­tion du chiffre d’af­faires, Mor­gan Stan­ley sou­ligne qu’une « conso­li­da­tion du mar­ché des té­lé­coms en France » se­rait de na­ture à ras­su­rer. Un an et de­mi après l’échec du par­tage de Bouygues Te­le­com entre Orange, SFR et Free, les ru­meurs res­sur­gissent. Dans l’en­tou­rage du mil­liar­daire, on fait sa­voir qu’un désen­ga­ge­ment de l’opé­ra­teur fran­çais, qui re­pré­sente le pou­mon d’Al­tice, n’est pas à l’ordre du jour. «La seule ques­tion c’est de sa­voir com­bien de temps Pa­trick Dra­hi se­ra maître de ses choix », lance un con­cur­rent.

« On ne peut pas tout faire, on ne peut pas in­ves­tir mas­si­ve­ment dans la fibre et in­ves­tir mas­si­ve­ment dans les conte­nus » STÉPHANE RI­CHARD PDG d’Orange

AN­TO­NIO PE­DRO­SA/4SEE-REA

Pa­trick Dra­hi, pré­sident d’Al­tice, en jan­vier 2016, à Pa­ris.

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