Le bé­bé et l’eau du bain

Le concours Lé­pi­nep des me­sures chocs entre can­di­dats à l’Ély­sée fra­gi­lise les maigres ac­quis de la fin du quin­quen­nat

Le Nouvel Economiste - - La Une - JEAN-MI­CHEL LA­MY

La crois­sance se­ra de 1,2 % cette an­née. Elle se­ra, se­lon la So­cié­té Gé­né­rale,, de 1,3, % l’an ppro­chain et de 1,5 % en 2018. À quoi bon alors chan­ger de pré­sident de la Ré­pu­blique pour un si pe­tit dif­fé­ren­tiel ? Bien en­ten­du, les mul­tiples can­di­dats à la suc­ces­sion de Fran­çois Hol­lande ne l’en­tendent pas ain­si. Tous ont leur pres­crip­tion pour sor­tir le pays de l’or­nière. Tous sont lan­cés dans une sorte de concours Lé­pine pour vendre leurs me­sures chocs. Certes, les pro­grammes sont en­core des bal­lons d’es­sai avant bou­clage dé­fi­ni­tif, mais on at­tend da­van­tage de réa­lisme dans la prise en compte de l’état éco­no­mique du pays. At­ten­tion, la crois­sance est un bien com­mun fra­gile.

Des lignes droites cli­vantes

La critique du quin­quen­nat Hol­lande est tel­le­ment ré­pan­due que beau­coup ima­ginent faire mieux avec fa­ci­li­té. En fait, les concur­rents en piste sont vic­times d’un ef­fet d’op­tique. Dans sa pra­tique gou­ver­ne­men­tale, Fran­çois Hol­lande a pui­sé à la fois dans la mé­di­ca­tion de gauche (taxa­tion du ca­pi­tal et baisse d’im­pôt pour les mé­nages mo­destes) et dans la mé­di­ca­tion de droite (baisse des charges sur les en­tre­prises). C’est pour avoir zig­za­gué entre ces deux phar­ma­co­pées – pré­cé­dées d’un choc fis­cal gé­né­ral – que Fran­çois Hol­lande a per­du sur les deux ta­bleaux. C’est pour pur­ger ce dé­faut de construc­tion que nombre de pré­ten­dants veulent jouer au chi­rur­gien qui taille dans le vif sans trem­bler. Ce se­ra l’une des ca­rac­té­ris­tiques de cette pré­si­den­tielle, fu­ture pri­maire PS in­clue, que d’of­frir à l’élec­teur le choix entre des che­mins en ligne droite et car­ré­ment cli­vants. Sor­tie de l’Union eu­ro­péenne avec Ma­rine Le Pen, pla­ni­fi­ca­tion éco­lo­gique avec Jean-Luc Mé­len­chon, 32 heures avec Be­noît Ha­mon, 39 heures avec Fran­çois Fillon, main­tien de la du­rée lé­gale des 35 heures avec Em­ma­nuel Ma­cron,, restitution de 2 000 mil­liards d’eu­ros de la BCE aux États avec Ar­naud Mon­te­bourg, fin du 49-3 avec Ma­nuel Valls… Tout ce­la est peut-être bon pour la vie dé­mo­cra­tique, mais toutes ces em­bar­dées po­ten­tielles font cou­rir au taux de crois­sance un grand dan­ger. Le PIB re­doute par an­ti­ci­pa­tion les sou­bre­sauts dans un sens ou dans l’autre. Pour s’épa­nouir, la crois­sance a sur­tout be­soin d’un éco­sys­tème co­hé­rent et de vi­si­bi­li­té. Quels sont les im­pé­ra­tifs qui cor­res­pondent à ces deux exi­gences ? Quelle marge de ma­noeuvre laisse le quin­quen­nat ? Quelles sont les pro­po­si­tions les plus en phase avec une po­li­tique de re­dres­se­ment ?

