La fin de l’im­pu­ni­té saou­dienne

MAELSTRÖM MOYEN-ORIEN­TAL, ARDAVAN AMIR-ASLANI

Le Nouvel Économiste - - LA UNE - MAELSTRÖM MOYEN-ORIEN­TAL, ARDAVAN AMIR-ASLANI

En mer ou dans le dé­sert, on sort ra­re­ment in­demne d’une tem­pête. Celle que tra­verse ac­tuel­le­ment l’Ara­bie saou­dite, de­puis que la réa­li­té de l’as­sas­si­nat de Ja­mal Kha­shog­gi a été confir­mée, est une crise di­plo­ma­tique sans équi­valent de­puis les at­ten­tats du 11 sep­tembre 2001, qui risque fort d’ébran­ler ses fon­da­tions. Le royaume se re­trouve dans une si­tua­tion d’une gra­vi­té in­édite, tant sur le plan in­té­rieur qu’à l’échelle in­ter­na­tio­nale. Er­do­gan n’a pas man­qué d’en­fon­cer le clou en ex­pli­quant pu­bli­que­ment que l’as­sas­si­nat de Kha­shog­gi était un “meurtre po­li­tique pré­mé­di­té”, donc cer­tai­ne­ment connu du prince hé­ri­tier Mo­ham­med Ben Sal­mane. Dans le monde mu­sul­man, les en­ne­mis et ri­vaux de l’Ara­bie saou­dite se ré­jouissent de l’op­probre qu’elle su­bit.

La puis­sance des contrats

Mais dé­sor­mais, les re­gards se tournent sur­tout vers les dé­mo­cra­ties oc­ci­den­tales. Elles ap­pro­vi­sionnent ré­gu­liè­re­ment le royaume en armes et en lo­gis­tique, tan­dis que ce­lui-ci leur fait mi­roi­ter contrats ou in­ves­tis­se­ments à hau­teur de plu­sieurs mil­liards et, en­core et tou­jours, ses in­épui­sables ré­serves d’or noir. La seule di­plo­ma­tie du por­te­feuille saou­dien ren­dait ppos­sible toutes les im­pu­ni­tés. p L’Oc­ci­dent – les États-Unis, la France, le Ca­na­da no­tam­ment – pour­voit aux be­soins saou­diens en lo­gis­tique et en armes qui frappent les ci­vils yé­mé­nites de­puis 2015. Alors le monde se tait et ferme les yeux sur la guerre au Yé­men, même si elle a cau­sé la pire crise hu­ma­ni­taire au monde, se­lon l’ONU. Le monde s’est tu aus­si pour le blog­geur Raïf Ba­da­wi em­pri­son­né de­puis 2012, pour les peines de mort par dé­ca­pi­ta­tion. Et doit-on re­mon­ter aux at­ten­tats du 11 sep­tembre 2001, où 15 des 19 ter­ro­ristes étaient Saou­diens? Au­cune dé­mo­cra­tie, et sur­tout pas les États-Unis, pour­tant pre­miers concer­nés, n’a alors rom­pu ses re­la­tions éco­no­miques ou di­plo­ma­tiques avec l’Ara­bie saou­dite. Même la dé­clas­si­fi­ca­tion des 28 pages de la com­mis­sion d’en­quête amé­ri­caine sur les at­ten­tats, qui reste très em­bar­ras­sante pour Riyad bien que sa com­pli­ci­té n’y soit pas dé­mon­trée, n’a abou­ti à au­cune ré­ac­tion di­plo­ma­tique d’en­ver­gure. Au­cune exac­tion saou­dienne, même sur un ter­ri­toire étran­ger (et ces faits di­vers, plus ou moins graves, im­pli­quant des membres de la fa­mille royale saou­dienne font pour­tant ré­gu­liè­re­ment les dé­lices des jour­naux à scan­dale oc­ci­den­taux, tant ils sont mon­naie cou­rante) n’a ja­mais em­pê­ché les dé­mo­cra­ties de conclure des contrats, y com­pris d’ar­me­ments. Si quelques voix s’élèvent tout de même pour cri­ti­quer, par exemple, l’ar­res­ta­tion de ces mi­li­tantes des droits des femmes, comme l’a fait le Ca­na­da en août der­nier, l’Ara­bie saou­dite ma­ni­feste bruyam­ment son hu­meur en rap­pe­lant ses étu­diants et en ex­pul­sant l’am­bas­sa­deur étran­ger concer­né de Riyad. Mais le pays cri­tique ob­tient ra­re­ment un quel­conque sou­tien de la part des autres dé­mo­cra­ties. L’Al­le­magne a su­bi des foudres si­mi­laires il y a quelques mois, lors­qu’un de ses mi­nistres s’est au­to­ri­sé à cri­ti­quer la po­li­tique saou­dienne au Li­ban. En 2015, la Suède avait cou­ra­geu­se­ment re­non­cé à pour­suivre son ac­cord bi­la­té­ral de co­opé­ra­tion mi­li­taire avec les Saou­diens, en dé­pit de l’in­quié­tude de ses grandes en­tre­prises, pour dé­non­cer les vio­la­tions des droits de l’homme dans le royaume. Elle était alors bien seule à le faire. L’ar­res­ta­tion et la spo­lia­tion de 400 di­gni­taires saou­diens, le blo­cus im­po­sé au Qa­tar, l’en­lè­ve­ment du Pre­mier mi­nistre li­ba­nais… En­core d’autres im­pu­ni­tés, to­lé­rées en si­lence. Il a suf­fi d’une im­pu­ni­té de trop pour que le vase dé­borde: l’as­sas­si­nat d’un jjour­na­liste re­con­nu, exi­lé aux États-Unis et chro­ni­queur pour le ‘Wa­shing­ton Post’.

