Car­lo Ro­vel­li

Phy­si­cien

Le Nouvel Economiste - - La Une - LU­DO­VIC HUNTER-TILNEY, FT

“En France, cri­ti­quer un scien­ti­fique, c’est l’of­fen­ser”

Au­tour d’un af­fo­ga­to qui illus­tre­ra les lois de la ther­mo­dy­na­mique, le phy­si­cien ita­lien cé­lèbre pour avoir ren­du la science com­pré­hen­sible à tous parle de sa jeu­nesse po­li­ti­que­ment ra­di­cale et du plai­sir qu’il prend à trans­for­mer notre vi­sion de l’uni­vers

Des vagues de pho­tons voya­geant à la vi­tesse de la lu­mière ont quit­té le so­leil pour leur voyage vers Londres il y a huit mi­nutes. À peu près au même mo­ment, le pro­fes­seur Car­lo Ro­vel­li est ar­ri­vé en avance pour notre dé­jeu­ner. Il s’est as­sis à notre table et a com­man­dé une li­mo­nade en ou­vrant un exem­plaire du jour­nal consa­cré à la lit­té­ra­ture, la ‘Lon­don Re­view of Books’. C’est ain­si, lors de mon ar­ri­vée ir­ra­diée par le so­leil, que je le trouve, en train de lire de­vant une deuxième li­mo­nade. Car­lo Ro­vel­li est l’un des plus im­por­tants théo­ri­ciens de la phy­sique au monde. Sa spé­cia­li­té est la gra­vi­té quan­tique, une théo­rie qui tente de ré­soudre ce qu’il dé­crit comme “l’un des grands pro­blèmes en sus­pens” de la phy­sique. Ses re­cherches sont im­por­tantes au point de mé­ri­ter un sé­mi­naire de cinq jours, le “Car­lo Fest” – Fes­ti­val de Car­lo – qui a été or­ga­ni­sé en mai der­nier à l’oc­ca­sion de son soixan­tième an­ni­ver­saire. Mais la rai­son pour la­quelle il fait dé­sor­mais par­tie des scien­ti­fiques cé­lèbres est son ta­lent pour vul­ga­ri­ser des concepts scien­ti­fiques im­men­sé­ment com­plexes. Son livre, ‘ Se­ven Brief Les­sons on Phy­sics’, a été un best-sel­ler dans son pays, l’Ita­lie, en 2014. Il est main­te­nant dis­po­nible en an­glais. Le livre était à l’ori­gine une ch­ro­nique qu’il te­nait dans le quo­ti­dien éco­no­mique ita­lien ‘Il Sole 24 Ore’. Avec lui, le monde ver­ti­gi­neux des pro­tons, élec­trons, gluons, quants, trous noirs chauds et temps dis­con­ti­nu de­vient élé­gant et com­pré­hen­sible pour le com­mun des cer­veaux. Au res­tau­rant Clarke’s, il est vê­tu d’une che­mise noire à manches courtes et d’un pan­ta­lon noir. Ses

che­veux gris ébou­rif­fés sont plus sombres sur les tempes, comme s’ils re­flé­taient l’ac­ti­vi­té men­tale in­tense qui se dé­roule entre les deux. Il porte des lu­nettes pour lire le me­nu et ré­siste quand je l’en­cou­rage à lais­ser libre court à son ap­pé­tit en choi­sis­sant par exemple le “ca­viar Exe­moor pour deux” à 67 livres. Il pré­fère une mo­deste sa­lade de moz­za­rel­la avec des ha­ri­cots d’Es­pagne, des figues vio­lettes, des feuilles de lai­tue amère au vi­naigre bal­sa­mique. Cô­té bois­son, H2O a sa pré­fé­rence sur C2H6O. Il s’agit dans ce cas pré­cis d’un verre de vin. Le res­tau­rant, l’un des pi­liers du quar­tier de Ken­sing­ton, est vaste et blan­chi à la chaux, les conver­sa­tions des convives forment un lé­ger fond so­nore. Car­lo Ro­vel­li est as­sis sous une es­tampe se­mi-abs­traite de Ho­ward Hodg­kin, in­ti­tu­lée‘ Frost’. Ailleurs, hors de notre vue, il y a plu­sieurs des­sins de Lu­cian Freud, qui ve­nait chez Clarke’s presque chaque jour. Le lieu a été choi­si par ses édi­teurs bri­tan­niques et cor­res­pond aux goûts cu­li­naires de Ro­vel­li, même s’il ne re­marque pas les oeuvres d’art. Il a l’avan­tage de ne pas pré­sen­ter les dif­fé­rentes aver­sions ro­vel­liennes pour les res­tau­rants bruyants, les plats épi­cés et l’ail, ce qui est éton­nant pour un Ita­lien qui vit dans le sud de la France.