Le socle d’un ob­jec­tif éco­no­mique com­mun

La grande dif­fi­cul­té c’est qu’en éco­no­mie, il y a un réa­lisme de gauche et un réa­lisme de droite. Il y a tout de même un socle mi­ni­mum d’ob­jec­tifs sur les­quels s’ac­cor­der. Pa­trick Ar­tus, di­rec­teur de la re­cherche de Na­tixis, les ré­sume : “il s’agit d’aug­men­ter la crois­sance po­ten­tielle, de ré­duire le dua­lisme du mar­ché du tra­vail et la bi­po­la­ri­sa­tion entre hauts et bas sa­laires, de di­mi­nuer le nombre de jeunes dé­cro­cheurs, d’évi­ter une crise de la dette pu­blique”. Pour ce qui est du conte­nu des ac­tions, c’est dé­jà moins consen­suel. Voi­ci les pistes à pri­vi­lé­gier. Re­voir la ges­tion pa­ri­taire syn­di­cats-em­ployeurs, dé­fi­nir le champp de l’État et le de­gré de­dé­cen­tra­li­sap tion, créer de grandes agences en charge de fonc­tions pré­cises, ré­for­mer la fis­ca­li­té en ayant des bases fis­cales larges et un taux d’im­po­si­tion faible tout en di­mi­nuant le poids des co­ti­sa­tions so­ciales, pous­ser la concur­rence sur le mar­ché des biens et des ser­vices, re­haus­ser les com­pé­tences, du pri­maire à l’uni­ver­si­té. Re­con­nais­sons-le, ces prin­cipes de bon sens ne sont pré­sents que de fa­çon éparse dans les dis­cours des pré­si­den­tiables. Cha­cun pré­fère jouer au gué­ris­seur, qui avec le re­ve­nu uni­ver­sel, qui avec le re­ve­nu dé­cent, qui avec le reste à charge mé­di­cal, qui avec la fu­sion des al­lo­ca­tions, qui avec le dé­tour­ne­ment des fonds du CICE en temps de tra­vail…

Les deux sur­prises ma­croé­co­no­miques

Quelle est alors avant d’opé­rer la si­tua­tion du ma­lade ? La Note de conjonc­ture de dé­cembre 2016 de l’In­see ac­corde un pe­tit ac­ces­sit : “le cli­mat des af­faires de­meure au-des­sus de sa moyenne de longue pé­riode dans l’in­dus­trie (103) et les ser­vices (102). Il s’est amé­lio­ré de huit points dans le bâ­ti­ment, bien qu’en de­çà du ni­veau moyen (99). L’em­ploi mar­chand conti­nue­rait de pro­gres­ser d’ici mi-2017 et le chô­mage bais­se­rait lé­gè­re­ment”. Ajou­tons que l’ac­quis de crois­sance lais­sé à mi-2017 se­ra de 1 %, alors que ce­lui de dé­cembre 2011 pour mi-2012 était de 0 % (hé­ri­tage Sar­ko­zy). C’est un fait que le res­sen­ti col­lec­tif des Fran­çais est en­core plus noir que ne l’in­diquent les in­di­ca­teurs ma­croé­co­no­miques. En Ile-de­France en par­ti­cu­lier, les ac­teurs éco­no­miques parlent tous de chiffre d’af­faires en re­cul ! La moindre fré­quen­ta­tion tou­ris­tique est bien sûr à ins­crire à ce ta­bleau. N’em­pêche, deux sur­prises sont à re­le­ver. La pre­mière est que la courbe du chô­mage s’est en­fin in­ver­sée. Quelque 190 000 postes mar­chands au­ront été créés cette an­née (101 000 de­man­deurs d’em­ploi ca­té­go­rie A en moins). Com­ment l’ex­pli­quer avec une ex­pan­sion aus­si faible ? Par l’ef­fet d’en­ri­chis­se­ment de la crois­sance en em­plois ap­por­té par le CICE (Cré­dit d’im­pôt pour la com­pé­ti­ti­vi­té et l’em­ploi), le PRS (Pacte de res­pon­sa­bi­li­té et de so­li­da­ri­té) et la prime à l’em­bauche dans les PME. “Ces trois dis­po­si­tifs contri­bue­raient tout de même à sus­ci­ter ou sau­ve­gar­der 40 000 em­plois au pre­mier se­mestre 2017”, alerte l’In­see. La se­conde sur­prise tient à l’évo­lu­tion des sa­laires réels. Ils au­ront aug­men­té conti­nû­ment sous le quin­quen­nat Hol­lande. Cette an­née, le pou­voir d’achat du re­ve­nu des mé­nages de­vrait même pro­gres­ser d’un so­lide 1,8 % en moyenne an­nuelle, après 1,6 % en 2015. Mais là en­core, les can­di­dats au­to­pro­cla­més de la dé­fense du por­te­mon­naie des élec­teurs, comme Ema­nuel Ma­cron, de­vraient être plus mo­destes. Le re­gain d’in­fla­tion qui s’an­nonce via la hausse de la “pla­nète pé­trole” va dès 2017 éro­der ce rythme de pou­voir d’achat. Par contre­coup, l’ère Hol­lande ap­pa­raî­tra plus sou­riante. C’était l’époque chan­ceuse des taux d’in­té­rêt zé­ro et du ba­ril os­cil­lant au­tour de 40 dol­lars…

