Soyez gen­til avec les nerds et les geeks, vous fi­ni­rez par tra­vailler pour eux

Ou­bliez les ados co­ol. Les geeks au­jourd’hui font les ten­dances.

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Il y a cinq ans, Zach Sims, un jeune homme alerte et am­bi­tieux de 21 ans, a lan­cé Co­dea­ca­de­my, une start-up qui pro­po­sait d’ap­prendre à co­der via des cours en ligne. Il se sou­vient d’avoir ‘pit­ché’ son idée de­vant des in­ves­tis­seurs et d’avoir eu droit à “un concert de non”. À l’époque, les scep­tiques pen­saient que la pro­gram­ma­tion était une ac­ti­vi­té étrange des­ti­née à des geeks mar­gi­naux...

Il y a cinq ans, Zach Sims, un jeune homme alerte et am­bi­tieux de 21 ans, a lan­cé Co­dea­ca­de­my, une star­tup qui pro­po­sait d’ap­prendre à co­der via des cours en ligne. Il se sou­vient d’avoir ‘pit­ché’ son idée de­vant des in­ves­tis­seurs et d’avoir eu droit à “un concert de non”. À l’époque, les scep­tiques pen­saient que la pro­gram­ma­tion était une ac­ti­vi­té étrange des­ti­née à des geeks mar­gi­naux. Ils se trom­paient. De­puis 2011, plus de 25 mil­lions de per­sonnes se sont abon­nées à Co­dea­ca­de­my. De même, des cours ac­cé­lé­rés en pré­sen­tiel pour ap­prendre à co­der, ap­pe­lés ‘boot camps du code’, ont fait tache d’huile dans le monde en­tier. Ceux qui en­vi­sagent de tra­vailler dans la tech ou de lan­cer leur propre start-up sont tou­jours plus nom­breux. Cette an­née, le to­tal des re­ve­nus gé­né­rés par ces boot camps at­tein­dra en­vi­ron 200 mil­lions de dol­lars, en Amé­rique seule­ment. “Soyez gen­til avec les nerds. Il y a des chances que vous fi­nis­siez par tra­vailler pour eux” avait écrit Charles Sykes, au­teur du livre ‘50 règles que les en­fants n’ap­prennent pas à l’école’, pu­blié pour la pre­mière fois en 2007. Au­jourd’hui, il faut plus que ja­mais trai­ter les nerds avec res­pect. Pas seule­ment parce que les en­tre­prises se ba­garrent pour les em­bau­cher. Les geeks com­mencent à dic­ter leur loi aux nou­veaux pro­duits et ser­vices. Ste­phen O’Gra­dy du ca­bi­net de consul­tants RedMonk, ap­pelle ces dé­ve­lop­peurs les “nou­veaux fai­seurs de rois” : ils sont der­rière toutes les dé­ci­sions que leur en­tre­prise prend en ma­tière de tech­no­lo­gie, à un point qui n’au­rait ja­mais été pos­sible au­pa­ra­vant. Des or­di­na­teurs per­son­nels jus­qu’aux ré­seaux so­ciaux comme Twit­ter et Fa­ce­book, de nom­breux lo­gi­ciels, ap­pli­ca­tions et pla­te­formes ont été in­ven­tés par des fon­dus de tech en­thou­siastes qui les tes­taient dans leur ga­rage ou leur dor­toir d’uni­ver­si­té, et qui sont de­ve­nus des géants de la tech connus du monde en­tier. Slack, une mes­sa­ge­rie pro­fes­sion­nelle qui am­bi­tionne de rem­pla­cer le mail, a com­men­cé comme un ou­til per­met­tant aux dé­ve­lop­peurs de com­mu­ni­quer entre eux, avant que la mes­sa­ge­rie n’in­tègre d’autres fonc­tions et n’en­va­hisse d’autres en­tre­prises. L’in­fluence des nerds va au-de­là de la tech­no­lo­gie. Ils exercent une in­fluence cultu­relle très éten­due. La sé­rie ‘Si­li­con Val­ley’ de HBO, qui va bien­tôt en­ta­mer sa qua­trième sai­son, pré­sente le monde des co­deurs et des dé­ve­lop­peurs dans une start-up, dans toute sa gloire et son hor­reur. Son suc­cès laisse pen­ser que le grand pu­blic est vrai­ment pas­sion­né par ce qui se passe der­rière la porte du ga­rage. Les “te­chies’” de San Fran­cis­co ne se contentent pas de por­ter des sweats à ca­puche avec l’ins­crip­tion “G K” sur la poi­trine. Ceux qui n’ont pas as­sez le goût du risque pour quit­ter l’uni­ver­si­té avant d’être di­plô­més (comme l’ont fait Bill Gates et Mark Zu­cker­berg) se pré­ci­pitent, de plus en plus nom­breux, vers la Si­li­con Val­ley dès leur di­plôme en poche. Ils tournent le dos à des car­rières à Wall Street pour co­der leur as­cen­sion jus­qu’au 1 % du som­met. Les nerds ont aus­si da­van­tage d’in­fluence parce que leurs rangs se ren­forcent. Le ca­bi­net d’études IDC es­time qu’il y a main­te­nant 20 mil­lions de dé­ve­lop­peurs in­for­ma­tiques pro­fes­sion­nels ou ama­teurs dans le monde. C’est une es­ti­ma­tion pro­ba­ble­ment basse. Les jeux vi­déo ‘gee­ky’ et très ad­dic­tifs sé­duisent de plus en plus. Chaque mois, au moins 70 mil­lions de per­sonnes jouent à League of Le­gends, un jeu en ligne com­plexe ras­sem­blant des mil­lions de joueurs en même temps. C’est