“Dans ma fa­mille, il n’y avait pas d’ail” dit-il en an­glais. Il ajoute qu’il a hé­ri­té de la haine de son père pour cet in­con­tour­nable condi­ment mé­di­ter­ra­néen. Mais ses ma­nières cha­leu­reuses et gé­né­reuses cor­res­pondent bien à un autre cli­ché sur les Ita­liens. “Je suis ita­lien” dit-il en sou­riant. “Donc vous pou­vez me de­man­der ce que vous vou­lez” …

J’an­nonce que j’ai­me­rais com­men­cer l’en­tre­tien en contes­tant une af­fir­ma­tion lue dans ‘Se­ven Brief Les­sons on Phy­sics’.

“Oh” dit-il, sur­pris. “Êtes-vous un scien­ti­fique ?” Non – je ré­ponds aus­si cé­ré­mo­nieu­se­ment que pos­sible –, je suis le cri­tique mu­sique pop du FT. Ro­vel­li rit. Pas avec le dé­dain d’un rec­teur à la table cen­trale du ré­fec­toire de l’uni­ver­si­té, mais avec la lé­gère in­quié­tude de quel­qu’un qui se de­mande dans quoi il s’est en­ga­gé. Le pas­sage du livre que je cite est sa dé­non­cia­tion de“l’in­com­pré­hen­sion et la mé­fiance qu’une par­tie non né­gli­geable de notre culture contem­po­raine té­moigne en­vers la science”. Bien au contraire, j’ar­gu­mente, le sta­tut cultu­rel des scien­ti­fiques n’a ja­mais été aus­si pres­ti­gieux. Les images de cher­cheurs en blouse blanche de la­bo­ra­toire ont été rem­pla­cées par des vi­sions de prouesses in­tel­lec­tuelles hé­roïques. Les fi­nan­ce­ments sont aus­si de la par­tie. En 2010, le bud­get du gou­ver­ne­ment bri­tan­nique des­ti­né aux sciences à l’uni­ver­si­té était sanc­tua­ri­sé alors que ce­lui des­ti­né aux sciences hu­maines a su­bi des coupes sé­vères.

“Vous sa­vez, je pense que vous avez rai­son” concède-t-il, les mains sur la table, jouant avec sa cuillère à des­sert et sa four­chette comme s’il condui­sait une lé­gère ex­pé­rience sur la fric­tion. “Mais c’est ré­cent, je di­rais. Et la Gran­deB­re­tagne est pro­ba­ble­ment le pays le moins tou­ché par cette [mé­fiance en­vers la science]. La men­ta­li­té en France et en Al­le­magne est do­mi­née par l’idée gré­go­rienne que la vé­ri­table connais­sance n’est pas scien­ti­fique. La science est en quelque sorte ‘de se­conde classe’. Et c’est pire aux ÉtatsUnis. Je veux dire, bon, beau­coup d’Amé­ri­cains ne croient pas à l’évo­lu­tion des es­pèces ou au chan­ge­ment cli­ma­tique, je pense qu’il y a un pro­blème avec les an­ti-science.” Notre ser­veur se ma­té­ria­lise avec les plats. Il place la sa­lade de moz­za­rel­la de­vant Car­lo Ro­vel­li. La moz­za­rel­la est im­por­tée par avion de Naples, comme les to­mates qui ac­com­pagnent ma sa­lade de lan­gouste qui, elle, ar­rive sur un lit de feuilles de ro­quette et d’avo­cat. Ro­vel­li dé­crète que sa sa­lade est “bonne” mais sans s’étendre plus. Pour les lois de la phy­sique, sa sa­lade est la plus simple par­mi celles qui fi­gurent au me­nu, celle qui exige le moins d’éner­gie dans sa trans­for­ma­tion de ma­té­riaux de base en plat pro­po­sé dans un res­tau­rant haut de gamme.

