Putschs

Eco­no­mie des coups d’état.

Le Nouvel Economiste - - La Une - THE ECONOMIST Coup de gra­phiques

La ten­ta­tive sup­po­sée de coup p d’État pour ren­ver­ser tou­tré­cempp ment Re­cep Tayyip Er­do­gan, le pré­sident turc, est à la fois sur­pre­nante et fa­mi­lière. Qui au­rait cru que l’ar­mée turque, même frus­trée, ose­rait ren­ver­ser un pré­sident élu qui jouit d’un grand sou­tien par­mi la po­pu­la­tion ? Pour­tant, il n’y a pas si long­temps,p, la Tur­quieq était le théâtre d’un coup d’État en­vi­ron tous les dix ans. Ils étaient le pplus souvent in­at­ten­dus : la na­ture du coup d’État est qu’un gou­ver­ne­ment ne s’y at­tend pas. Mais ils sont as­sez fré­quents. Au cours des trois der­nières an­nées, , nous avons vu des coups d’État en Égypte et en Thaï­lande, sans­parp ler de plu­sieurs ten­ta­tives avor­tées dans d’autres pays. Cette ré­gu­la­ri­té a per­mis de pro­duire un cor­pus de tra­vaux de re­cherche sur les causes et les consé­quences des putschs, et par­ti­cu­liè­re­ment de leur di­men­sion éco­no­mique.q Il n’yy a ppas de rè­glesg im­muables. Chaque coup d’État est unique, truf­fé de com­plexi­tés po­li­tiques et so­ciales. Mais on dis­cerne néan­moins cer­taines ré­cur­rences. Com­men­çons par les chiffres. Jo­na­than Po­weel et Clay­ton Thyne, de l’uni­ver­si­té du Ken­tu­cky, ont col­lec­té des don­nées sur les coupsp d’État dans le monde entre 1950 et 2010. Se­lon leurs cal­culs, on en dé­nombre 457. Du­rant cette pé­riode, les mu­ti­nés pou­vaient comp­ter sur une ppro­ba­bi­li­té de réus­site de 50/50. Des 227 ten­ta­tives de coups d’État, 49.7 % ont réus­si et 230, soit 50,3 %, ont échoué. Mais les chiffres ont évo­lué ces der­nières an­nées. Les com­plo­teurs semblent avoir peau­fi­né leur art : leur taux de réus­site a grim­pé à 70 % après 2003. Une ex­pli­ca­tion pos­sible est que comme dans tous les sec­teurs, les “bonnes pra­tiques” se sont dif­fu­sées. On peut pen­ser que l’ou­vrage ‘Coup d’état : A Prac­ti­cal Hand­book’ (Un guide pra­tique du coup d’État), étude pu­bliée par Ed­ward Lutt­wak, a édu­qué les apprentis put­schistes. Les tâches de base (dé­te­nir les di­ri­geants clés, prendre d’as­saut les grands mé­dias, contrô­ler les prin­ci­pa­lesp ar­tères)) sont bien connues. Sa­chant ce­la, l’échec du coup d’État en Tur­quie est très sur­pre­nant, comme l’est aus­si en pre­mier lieu le fait qu’il ait été ten­té. Pour­tant, l’exemple de la Tur­quie montre aus­si que la tech­no­lo­gie bou­le­verse les for­mules connues. M. Er­do­gan a uti­li­sé les mé­dias so­ciaux pour ra­meu­ter ses par­ti­sans et ré­pon­du aux ques­tions d’une chaîne de télévision en strea­ming vidéo. Le nombre de putschs di­mi­nue avec le temps. L’apo­gée se si­tue au mi­lieu des an­nées 50,, avec ppres­queq 15 coups d’État an­nuels. Dans les an­nées 2000, le chiffre a re­cu­lé à moins de cin­qq ppar an. La ten­ta­tive de coup d’État en Tur­quie est la pre­mière cette an­née. En­core une fois, il y a de nom­breuses ex­pli­ca­tions pos­sibles au dé­clin des coups d’État, et l’une d’elles est l’éco­no­mie : le monde s’est en­ri­chi. En étu­diant un échan­tillon de 121 pays, John Lon­dre­gan et Keith Poole, qui tra­vaillaient alors à l’uni­ver­si­té Car­ne­gie Mel­lon, ont conclu en 1990 que les sou­lè­ve­ments avaient 21 fois pplus de ppro­ba­bi­li­té de se ppas­ser dans les pays les plus pauvres. Étu­diant un autre échan­tillon de pays, Paul Col­lier et Anke Hoef­fler d’Ox­ford ont conclu en 2007 qque le ris­queq d’un coup d’État chu­tait de 27 % quand le re­ve­nu par tête dou­blait. Dans la même lo­gique, le taux de crois­sance compte.p Un ppoint de pplus ré­duit la pro­ba­bi­li­té de coup d’État de 4,4 %. Le