Paul Ro­mer et William Nord­haus

THE ECONOMIST

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Pour­quoi les éco­no­mies crois­sen­telles, et pour­quoi la crois­sance peut-elle en­le­ver à la na­ture la pos­si­bi­li­té de con­ti­nuer à l’ali­men­ter ? Peu de ques­tions sont aus­si im­por­tantes en éco­no­mie. Les ré­ponses né­ces­sitent une com­pré­hen­sion tech­nique des mé­ca­nismes sous-ja­cents. Pour les pro­grès ac­com­plis par la dis­ci­pline vers cette com­pré­hen­sion, nous de­vons re­mer­cier par­ti­cu­liè­re­ment Paul Ro­mer et William Nord­haus, co-lau­réats du prix No­bel des sciences éco­no­miques cette an­née.

Les noms de ces deux cher­cheurs étaient de­puis long­temps ci­tés comme de pos­sibles No­bel, mais

Un point com­mun, ce­lui d’avoir tra­duit deux pro­ces­sus fon­da­men­taux – res­pec­ti­ve­ment l’in­no­va­tion tech­no­lo­gique et le chan­ge­ment cli­ma­tique

– en mo­dèles de crois­sance éco­no­mique.

en faire des co-lau­réats ne cou­lait pas de source. M. Ro­mer est gé­né­ra­le­ment dé­crit comme un théo­ri­cien de la crois­sance. Les tra­vaux de M. Nord­haus ap­par­tiennent au champ de l’éco­no­mie de l’en­vi­ron­ne­ment. La Sve­riges Riks­bank, qui dé­cerne les prix No­bel, a trou­vé dans leurs tra­vaux un point com­mun, ce­lui d’avoir tra­duit deux pro­ces­sus fon­da­men­taux – res­pec­ti­ve­ment l’in­no­va­tion tech­no­lo­gique et le chan­ge­ment cli­ma­tique – en mo­dèles de crois­sance éco­no­mique. Mais ce qui unit réel­le­ment leurs re­cherches, c’est qu’elles ont amé­lio­ré la fa­çon dont la pro­fes­sion ré­flé­chit à des sys­tèmes d’une im­pos­sible com­plexi­té, tout en ré­vé­lant l’éten­due de son igno­rance.

L’in­fluence des deux hommes va au-de­là de leurs lau­riers uni­ver­si­taires le plus sou­vent ci­tés. La car­rière de M. Ro­mer a été par­ti­cu­liè­re­ment va­riée. Il a quit­té le monde uni­ver­si­taire au dé­but des an­nées 2000 pour fon­der une so­cié­té de lo­gi­ciels édu­ca­tifs. Plus ré­cem­ment, il a été l’éco­no­miste en chef de la Banque mon­diale (son man­dat a bru­ta­le­ment été in­ter­rom­pu quand le per­son­nel s’est re­bif­fé comme son style de ma­na­ge­ment, et son in­sis­tance à pro­duire des rap­ports plus concis). Mais c’est son ana­lyse de la crois­sance éco­no­mique qui a eu le plus grand im­pact.

Les éco­no­mistes pen­saient qu’une crois­sance sou­te­nue sur le long terme dé­pen­dait du pro­grès tech­no­lo­gique, qui, à son tour, dé­pen­dait de l’émer­gence de nou­velles idées. Mais il leur était dif­fi­cile néan­moins d’ex­pli­quer de fa­çon convain­cante comment les mar­chés gé­né­raient et dif­fu­saient ces idées. Quand M. Ro­mer est ar­ri­vé dans l’éco­no­mie, la plu­part des mo­dèles de crois­sance do­mi­nants étaient ba­sés sur un pro­grès tech­no­lo­gique “exo­gène” : il était tout sim­ple­ment po­sé comme ad­mis, et non gé­né­ré par les équa­tions du mo­dèle.

Cette si­tua­tion ne le sa­tis­fai­sait pas. Il a donc cher­ché des ré­ponses en ex­plo­rant la na­ture non concur­ren­tielle de la connais­sance : le fait que les idées, une fois nées, pou­vaient être ex­ploi­tées sans fin. Les en­tre­prises ou les in­di­vi­dus qui pro­posent de nou­velles idées ne peuvent s’ap­pro­prier qu’une pe­tite par­tie des bé­né­fices qui en dé­coulent : bien vite, les concur­rents vont co­pier l’idée ori­gi­nale et frag­men­ter les pro­fits des in­no­va­teurs. Dans les tra­vaux de M. Ro­mer, les mar­chés sont ca­pables de pro­duire de nou­velles idées. Mais le rythme de leur pro­duc­tion et la fa­çon dont elles se tra­duisent en crois­sance dé­pen­dentp d’autres fac­teurs, , comme le sou­tien de l’État à la re­cherche et au dé­ve­lop­pe­ment, ou la pro­tec­tion de la pro­prié­té in­tel­lec­tuelle.