“J’aime la nour­ri­ture simple”, dit-il. “Je vis près de la mer, je me ré­veille le ma­tin et je vois la Mé­di­ter­ra­née. J’ai un pe­tit ba­teau, je sors na­vi­guer avec du pain, du fro­mage et des to­mates, et je suis heu­reux.” Il vit à Cas­sis, le pit­to­resque pe­tit port proche de Mar­seille, où il tra­vaille au Centre de phy­sique théo­rique de l’uni­ver­si­té d’AixMar­seille. Au­pa­ra­vant, il a en­sei­gné à l’uni­ver­si­té en Ita­lie et aux États-Unis.

“Il existe des styles très dif­fé­rents en science” dit-il

entre deux bou­chées de sa­lade.“Les uni­ver­si­tés amé­ri­caines sont ouvertes aux nou­velles idées, à un point ex­tra­or­di­naire. Les désac­cords sont bien mieux to­lé­rés, et en­cou­ra­gés. Mais l’Eu­rope donne par­fois plus d’es­pace pour tra­cer votre propre che­min.” Le meilleur pays pour conduire des dé­bats

scien­ti­fiques sé­rieux est l’Al­le­magne.“C’est ça, toute sa beau­té. Ils vous re­gardent sim­ple­ment dans les yeux et ils disent : ‘Je ne suis pas d’ac­cord, vous vous trom­pez’. En France, tout est beau­coup plus com­pli­qué, flou et trouble. Vous n’al­lez pas voir un grand pro­fes­seur pour lui dire que vous n’êtes pas d’ac­cord avec lui – il s’of­fen­se­rait.” L’Al­le­magne fut la langue prin­ci­pale de la phy­sique jus­qu’à la mon­tée du na­zisme. Je lui de­mande s’il est utile de lire les textes scien­ti­fiques dans leur langue d’ori­gine, comme lire Proust en fran­çais plu­tôt qu’une tra­duc­tion.

“Com­ment sa­vez-vous que je lis Proust ?” s’ex­clame Ro­vel­li en re­cu­lant sur sa chaise, comme s’il ve­nait d’as­sis­ter à un tour de té­lé­ki­né­sie in­ex­pli­cable pour la science. Il se trouve qu’il re­lit ac­tuel­le­ment ‘ À la

re­cherche du temps per­du’, en fran­çais, après l’avoir lu pour la pre­mière fois lors­qu’il était étu­diant. (Pour ce qui est des textes scien­ti­fiques en VO, “en gé­né­ral, les scien­ti­fiques ne le font pas et je trouve que c’est une er­reur, je pense qu’ils de­vraient le faire pour voir com­ment l’idée est née.”) Dans son livre ‘ Se­ven Brief Les­sons about

Phy­sics’, Car­lo Ro­vel­li com­pare une équa­tion d’Ein­stein sur la cour­bure de l’es­pace à la “beau­té se­crète d’un qua­tuor pour cordes de Bee­tho­ven de la der­nière pé­riode” et place la théo­rie de la re­la­ti­vi­té au même ni­veau que ‘Le roi

