Les États-Unis, ma­lades de leur Consti­tu­tion ou de leurs par­tis ?

Le “car­nage amé­ri­cain” n’est que le pro­duit dé­ri­vé de la po­la­ri­sa­tion par­ti­sane qui a écar­te­lé le corps po­li­tique

Le Nouvel Économiste - - LA UNE - TRUMP PO­WER, VINCENT MICHELOT

Quel est ce pays dans le­quel on as­sas­sine froi­de­ment des juifs dans une sy­na­gogue le jour du sab­bat avec un fu­sil d’as­saut, pour as­sis­ter pan­tois dans les jours qui suivent à un dé­fer­le­ment d’an­ti­sé­mi­tisme sur la toile, dans le­quel on crie sa foi par­ti­sane en en­voyant aux ad­ver­saires po­li­tiques d’un pré­sident adu­lé des co­lis pié­gés, dans le­quel on peut hur­ler sur les ré­seaux so­ciaux et autres blogs sa haine de l’autre, dans le­quel un groupe de mi­grants en quête d’asile parce que leurs pays sont dé­chi­rés par la guerre et la pau­vre­té, de­vient une co­lonne d’en­va­his­seurs qui jus­ti­fie le dé­ploie­ment de 5 000 sol­dats, un pays dans le­quel une cam­pagne élec­to­rale se ter­mine dans une or­gie de spots pu­bli­ci­taires né­ga­tifs qui visent es­sen­tiel­le­ment à for­cer l’ad­ver­saire à dé­pen­ser plus en­core pour se dé­fendre plu­tôt qu’à se faire connaître ou à pro­mou­voir ses idées ou ses po­li­tiques, une dé­mo­cra­tie dans la­quelle les joutes élec­to­rales res­semblent à des ri­tuels can­ni­bales entre tri­bus ppri­mi­tives, un ré­gi­meg dans le­quel q le pré­sident des États-Unis, à une se­maine du scru­tin de mi-man­dat, se pro­pose par dé­cret et d’un trait de pplume exé­cu­tif d’amen­der la Consti­tu­tion des États-Unis pour abro­ger le droit du sol, ou en­core dé­crit la presse comme “l’en­ne­mi du peuple” ?

Cer­tains di­ront qu’il s’agit d’une dé­mo­cra­tie épui­sée, dont la Consti­tu­tion que ré­di­gèrent les Pères fon­da­teurs à Phi­la­del­phie en 1787, et la Dé­cla­ra­tion des Droits qu’ils y ajou­tèrent en 1791 comme une bar­rière in­fran­chis­sable à toute me­née li­ber­ti­cide d’un État fé­dé­ral dont beau­coup se mé­fiaient contre les li­ber­tés fon­da­men­tales des Amé­ri­cains, se­raient au­jourd’hui ob­so­lètes, fi­gées dans un temps où le sy­no­nyme de la glo­ba­li­sa­tion était le com­merce tri­an­gu­laire, où seuls quelques pro­prié­taires fon­ciers ou mo­bi­liers pos­sé­daient le droit de vote, où la Ci­té que Tho­mas Jef­fer­son des­si­nait était peu­plée de pe­tits fer­miers ver­tueux, où la li­ber­té d’ex­pres­sion s’ex­pri­mait dans des pam­phlets ci­se­lés par un Tho­mas Paine ou un Ben­ja­min Frank­lin, où la dé­fense de la na­tion était confiée à des “mi­lices bien or­ga­ni­sées” de peur qu’une ar­mée de mé­tier ne vienne sac­ca­ger les droits des ci­toyens, comme l’avaient fait les Tu­niques rouges du roi George III quelques an­nées plus tôt.

Certes, un pre­mier amen­de­ment, sa­cra­li­sé jus­qu’à pro­té­ger la li­ber­té ex­pres­sion sous ses formes les plus ab­jectes et ré­pu­gnantes, ou in­ter­di­sant toute ré­gu­la­tion ef­fec­tive des dé­penses de cam­pagne, est un cou­pable idéal. Tout comme un deuxième amen­de­ment qui ga­ran­tit le droit de por­ter des armes hors de tout contexte de dé­fense de la na­tion, tout comme un sys­tème de freins et contre­pou­voirs in­ef­fi­cace qui a lais­sé émer­ger un pré­sident im­pé­rial alors que le Con­grès s’atro­phiait et aban­don­nait ses ppré­ro­ga­tives.g Les États-Unis se­raient donc ma­lades de leur Consti­tu­tion et vic­times du li­bé­ra­lisme agraire de leurs fon­da­teurs. Vrai­ment ?

Dé­voie­ment dé­mo­cra­tique

Et si cette dys­to­pie cau­che­mar­desque n’était que le “car­nage amé­ri­cain” que le pré­sident Trump avait ima­gi­né le 20 jan­vier 2017 dans l’un des dis­cours inau­gu­rauxg les pplus sombres de l’his­toire des États-Unis, comme si les vingt mois qui se sont écou­lés n’étaient que l’au­to­réa­li­sa­tion de la pro­phé­tie ? Et si l’on se re­mé­mo­rait cette mé­fiance ab­so­lue que les fon­da­teurs avaient vis-à-vis des par­tis po­li­tiques qu’ils qua­li­fiaient de “fac­tions” et croyaient in­ca­pables de pro­mou­voir l’in­té­rêt gé­né­ral ? Et s’il nous re­ve­nait qu’au­cune li­ber­té n’est, auxÉ­tatsg Unis, ab­so­lue, et que c’est la Cour su­prême qui dit en der­nier res­sort le sens du texte consti­tu­tion­nel ? Si nous avions à l’es­prit cette idée simple que le droit du sol est ins­crit dans la Consti­tu­tion, que seul un amen­de­ment peut chan­ger par une ma­jo­ri­té qua­li­fiée des deux tiers dans les deux chambres du Con­grès,g sui­vie ppar une ra­ti­fi­ca­tion par trois quarts des États ? Le “car­nage amé­ri­cain” n’est pas le dé­voie­ment ter­mi­nal d’un texte consti­tu­tion­nel ob­so­lète, mais bien plu­tôt le pro­duit dé­ri­vé d’une po­la­ri­sa­tion ppar­ti­sane qqui a écar­te­lé le corps po­li­tique desÉ­tatsp Unis, lais­sé deux par­tis po­li­tiques ex­sangues et écla­tés, et éro­dé les normes tra­di­tion­nelles de la dé­mo­cra­tie jus­qu’à à la ca­ri­ca­ture. Le 6 no­vembre 2018, comme chaque gé­né­ra­tion d’Amé­ri­cains avant eux, les élec­teurs au­ront l’oc­ca­sion de se ré­ap­pro­prier le texte consti­tu­tion­nel, une forme de “contrôle de consti­tu­tion­na­li­té po­pu­laire”.

“Cer­tains di­ront qu’il s’agit d’une dé­mo­cra­tie épui­sée, dont la Consti­tu­tion et la Dé­cla­ra­tion des Droits se­raient au­jourd’hui ob­so­lètes, fi­gées dans un temps où le sy­no­nyme de la glo­ba­li­sa­tion était le com­merce tri­an­gu­laire”

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