LA HAINE DES JUIFS CONTI­NUE DE MUTER

Les le­çons de la tue­rie de Pitts­burgh

Le Nouvel Économiste - - LA UNE -

Comme la plu­part des sy­na­gogues en Amé­rique, celle de Ke­hi­lath Je­shu­run à Man­hat­tan af­fiche fiè­re­ment sa ju­daï­ci­té. Son nom est gra­vé en hé­breu sur la fa­çade de pierre, sous le vi­trail re­pré­sen­tant l’étoile à six branches de Da­vis. Le jour du sab­bath, quand Ja­red Ku­sh­ner et Ivan­ka Trump ve­naient prier ici (avant de s’ins­tal­ler à la Mai­son-Blanche l’an der­nier), ils pas­saient de­vant l’école juive et se mê­laient dans les rues aux fa­milles juives or­tho­doxes. Les juifs plus pro­gres­sistes pou­vaient adop­ter la sy­na­gogue en­core plus os­ten­ta­toire de Park Ave­nue, ou l’une des cen­taines d’autres à New York.

Ces ins­tan­ta­nés en disent beau­coup sur com­ment vivent les juifs en Oc­ci­dent. Pros­pères et ex­tra­ver­tis en Amé­rique. Fur­tifs et me­na­cés en Eu­rope oc­ci­den­tale. Le nou­veau monde a été une terre pro­mise. L’an­cien, un mu­sée, ou un ci­me­tière.

Cer­tains juifs amé­ri­cains avaient conseillé à leurs frères eu­ro­péens de par­tir. Des mil­liers ont émi­gré en Is­raël, sur­tout de­puis la France où, en plus des actes an­ti­sé­mites et des meurtres, des tombes juives sont van­da­li­sées.

Mais la vi­sion est trop sim­pliste. La plu­part des juifs eu­ro­péens ne tremblent pas. Les juifs amé­ri­cains ne sont pas aus­si en sé­cu­ri­té que l’on croyait.

Le Centre cultu­rel juif d’Am­ster­dam est au contraire presque in­vi­sible. Au­cun sym­bole re­li­gieux, au­cune ins­crip­tion en hé­breu à l’ex­té­rieur. Les vi­si­teurs doivent son­ner et se faire ou­vrir par le ré­cep­tion­niste pour ac­cé­der au ves­ti­bule der­rière la porte à doubles bat­tants. La prin­ci­pale école juive de la ville est tout aus­si dis­crète, cer­née de bar­rières et de ca­mé­ras. La sé­cu­ri­té a été ren­for­cée après l’at­ten­tat du mu­sée juif de Bruxelles en 2014. Cer­tains juifs qui portent la ki­pa ne passent plus dans les quar­tiers où vivent beau­coup de mu­sul­mans.

Ces ins­tan­ta­nés en disent beau­coup sur com­ment vivent les juifs en Oc­ci­dent. Pros­pères et ex­tra­ver­tis en Amé­rique. Fur­tifs et me­na­cés en Eu­rope oc­ci­den­tale. Le nou­veau monde a été une terre pro­mise. L’an­cien, un mu­sée, ou un ci­me­tière. Cer­tains juifs amé­ri­cains avaient conseillé à leurs frères eu­ro­péens de par­tir. Des mil­liers ont émi­gré en Is­raël, sur­tout de­puis la France où, en plus des actes an­ti­sé­mites et des meurtres, des tombes juives sont van­da­li­sées.

Le temps de la peur

Mais la vi­sion est trop sim­pliste. La plu­part des juifs eu­ro­péens ne tremblent pas. Les juifs amé­ri­cains ne sont pas aus­si en sé­cu­ri­té que l’on croyait. C’est de­ve­nu évident, tra­gi­que­ment, le 27 oc­tobre, quand Ro­bert Bo­wers, un su­pré­ma­ciste blanc et ar­mé, a abat­tu onze per­sonnes qui as­sis­taient au ser­vice du sab­bath à Pitts­burgh. “Je n’au­rais ja­mais cru que le genre de ter­ro­risme qu’on a vu en France et ailleurs en Eu­rope dres­se­rait sa tête im­monde en Amé­rique” dit le rab­bin Mar­vin Hier, fon­da­teur du Centre Si­mon Wie­sen­thal. Et pour lui, “ce n’est que le pre­mier round.” Sou­dain, les juifs amé­ri­cains com­mencent à par­ler de quand, si et com­ment par­tir.