Lear’ de Sha­kes­peare et la cha­pelle Six­tine. En 2011, il a pu­blié une bio­gra­phie d’un phi­lo­sophe grec, Anaxi­mandre de Mi­let. “La meilleure par­tie de la culture ita­lienne, c’est sa tra­di­tion ve­nue de la Re­nais­sance d’as­sem­bler les choses, qui a com­men­cé avec Ga­li­lée”, dit-il en plan­tant sa four­chette dans une figue. “En Ita­lie, cer­tains cri­tiques lit­té­raires pensent que Ga­li­lée est le meilleur des écri­vains en prose. À la base, il y a l’idée qu’un hon­nête homme de­vrait tout sa­voir, quoi qu’il fasse. Je ne suis cer­tai­ne­ment pas le seul par­mi les phy­si­ciens ita­liens à avoir étu­dié le latin, le grec, l’his­toire et la phi­lo­so­phie. Et c’est rare en de­hors de l’Ita­lie.” Il est né à Vé­rone en 1956. Son père, un in­gé­nieur, a fon­dé une en­tre­prise de BTP, le sec­teur em­blé­ma­tique du pas­sage à la mo­der­ni­té d’une Ita­lie en ruines après la guerre. “Mon père est un homme très in­tel­li­gent, doux, pas un uni­ver­si­taire” dit-il.“Ma mère res­tait à la mai­son, comme les femmes le fai­saient à l’époque, et s’oc­cu­pait des en­fants. J’étais en­fant unique. Ma mère est aus­si ex­trê­me­ment in­tel­li­gente mais éga­le­ment très pas­sion­née. Ils viennent tous deux de la bour­geoi­sie mais pas de la grande bour­geoi­sie.” Ce fut une édu­ca­tion pleine d’af­fec­tion, une

“fa­mille par­faite”, mais à l’ado­les­cence, Car­lo Ro­vel­li a re­je­té les conven­tions. “J’étais re­belle comme on l’était dans les an­nées 1970. À un mo­ment don­né, j’ai com­men­cé à lais­ser pous­ser mes che­veux. Je ne vou­lais pas al­ler à l’uni­ver­si­té, d’ailleurs. Je vou­lais être men­diant, comme un va­ga­bond.” Le maître d’hô­tel qui pa­trouille dans la salle du res­tau­rant glisse jus­qu’à nous pour rem­plir nos verres d’eau et pro­po­ser du pain, que nous ac­cep­tons tous les deux. Car­lo Ro­vel­li re­prend son ré­cit sur les voies dé­tour­nées qui l’ont conduit à la phy­sique théo­rique. Il a choi­si cette fi­lière à l’uni­ver­si­té de Bo­logne, un choix d’orien­ta­tion “sur­tout dû au ha­sard”. Au grand déses­poir de ses pa­rents, il fut un étu­diant peu mo­ti­vé, qui pré­fé­rait lire des ou­vrages de lit­té­ra­ture et de phi­lo­so­phie. Il s’est aus­si je­té dans la po­li­tique ra­di­cale de la ville de Bo­logne. Du mi­lieu à la fin des an­nées 70, une stra­té­gie de la ten­sion s’y était ins­tal­lée entre l’As­sem­blée ré­gio­nale di­ri­gée par les com­mu­nistes, et les étu­diants de gauche “au­to­nomes” qui s’op­po­saient à toute forme d’au­to­ri­té. “Nous pen­sions avec beau­coup de naï­ve­té que nous fai­sions par­tie d’un mou­ve­ment énorme qui al­lait en­gen­drer plus d’éga­li­té, de jus­tice et de paix dans le monde” se sou­vient-il. “Et ce mou­ve­ment était ample parce qu’il en­glo­bait tant les mar­xistes lé­ni­nistes que les hip­pies pa­ci­fistes qui fu­maient de la ma­ri­jua­na et chan­tait ‘Hare Kri­sh­na’.” À 20 ans, après un an d’uni­ver­si­té, il pas­sa neuf mois à voya­ger au Ca­na­da et aux États-Unis en au­to-stop, ins­pi­ré par les écri­vains de la “beat gé­né­ra­tion”. C’était une vie de Pink Floyd, d’uto­pies et de LSD, la contre-culture dans toute sa splen­deur.