co­rol­laire est, na­tu­rel­le­ment, qu’une crois­sance plus lente aug­mente ce risque. Il n’existe pas de seuil pré-éta­bli. Re­gar­dez la Co­rée du Nord ou le Zim­babwe, aux éco­no­mies dé­sas­treuses de­puis des an­nées : les mi­li­taires n’ont pas dé­fe­nes­tré leurs di­ri­geants. Mais l’axiome est : tant qque l’éco­no­mie va bien, les coups d’État se tiennent tran­quilles. Dans le cas de la Tur­quie, l’at­ten­tion s’est fixée – et à rai­son – sur le ma­laise de l’ar­mée face à l’au­to­ri­ta­risme de M. Er­do­gang et à sa dé­vo­tion à l’is­lam, dans un État qui fut fé­ro­ce­ment laïc. Il faut aus­si re­mar­quer que la crois­sance ces dix der­nières an­nées a dé­çu, et que les ré­for­mistes ont été mis à l’écart ces der­niers mois. Qu’ar­rive-t-il à la crois­sance après un putsch ? On dit par­fois que les coups peuvent être utiles. Ils per­mettent à des lea­ders aux pieds sur terre de se dis­pen­ser de ma­noeuvres po­li­tiques oi­seuses et d’im­po­ser de bonnes ré­formes. C’était un des ar­gu­mentsg ppré­sen­tés ppour le coupp en Égypte en 2013, puis à nou­veau en Thaï­lande en 2014. Mais c’est peu cré­dible, se­lon Eric Meyers­son du Stock­holm Ins­ti­tute of Tran­si­tio­nal Eco­no­mics,, qqui a étu­dié des cen­taines de coupsp d’État,, tant réus­sis que ra­tés. Les coups d’État avor­tés ont peu d’ef­fets re­pé­rables sur la crois­sance d’un pays : après une bouf­fée de vo­la­ti­li­té, les choses re­viennent ra­pi­de­ment à leur état an­té­rieur. Les coups dits ‘réus­sis’, eux, ont un im­pact réel, mais uni­que­ment dans les pays qui connaissent dé­jà la dé­mo­cra­tie. Dans ces pays, les putschs font chu­ter le re­ve­nu par tête, jus­qu’à 1,3 % par an sur une dé­cen­nie. Par consé­quent, les re­ve­nus di­mi­nuent de plus de 10 % dans les dé­mo­cra­ties vic­times d’un coup d’État. Dans les pays à ré­gime au­to­ri­taire, les putschs ne font pas ggrande dif­fé­rence sur le longg terme. Les coups d’État sont aus­si as­so­ciés à une sé­rie de pa­tho­lo­gies éco­no­miques, sur­tout dans les dé­mo­cra­ties. Les dé­penses so­ciales sont re­vues à la baisse, peut-être parce que l’élite qui a ren­ver­sé les pré­cé­dents di­ri­geants veut à son tour s’en­ri­chir, et en­ri­chir les proches. La sta­bi­li­té fi­nan­cière a ten­dance à se dé­té­rio­rer quand les gou­ver­ne­ments s’en­dettent. Une lé­gi­ti­mi­té dou­teuse rend plus dif­fi­cile de le­ver les im­pôts, et les in­ves­tis­seurs étran­gers de­viennent mé­fiants. Pour­quoiq les dé­mo­cra­ties sup­por­tentpp si mal les coups d’État ? M. Meyers­son a son ex­pli­ca­tion.p Les coups d’États sont plus­des­tru­cy teurs pour elles. Dans les ré­gimes au­to­ri­taires, sans mé­ca­nismes de tran­si­tion du pou­voir, les coups font par­tie de l’ordre na­tu­rel des choses. Dans les dé­mo­cra­ties, même les plus faibles comme la Thaï­lande, ou les nais­santes comme l’Égypte,gyp , les coups d’État re­pré­sentent une rup­ture fon­da­men­tale et contra­rie le pro­ces­sus de leur dé­ve­lop­pe­ment. De ce ppoint de vue,, l’échec du coupp d’État ré­cent en Tur­quie est de bon au­gure pour l’éco­no­mie turque. Les gé­né­raux au­raient pu of­frir une illusion de sta­bi­li­té, mais le coût éco­no­mique au­rait été sé­vère, sans par­ler de la co­lère de la po­pu­la­tion. Pour­tant, en Tur­quie, les consé­quences d’un coup ra­té sont presque les mêmes que celles d’un coup réus­si. Il ne pro­met pas de de­ve­nir une vic­toire de la dé­mo­cra­tie turque. M. Er­do­gan, au lieu de ren­for­cer les ins­ti­tu­tions dé­mo­cra­tiques, purge ses en­ne­mis, vrais ou faux, et conso­lide son pou­voir per­son­nel. Les putschs existent aus­si en mo­dèles so­phis­ti­qués.

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