On ne ppeut ppas jjau­gerg la haine contre les juifs aux États-Unis aux actes d’un seul in­di­vi­du. Se­lon l’as­so­cia­tion amé­ri­caine An­ti-De­fa­ma­tion League (ADL), qui lutte contre l’in­to­lé­rance, les actes d’an­ti­sé­mi­tisme ont for­te­ment aug­men­tég l’an der­nier aux États-Unis : van­da­lisme contre des sites juifs, har­cè­le­ment (dont des alertes à la bombe). Mais les vio­lences contre des juifs sont sta­tis­ti­que­ment né­gli­geables et ont re­cu­lé. Au ni­veau mon­dial, elles ont beau­coup di­mi­nué de­puis 2014, se­lon le rap­port an­nuel du Kan­tor Centre de l’uni­ver­si­té de Tel Aviv.

Il est dif­fi­cile de dé­fi­nir l’an­ti­sé­mi­tisme car il est ex­trê­me­ment pro­téi­forme. Jo­na­than Sacks, an­cien grand rab­bin de Grande-Bre­tagne, re­marque qu’his­to­ri­que­ment, “les juifs ont été dé­tes­tés parce qu’ils étaient pauvres et parce qu’ils étaient riches, parce qu’ils étaient com­mu­nistes et parce qu’ils étaient ca­pi­ta­listes; parce qu’ils vi­vaient entre eux et parce qu’ils étaient in­fil­trés par­tout; parce qu’ils s’ac­cro­chaient à une re­li­gion très an­cienne et parce qu’ils étaient des cos­mo­po­lites sans ra­cines qui ne croyaient en rien”. De nos jours, l’an­ti­sé­mi­tisme af­fi­ché est plus rare en Oc­ci­dent, sur­tout en rai­son de son as­so­cia­tion avec l’Ho­lo­causte na­zi. Sou­vent, il avance mas­qué. Les “mon­dia­listes” dé­tes­tés par l’ex­trême droite ou les “sio­nistes”, hon­nis par l’ex­trême gauche, peuvent par­fois être des eu­phé­mismes pour “juifs”. Les deux mots ont aus­si un sens lit­té­ral et ceux qui les uti­lisent ne sont pas tous et tou­jours des an­ti­sé­mites.

Mi­chal Bi­le­wicz, de l’uni­ver­si­té de Var­so­vie, dé­fi­nit trois ca­té­go­ries d’an­ti­sé­mi­tisme. L’an­ti­sé­mi­tisme “tra­di­tion­nel”, né de l’en­sei­gne­ment ca­tho­lique (aban­don­né de­puis), que les juifs avaient tué le Ch­rist et des ac­cu­sa­tions de meurtres ri­tuels au Moyen-Âge : les juifs au­raient tué des en­fants pour mé­lan­ger leur sang au pain azyme des Pâques juives. Le deuxième, l’an­ti­sé­mi­tisme “mo­derne”, tour­ne­rait au­tour d’une conspi­ra­tion des juifs puis­sants. Le der­nier, ou an­ti­sé­mi­tisme “se­con­daire”, af­firme que les juifs ex­ploitent l’his­toire de l’Ho­lo­causte. Il y a d’autres dé­fi­ni­tions de ce miasme : par exemple, un ra­cisme, éco­no­mique, cultu­rel et re­li­gieux; ex­pli­cite ou im­pli­cite; violent ou ‘soft’.

Un “nou­vel an­ti­sé­mi­tisme” s’est dé­ve­lop­pé de­puis la vic­toire d’Is­raël du­rant la Guerre des six jours en 1967. L’Union so­vié­tique et ses sa­tel­lites ont me­né des purges contre les juifs au pré­texte qu’ils étaient sio­nistes, et donc des agents amé­ri­cains. Cet an­ti­sé­mi­tisme re­coupe la haine de cer­tains mu­sul­mans en­vers les juifs, qui ne dé­noncent pas uni­que­ment Is­raël mais aus­si les “en­ne­mis de l’is­lam” de­puis les temps du pro­phète Ma­ho­met. C’est la forme la plus meur­trière des der­nières dé­cen­nies. Les ji­ha­distes, dans le monde en­tier, pro­fessent com­battre les “juifs et les croi­sés”. Les actes d’an­ti­sé­mi­tisme per­pé­trés par des im­mi­grés mu­sul­mans aug­mentent gé­né­ra­le­ment lors des crises entre Is­raël et la Pa­les­tine. Lors d’une ma­ni­fes­ta­tion contre la guerre à Ga­za, en 2014, le rap­peur Ap­pa, ma­ro­cain-néer­lan­dais, a abo­li la fron­tière entre po­li­tique et re­li­gion: “Fuck les sio­nistes ! Fuck le Tal­mud !”