“Bien sûr” opine-t-il. “Le LSD était im­por­tant pour nous. Nous le pre­nions très au sé­rieux. C’était une très bonne édu­ca­tion, ne pas croire aux idées re­çues et es­sayer quelque chose d’un peu dif­fé­rent. Je pense que ça a joué un rôle. En plus, la fo­lie de l’époque m’a don­né, à moi comme à beau­coup d’autres, le cou­rage de par­tir. Et dans les sciences, vous avez be­soin de ça.” Nos as­siettes, que nous avons vi­dées à pe­tite vi­tesse, sont dé­bar­ras­sées. “Vous sa­vez, je pren­drais bien un des­sert” dit Car­lo Ro­vel­li. Il choi­sit ra­pi­de­ment la pan­na cotta au ci­tron avec des gro­seilles et du cro­quant d’amandes. Je sol­li­cite son aide pour choi­sir le des­sert le plus com­plexe se­lon les lois de la phy­sique. Il se trouve qu’il s’agit de l’af­fo­ga­to, du ca­fé chaud ver­sé sur de la glace à la va­nille. “C’est lut­ter contre le se­cond prin­cipe de la ther­mo­dy­na­mique”

ex­plique Ro­vel­li.“C’est une ten­ta­tive déses­pé­rée d’ar­rê­ter le temps. C’est ce que j’es­saye de faire dans mes tra­vaux de phy­sique.” En d’autres termes : ma glace va fondre. L’amour de Car­lo Ro­vel­li pour la phy­sique dé­rive d’un trans­fert d’éner­gie si­mi­laire à la fin des an­nées 1970. Il est né quand sa foi dans la po­li­tique et la contre-culture s’est re­froi­die.

“La science a été mon che­min à moi de­puis” dit-il. “En un sens, avec la science, vous pou­vez faire une ré­vo­lu­tion, les choses changent vrai­ment. Notre vi­sion du monde a chan­gé.” La dis­ci­pline qui l’at­ti­rait est l’une des plus com­plexes de la phy­sique théo­rique. La gra­vi­té quan­tique tente de ré­con­ci­lier les deux pi­liers de la phy­sique du XXe siècle : la mé­ca­nique quan­tique, théo­ri­sée en pre­mier par le phy­si­cien al­le­mand Max Planck en 1900, et la théo­rie gé­né­rale de la re­la­ti­vi­té, dé­cou­verte par l’ami de Plank, Al­bert Ein­stein, en 1915. Chaque dé­cou­verte sur la na­ture du temps, de l’es­pace et de la gra­vi­té est fon­da­men­tale pour la phy­sique moderne. Ce­pen­dant, au­cune ne s’im­brique ai­sé­ment dans l’autre. La gra­vi­té est l’un des points de contra­dic­tion. Ro­vel­li a ac­com­pli un tra­vail fon­da­men­tal avec son col­lègue Lee Smo­lin sur une théo­rie nom­mée gra­vi­ta­tion quan­tique à boucles. Il dé­crit Lee Smo­lin comme “mon meilleur ami et col­la­bo­ra­teur”. Si leur théo­rie est prou­vée, ce­la re­pré­sen­te­rait la conquête de l’un des Graals de la phy­sique. “La théo­rie est plus ou moins là, elle est ré­di­gée”

dit-il. “Il y a des choses que nous ne com­pre­nons pas en­core, mais la ques­tion est sur­tout com­ment la tes­ter.” S’il peut être prou­vé que sa théo­rie est juste, alors ses pairs, qui ont pas­sé leur car­rière à tra­vailler sur l’autre hy­po­thèse, la théo­rie des cordes ( que Ro­vel­li ré­fute avec res­pect), ver­ront leur la­beur et leurs sa­cri­fices dé­pen­sés en vain. “C’est comme jouer au foot” dit-il en haus­sant les épaules. “Ou bien vous ga­gnez, ou

bien vous per­dez.”

Nos des­serts ar­rivent. Comme un as­sis­tant de la­bo­ra­toire hé­si­tant (“C’est bien comme ça qu’on

fait, non ?”), je verse le ca­fé sur ma glace à la va­nille sous son re­gard. La se­conde loi de la ther­mo­dy­na­mique entre en ac­tion. La glace su­bit le pro­ces­sus ir­ré­ver­sible de rup­ture en­tro­pique.