Les mo­dèles de crois­sance “en­do­gène” de M. Ro­mer et d’autres cher­cheurs in­fluen­cés par lui ont été à un mo­ment don­né sa­lués comme une avan­cée dé­ci­sive vers la com­pré­hen­sion des mo­dèles de crois­sance éco­no­mique dans le monde en­tier : les con­nais­sances étaient certes né­ces­saires à la crois­sance, mais de toute évi­dence in­suf­fi­santes. Ces in­suf­fi­sances ont par consé­quent sou­le­vé des ques­tions im­por­tantes sur les dis­pa­ri­tés te­naces entre taux de crois­sance. Pour­quoi cer­tains pays sont-ils ca­pables d’ex­ploi­ter des idées exis­tantes et de croître éco­no­mi­que­ment, et d’autres non ? Les dé­ci­deurs po­li­tiques qui veulent sti­mu­ler la crois­sance de­vraient-ils pri­vi­lé­gier des po­li­tiques qui sou­tiennent la créa­tion de con­nais­sances, ou bien d’autres qui ren­versent les obs­tacles dres­sés entre eux et l’ex­ploi­ta­tion de la connais­sance exis­tante ? Ce­la fait-il sens de dé­pla­cer les per­sonnes et les res­sources des par­ties du monde qui ont le plus de dif­fi­cul­tés vers celles qui n’en ont pas ? En pro­vo­quant ces in­ter­ro­ga­tions, les tra­vaux de M. Ro­mer ont mis à jour un riche fi­lon, qui reste à la dis­po­si­tion d’autres cher­cheurs.

M. Nord­haus, de son cô­té, est une fi­gure im­po­sante du dé­bat sur l’un des plus grands dan­gers qu’af­fronte l’hu­ma­ni­té. Quand il a com­men­cé sa car­rière au dé­but des an­nées 1970, la prise de conscience des dom­mages in­fli­gés à l’en­vi­ron­ne­ment et de la me­nace du chan­ge­ment cli­ma­tique com­men­çait tout juste à émer­ger. Com­prendre le coût éco­no­mique des at­teintes à l’en­vi­ron­ne­ment était pri­mor­dial pour sa­voir com­bien la so­cié­té de­vrait être prête à payer pour se pro­té­ger.

M. Nord­haus s’est ap­pli­qué à ré­soudre ce pro­blème. Ce qui a im­pli­qué d’étu­dier les in­ter­ac­tions com­plexes entre émis­sions de gaz car­bo­nique, tem­pé­ra­tures dans le monde et crois­sance éco­no­mique. Il a com­bi­né les des­crip­tions ma­thé­ma­tiques du cli­mat et de l’ac­ti­vi­té éco­no­mique en “mo­dèles d’éva­lua­tion in­té­grée”. Ce­la lui a per­mis de pro­je­ter comment dif­fé­rentes tra­jec­toires des émis­sions mon­diales de car­bone pro­dui­raient dif­fé­rentes tem­pé­ra­tures mon­diales. Pour, au fi­nal, es­ti­mer les coûts pro­bables de ces dif­fé­rents scé­na­rios, et donc le ni­veau de ré­duc­tion des émis­sions qui se­rait éco­no­mi­que­ment op­ti­mal.

Il fut le pre­mier à sug­gé­rer que l’aug­men­ta­tion de la tem­pé­ra­ture ne de­vait pas dé­pas­ser 2 °C de plus que la tem­pé­ra­ture mon­diale avant l’ère in­dus­trielle. Ces mo­dèles sont de­ve­nus le pi­vot de la plu­part des ana­lyses du coût du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique.

Le monde connu

Comme les tra­vaux de M. Ro­mer, la contri­bu­tion de M. Nord­haus à l’éco­no­mie est re­mar­quable par les le­çons que nous en­seignent ses in­suf­fi­sances. Qua­rante ans après la pu­bli­ca­tion de ses pre­miers tra­vaux de re­cherche sur le chan­ge­ment cli­ma­tique, les li­mites des pou­voirs de pré­dic­tion des scien­ti­fiques sont de­ve­nues fla­grantes. Ses tra­vaux ont de fait pro­vo­qué de vifs dé­bats sur comment pen­ser les in­cer­ti­tudes béantes as­so­ciées au ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, de­puis le lien entre émis­sions et élé­va­tion des tem­pé­ra­tures jus­qu’aux so­lu­tions à en­vi­sa­ger pour que la so­cié­té puisse s’adap­ter à des mo­di­fi­ca­tions ra­pides du cli­mat.

Les res­pon­sables po­li­tiques pré­fèrent le confort des chiff­res sûrs. Mais la com­plexi­té sou­vent in­con­ce­vable de la so­cié­té hu­maine et des pro­ces­sus de la na­ture peut si­gni­fier que d’autres guides sont par­fois né­ces­saires pour éla­bo­rer une po­li­tique, de­puis les prin­cipes de pré­cau­tions jus­qu’aux ar­gu­ments éthiques. Iro­nie de la si­tua­tion, les cal­culs de M. Nord­haus, comme ceux de M. Ro­mer, ont per­mis cette prise de conscience.

Avant tout, les deux lau­réats du prix No­bel cette an­née se sont at­ta­qués à des pro­blèmes que la dis­ci­pline ne pou­vait pas com­prendre et ne pou­vait pas se per­mettre de ne pas com­prendre. Ils ont ou­vert une voie que d’autres cher­cheurs em­pruntent, pour le bé­né­fice de l’éco­no­mie et de l’hu­ma­ni­té.

La com­plexi­té sou­vent in­con­ce­vable de la so­cié­té hu­maine et des pro­ces­sus de la na­ture peut si­gni­fier que d’autres guides sont par­fois né­ces­saires pour éla­bo­rer une po­li­tique, de­puis les prin­cipes de pré­cau­tions jus­qu’aux ar­gu­ments éthiques

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