Une vague d’at­ten­tats ji­ha­distes contre des cibles juives en Eu­rope, entre 2012 et 2015, a fait 13 vic­times en France, en Bel­gique et au Da­ne­mark. Une sé­cu­ri­té ren­for­cée, et la dis­cré­tion ob­ser­vée par les juifs sur leur iden­ti­té, ont en­traî­né une di­mi­nu­tion des at­taques. L’at­ten­tion s’est dé­pla­cée vers l’an­ti­sé­mi­tisme de la gauche ra­di­cale. Le par­ti tra­vailliste en Grande-Bre­tagne, prin­ci­pal par­ti d’op­po­si­tion, et ten­dance po­li­tique de beau­coup de juifs, s’est dé­chi­ré cette an­née pour sa­voir quelles cri­tiques en­vers Is­raël de­vraient être consi­dé­rées comme an­ti­sé­mites. Je­re­my Cor­byn n’a ac­cep­té à contre­coeur que les im­pré­ca­tions niant le droit d’Is­raël à exis­ter et les ac­cu­sa­tions de se com­por­ter comme les na­zis.

Il est pour­tant sur­pre­nant que l’an­ti­sé­mi­tisme de droite, ob­sé­dé par les juifs sur un ter­ri­toire na­tio­nal, et ce­lui de gauche, par les juifs loin­tains, en Is­raël, aient pu sur­vivre. Le nombre de juifs de par le monde est mo­deste. En­vi­ron six mil­lions en Amé­rique, six mil­lions en Is­raël et en­vi­ron 2,5 mil­lions dis­per­sés ailleurs. Ce qui conduit cer­tains à par­ler d’un “an­ti­sé­mi­tisme sans juifs”.

La tue­rie de Pitts­burgh a été un ré­veil bru­tal face à la me­nace de l’ex­trême droite amé­ri­caine, et par­ti­cu­liè­re­ment celle des su­pré­ma­cistes blancs qui en­globent dans leur haine les juifs, noirs, mu­sul­mans et autres mi­no­ri­tés. Les groupes d’ex­trême droite en Amé­rique pro­fitent d’une plus grande li­ber­té de pa­role que les Eu­ro­péens – et ils ont un ac­cès fa­cile à des armes.

Ce qui lie ces haines dis­pa­rates est le conspi­ra­tion­nisme: croire que les juifs contrôlent l’éco­no­mie, les mé­dias ou le monde. “Quand vous com­men­cez à in­ter­pré­ter le monde en termes de com­plots, tôt ou tard, vous ren­con­trez l’an­ti­sé­mi­tisme” dit Dave Rich de la Com­mu­ni­ty Se­cu­ri­ty Trust, une oeuvre cha­ri­table bri­tan­nique qui cherche à pro­té­ger les ins­ti­tu­tions juives.

La fable la plus vi­vace, que les juifs com­plotent pour do­mi­ner le monde et dé­truire la ci­vi­li­sa­tion, a peut-être com­men­cé avec les “Pro­to­coles des sages de Sion”, un faux dis­tri­bué par le ré­gime tsa­riste en Rus­sie à par­tir de 1903. Ces tropes ont été ré­pan­dus par les ré­seaux so­ciaux qui peuvent trans­for­mer des ru­meurs en faits avé­rés et ré­pandre les idées ex­tré­mistes. Une ana­lyse de quatre mil­lions de tweets an­ti­sé­mites l’an der­nier a re­le­vé qu’un thème fa­vo­ri est la dia­bo­li­sa­tion de George So­ros, fi­nan­cier juif-hon­grois qui sou­tient des causes li­bé­rales. Le mou­ve­ment semble avoir dé­mar­ré en Rus­sie, pa­trie des ‘Pro­to­coles des sages de Sion’ avant d’at­teindre la Ser­bie, la Ma­cé­doine, la Tur­quie et son pays na­tal, la Hon­grie. En 2017, le gou­ver­ne­ment de Vik­tor Or­ban a éta­lé le vi­sage de George So­ros sur des af­fiches, avec le slo­gan “Ne lais­sons pas So­ros rire le der­nier.” L’hys­té­rie a at­teint la Grande-Bre­tagne, ou M. So­ros est ac­cu­sé d’avoir pous­sé la mon­naie bri­tan­nique en de­hors du mé­ca­nisme eu­ro­péen des changes en 1992. Un jour­nal a pu­blié une si­nistre une, l’ac­cu­sant de “sou­te­nir un pacte se­cret pour évi­ter le Brexit”. La droite amé­ri­caine n’a pas mis long­temps à uti­li­ser le vi­triol an­tiSo­ros,, et jjus­qu’auq ppré­sident Trumpp lui-même. À Pitts­burgh, cer­tains juifs en deuil disent “convul­ser de co­lère” contre M. Trump plus que contre le tueur. Un mo­ment clé est ar­ri­vé du­rant les troubles à Char­lot­tes­ville, l’an der­nier, entre na­tio­na­listes scan­dant “les juifs ne nous rem­pla­ce­ront pas!” et la contre-ma­ni­fes­ta­tion. M. Trump en est presque ar­ri­vé à faire l’amal­game entre les néo­na­zis et les an­ti­ra­cistes en di­sant qu’il y avait “des gens très bien des deux cô­tés”. C’était “une er­reur”, dit le rab­bin Hier, qui a conduit la prière lors de l’in­tro­ni­sa­tion de M. Trump. Ce pré­sident di­vise les fa­milles et les com­mu­nau­tés juives, ad­met le rab­bin. “Mais c’est dif­fi­cile de dire qu’il est an­ti-juifs. De tous les pré­si­dents qui ont pro­mis de dé­pla­cer l’am­bas­sade amé­ri­caine à Jé­ru­sa­lem-Ouest, il est le seul à l’avoir fait.”