Jeu d’équi­li­briste

La fin de l’im­pu­ni­té saou­dienne doit être aus­si celle de l’in­di­gni­té oc­ci­den­tale. On ne peut pas à la fois sanc­tion­ner la Rus­sie pour l’em­poi­son­ne­ment d’un agent double, et ac­cep­ter que Riyad fasse exé­cu­ter un op­po­sant en exil, alors que l’af­faire est tout aus­si grave. C’est pour­tant ce jeu im­pos­sible d’équi­li­briste que Do­nald Trump tente mal­adroi­te­ment de te­nir. Pour sau­ver sa stra­té­gie de dia­bo­li­sa­tion et ré­ta­blir, le 4 no­vembre pro­chain, l’en­semble des sanc­tions qui frap­paient l’Iran en 2013 (no­tam­ment sur sa pro­duc­tion pé­tro­lière), le pré­sident amé­ri­cain a be­soin des Saou­diens. Pour sau­ver les pro­messes de contrats d’ar­me­ments à hau­teur de 110 mil­liards d’eu­ros faites l’an der­nier, l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine a be­soin d’exo­né­rer “MBS”. Ce se­ra de plus en plus dif­fi­cile et in­te­nable, à me­sure que le Congrès lui-même de­mande des sanc­tions contre l’Ara­bie saou­dite et l’ar­rêt de la guerre au Yé­men. Ni le pé­trole, ni les pro­messes de contrats ne peuvent plus ex­cu­ser un si­lence com­plice.

Les Eu­ro­péens, qui n’ont pas tout à fait les mêmes en­jeux que Do­nald Trump, ont d’em­blée op­té pour une ligne plus dure à l’égard des Saou­diens. La plu­part des hauts res­pon­sables éco­no­miques et po­li­tiques in­vi­tés au “Da­vos des sables” ont an­nu­lé leur ve­nue. La chan­ce­lière al­le­mande An­ge­la Mer­kel en­vi­sage ou­ver­te­ment l’ar­rêt des ventes d’armes à l’Ara­bie saou­dite. La France, l’Al­le­magne et le Royau­meU­ni ne cessent de de­man­der une en­quête in­dé­pen­dante et des “éclair­cis­se­ments” sur l’af­faire Kha­shog­gi. Si les dé­mo­cra­ties réa­lisent en­fin que leur cré­di­bi­li­té sur la scène in­ter­na­tio­nale vaut bien da­van­tage que leurs in­té­rêts éco­no­miques, cette tem­pête pour­rait être fa­tale à l’Ara­bie saou­dite.

Si les dé­mo­cra­ties réa­lisent en­fin que leur cré­di­bi­li­té sur la scène in­ter­na­tio­nale vaut bien da­van­tage que leurs in­té­rêts éco­no­miques, cette tem­pête pour­rait être fa­tale à l’Ara­bie saou­dite

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