plus que les joueurs li­cen­ciés de ba­se­ball, soft­ball ou ten­nis dans le monde. Con­clu­sion : il est conseillé aux en­tre­prises de suivre at­ten­ti­ve­ment l’émer­gence de la “nerd éco­no­mie” qui va bien au-de­là de leurs be­soins di­rects en tech­no­lo­gie. Les ca­pi­tal-ris­queurs ont été les pre­miers à per­ce­voir cette ten­dance. Ch­ris Dixon de An­drees­sen Ho­ro­witz, un fonds de ca­pi­tal-risque de la Si­li­con Val­ley, dit qu’il sur­veille constam­ment “ce que les gens les plus fu­tés font du­rant leurs week-ends”, car ce­la donne des in­dices sur ce qui de­vien­dra ‘mains­tream’ – un phé­no­mène de masse – dans dix ans. En sui­vant cette mé­thode, An­drees­sen Ho­ro­witz a in­ves­ti dans dif­fé­rents ou­tils et pro­duits que ces avant-gar­distes ont dé­jà adop­tés, dont un re­pas li­quide riche en nu­tri­ments pro­duit par une start-up ap­pe­lée Noo­tro­box, qui pro­pose aus­si du ca­fé qui se mâche, pour ceux qui sont trop pa­res­seux ou trop mi­san­thropes pour com­man­der un ca­fé li­quide à un ser­veur. “L’es­tuaire de la ri­vière cultu­relle s’est dé­pla­cé de New York à Los An­geles et à San Fran­cis­co”, se­lon M. Dixon. La nour­ri­ture pour nerds n’est pas la seule chose qui in­té­resse les ca­pi­tal-ris­queurs. Leurs choix ves­ti­men­taires sont aus­si sui­vis de près. War­by Par­ker, un fa­bri­cant de lu­nettes, et Stance, une start-up qui pro­duit des chaus­settes aux cou­leurs écla­tantes pour cette tri­bu, ont le­vé 200 mil­lions de dol­lars en ca­pi­tal-risque. Tous deux vendent prin­ci­pa­le­ment aux ‘te­chies’ ain­si qu’aux ‘fa­shion aware’, les jeunes nerds qui se sou­cient de leur ap­pa­rence. La fron­tière entre le nerd et le hips­ter est par­fois dif­fi­cile à dé­ter­mi­ner. La fa­meuse “éco­no­mie du par­tage”, illus­trée par les ap­pli­ca­tions de taxis Lyft et par Airbnb, était à l’ori­gine faite pour les nerds : ils pré­fèrent louer plu­tôt qu’ache­ter. Les marques exis­tantes et grand pu­blic com­mencent aus­si à suivre les ten­dances nerds. Moun­tain Dew et Do­ri­tos spon­so­risent des concours de jeux vi­déo et des “ro­déos” où les concur­rents font des courses de drones au-des­sus des stades. In­tré­pides pour s’aven­tu­rer là où vont les nerds, ces marques es­pèrent ac­qué­rir en re­tour une cer­taine cré­di­bi­li­té. Les “Ha­cka­thons”, ces ren­contres où les en­tre­prises in­vitent leurs em­ployés et les ta­lents qu’ils es­pèrent at­ti­rer, consistent à veiller toute la nuit pour co­der en mangeant des piz­zas. Les ha­cka­tons sont de­ve­nus de ri­gueur pour re­cru­ter de nou­veaux dé­ve­lop­peurs. Même des so­cié­tés tra­di­tion­nelles comme Mas­terCard et Dis­ney ont com­men­cé à or­ga­ni­ser les leurs. Néan­moins, tout ce­la de­vient par­fois un peu em­bar­ras­sant. Le géant amé­ri­cain de l’in­dus­trie GE a lan­cé une cam­pagne de spots TV qui montre comment il re­crute des dé­ve­lop­peurs, aus­si gê­nante à re­gar­der qu’un in­gé­nieur qui ten­te­rait un spec­tacle de co­mé­die pour la pre­mière fois. Haa­gen-Dazs, le fa­bri­cant de glaces, a fait une cam­pagne d’af­fi­chage à San Fran­cis­co qui pro­clame fiè­re­ment : “Nous sommes une start-up de 56 ans”. Suit la re­cette de la glace à la va­nille en code in­for­ma­tique. Le suc­cès fou­droyant de Po­ke­mon Go, le jeu de réa­li­té aug­men­tée, fait réa­li­ser que d’énormes bé­né­fices peuvent être ti­rés de ces do­maines d’avant-garde que les nerds testent avant les autres. Mal­heu­reu­se­ment, les ob­ser­ver et ten­ter de les sé­duire n’est pas une stra­té­gie qui marche à tous les coups. Les pro­duits ou loi­sirs qu’ils aiment ne de­vien­dront pas au­to­ma­ti­que­ment des suc­cès. Votre ré­dac­trice, qui a tes­té les re­pas li­quides et le ca­fé à mâ­cher au grand dé­plai­sir de son es­to­mac, se de­mande s’ils se­ront un jour une sé­rieuse concur­rence pour la nour­ri­ture so­lide et le ca­fé chaud li­quide. Quand les grands groupes tentent de “par­ler geek”, ils risquent de pas­ser pour contre­faits et alié­nants, exac­te­ment ce qu’ils es­saient de ne plus être. Les nerds sont peut-être de nou­veaux pres­crip­teurs d’achats, mais ils dé­daignent les grandes marques et le mar­ke­ting trop trans­pa­rent. Les en­tre­prises vont de­voir s’ap­pli­quer da­van­tage pour leur en­voyer un mes­sage co­dé, mais co­ol.

Tout ce­la est trop geek pour moi

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