En Eu­rope, des po­pu­listes ont éga­le­ment cher­ché à se rap­pro­cher d’Is­raël, que ce soit pour se la­ver de la tache du néo­na­zisme ou parce voient en Is­raël un État eth­no-na­tiop­q­qu’ils na­liste. En France, Ma­rine Le Pen et le Front na­tio­nal (au­jourd’hui re­bap­ti­sé le Ras­sem­ble­ment na­tio­nal), s’est ac­ti­vée pour net­toyer le par­ti de l’image an­ti­sé­mite qu’il avait sous son père, Jean-Ma­rie. Elle a dé­crit l’Ho­lo­causte comme “l’apo­gée de la bar­ba­rie” et pré­tend être “le meilleur rem­part” contre “le fon­da­men­ta­liste is­la­miste” pour les juifs. Un ex­con­seiller a même fon­dé un groupe ap­pe­lé l’Union des pa­triotes fran­çais juifs. L’of­fen­sive de charme a ren­con­tré ses li­mites. Du­rant la cam­pagne pré­si­den­tielle, en 2017, elle a scan­da­li­sé les juifs fran­çais en dé­cla­rant que la “France n’était pas res­pon­sable du Vél’ d’Hiv”, la rafle et la dé­por­ta­tion de juifs à Au­sch­witz en 1942. Is­raël, de son cô­té, a ré­com­pen­sé les ef­forts des po­pu­listes. Quand les juifs hon­grois ont per­sua­dé l’am­bas­sa­deur d’Is­raël à Bu­da­pest de dé­non­cer les af­fiches an­ti-So­ros comme an­ti­sé­mites, il a été contre­dit par le gou­ver­ne­ment is­raé­lien. Le mi­nistre des Af­faires étran­gères is­raé­lien a dé­crit M. So­ros comme une per­son­na­li­té “qui at­taque constam­ment les gou­ver­ne­ments dé­mo­cra­ti­que­ment élus d’Is­raël”, , et fi­nance des or­ga­ni­sa­tions g “qui dif­fament l’État hé­breu et cherche à nier son droit à se dé­fendre”. Ben­ja­min Ne­ta­nya­hu, le Pre­mier mi­nistre, semble voir en M. Or­ban une âme soeur, ca­pable d’al­lé­ger la pres­sion des Eu­ro­péens sur le trai­te­ment des Pa­les­ti­niens par Is­raël. Pour Keith Kahn-Har­ris, du Birk­beck Col­lege à Lon­don, le ba­di­nage de M. Ne­ta­nya­hu avec les po­pu­listes “di­vise la dia­spo­ra juive”.

Ce cli­mat tou­jours plus hai­neux alarme beau­coup de juifs. Pour la plu­part, ils ont bé­né­fi­cié de l’ère li­bé­rale que les po­pu­listes me­nacent. De­bo­rah Lips­tadt, de l’uni­ver­si­té Emo­ry en Geor­gie, au­teur d’un livre à pa­raître sur l’an­ti­sé­mi­tisme, es­time que les juifs en Amé­rique ont vé­cu un “âge d’or”.

Libres de vivre, étu­dier, tra­vailler où ils le vou­laient, les juifs se sont bien in­té­grés par­mi les élites des pays oc­ci­den­taux. Mais la haine des juifs, même la­tente, n’a ja­mais été éra­di­quée. Comme l’af­firme le rab­bin Sacks, “l’an­ti­sé­mi­tisme est le signe avant-cou­reur le plus fiable d’une of­fen­sive ma­jeure contre la li­ber­té, l’hu­ma­nisme et la di­gni­té dans la dif­fé­rence.” On dit que la vio­lence contre les juifs ne s’ar­rête ppas en­suite aux seuls juifs. À Pitts­burgh, en Amé­rique, cette piste san­glante s’est in­ver­sée. La haine meur­trière, qui tuait des Noirs dans des églises, a main­te­nant at­teint les juifs. Qui se­ront les pro­chains ?

“L’an­ti­sé­mi­tisme est le signe avant-cou­reur le plus fiable d’une of­fen­sive ma­jeure contre la li­ber­té, l’hu­ma­nisme et la di­gni­té dans la dif­fé­rence”

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