“C’est l’his­toire de votre vie, pas vrai ?” re­marque Car­lo Ro­vel­li avec bonne hu­meur en pre­nant une cuille­rée de pan­na cotta. Pour le fu­tur, il an­ti­cipe des avan­cées dans ses re­cherches sur la gra­vi­té quan­tique.“Avant, je pen­sais ‘bon, je ne le ver­rai pas de mon vi­vant’. Et main­te­nant, j’es­père voir quelques résultats avant de mou­rir.” Il a une com­pagne, une an­cienne étu­diante qui tra­vaille comme phy­si­cienne aux Pays-Bas. Il fut ma­rié, au­tre­fois, mais c’est fi­ni de­puis 15 ans. “Nous avions des pro­jets : la vie, une fa­mille, des en­fants, tout ça”. Le pro­jet n’a pas mar­ché : il n’a pas d’en­fants. Il a tra­ver­sé “une pé­riode

dif­fi­cile” après son di­vorce, mais tout ce­la est der­rière lui. “Ma vie a tou­jours été faite de hauts et de bas. Main­te­nant, j’ai 60 ans et je me sens très

bien” as­sure-t-il. En oc­tobre, ‘Rea­li­ty Is Not What It Seems’ (La réa­li­té n’est pas ce qu’elle semble être) sor­ti­ra en li­brai­rie en Grande- Bre­tagne. C’est la tra­duc­tion en an­glais d’un livre pu­blié en Ita­lie en 2014. Il pré­voit un nou­veau livre sur le temps, c’est la rai­son pour la­quelle il re­lit Proust. Il ac­cepte les cri­tiques, que les livres de vul­ga­ri­sa­tion scien­ti­fique peuvent de­ve­nir une dis­trac­tion qui éloigne des tra­vaux de re­cherche sé­rieux. Mais la science, pour Ro­vel­lo, n’existe pas dans un vide. “Si vous tra­vaillez sur quelque chose comme la phy­sique théo­rique, vous vous sen­tez pri­son­nier dans une pièce, et il y a tous ces ar­ticles scien­ti­fiques, et les gens à l’ex­té­rieur ne savent rien de tout ça” ex­plique-t-il. “Vous avez le dé­sir de ra­con­ter, un dé­sir na­tu­rel de ra­con­ter, et en plus, les gens vous de­mande tou­jours ‘Que faites-vous, pou­vez­vous m’ex­pli­quer ?’.” La pan­na cotta a dis­pa­ru et le com­bat de la vie contre la mort de l’af­fo­ga­to se pour­suit dans mon es­to­mac. Un après-mi­di en­so­leillé de Londres at­tend Car­lo Ro­vel­li. En­suite, il ren­tre­ra à Mar­seille et re­pren­dra ses ten­ta­tives de trans­for­mer la fa­çon dont nous conce­vons l’uni­vers. “La gra­vi­té quan­tique est un pro­blème qui ré­siste de­puis éton­nam­ment long­temps. L’élec­tri­ci­té, com­ment les atomes fonc­tionnent, qu’est-ce que la lu­mière… ont été de grandes ques­tions qui ont fait hé­si­ter l’hu­ma­ni­té par le pas­sé, mais en­suite, la so­lu­tion est ar­ri­vée. C’est la beau­té de la science, n’est-ce pas ?”

Clarke’s 122 & 124 Ken­sing­ton Church Street, Lon­don W8

Li­mo­nade x 2 £5.00 Bou­teille d’eau plate £1.00 Sa­lade de moz­za­rel­la de buf­flonne £22.00 Sa­lade de lan­gouste £25.00 Pan­na cotta au ci­tron £8.50 Af­fo­ga­to £8.50 To­tal (ser­vice com­pris) £78.75

La Gran­deB­re­tagne est pro­ba­ble­ment le

pays le moins tou­ché par cette mé­fiance en­vers

la science. La men­ta­li­té en France et en Al­le­magne est do­mi­née par l’idée gré­go­rienne que la vé­ri­table connais­sance n’est pas scien­ti­fique. La science est en quelque sorte ‘de se­conde classe’. Et c’est pire aux États

Unis “

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