La double dé­pen­dance de l’éco­no­mie fran­çaise

La com­pé­ti­tion par les images em­porte tout il est vrai. Douze mille per­sonnes à un mee­ting porte de Ver­sailles plus quelques pro­messes du style “rem­bour­ser tous les soins” suf­fi­raient pour cer­tains à chan­ger la face d’une cam­pagne. En réa­li­té, l’hé­ri­tage Hol­lande dé­montre que l’éco­no­mie fran­çaise est sous une double dé­pen­dance. Il lui faut res­ter à l’abri de taux al­le­mand du­ra­ble­ment bas dans le cadre de la zone eu­ro sous peine de col­lap­sus. Ce qui oblige à te­nir les cor­dons de la bourse et re­la­ti­vise beau­coup les en­vo­lées “de gauche” sur la re­lance par le bud­get. Seuls des équi­pe­ments très ci­blés pour­raient en bé­né­fi­cier sans en­combre. On cherche en­core les en­ga­ge­ments pré­cis des can­di­dats sur ce point. L’autre dé­pen­dance est celle d’une com­pé­ti­ti­vi­té in­suf­fi­sante et d’un commerce ex­té­rieur dé­fi­ci­taire d’une cin­quan­taine de mil­liards d’eu­ros. Ce quin­quen­nat a fait un pas vers le réé­qui­li­brage en ré­ta­blis­sant les marges des en­tre­prises. Il s’agit main­te­nant d’em­brayer sur cet ac­quis en ga­gnant la confiance des en­tre­pre­neurs pour pas­ser à la phase in­ves­tis­se­ment. Seuls Fran­çois Fillon et Em­ma­nuel Ma­cron sont po­si­tion­nés sur ce cré­neau – cô­té PS, on at­tend de voir. Face à ces in­cer­ti­tudes, le pé­ril post-pré­si­den­tiel est le syn­drome Hol­lande de dé­but de quin­quen­nat. Ce­la s’ap­pelle je­ter le bé­bé avec l’eau du bain. Sa­chons cette fois-ci gar­derg les bonnes orien­ta­tions de fin de quin­quen­nat. À l’in­verse de 2012 où le “syn­drome” prit la forme de l’éli­mi­na­tion de deux me­sures in­tel­li­gentes lé­guées par Ni­co­las Sar­ko­zy : la dé­fis­ca­li­sa­tion des heures sup­plé­men­taires – qu’au­jourd’hui le can­di­dat Ma­nuel Valls veut re­prendre à son compte – et la hausse de TVA pour fi­nan­cer les al­lé­ge­ments de charge – que cinq ans plus tard le can­di­dat Fillon re­met sur le ta­pis.

Le dé­bat in­ter­dit

Mais der­rière les conver­gences de fa­çade, il faut sa­voir jus­qu’où les freins d’un ca­pi­ta­lisme conqué­rant peuvent être des­ser­rés. C’est un do­maine sur le­quel le cli­vage droite-gauche fonc­tionne tou­jours. Il n’y a consen­sus ni sur l’in­ten­si­té de la li­bé­ra­tion des éner­gies, ni sur les mé­thodes – à l’égard des syn­di­cats no­tam­ment. La ques­tion cru­ciale est bien celle du choix d’un type de ca­pi­ta­lisme. “Le cli­mat des af­faires est entre deux eaux”, juge mi-figue mi-rai­sin l’Union des in­dus­tries et mé­tiers de la mé­tal­lur­gie (UIMM). À l’op­po­sé du sens com­mun, ce syn­di­cat s’alarme qu’une crois­sance à peine su­pé­rieure à 1 % suf­fise à ac­croître les ef­fec­tifs. Pour­quoi ? Parce que la contre­par­tie de da­van­tage d’em­plois à coût du tra­vail di­mi­nué se trouve dans des gains de pro­duc­ti­vi­té plus faibles. “Ce qui n’est pas sans consé­quence sur la crois­sance po­ten­tielle, et donc sur la hausse du ni­veau de vie des Fran­çais à moyen­long terme”, constate l’UIMM. Ce mal ca­ché ronge l’ef­fi­ca­ci­té du site France dont le sys­tème in­dus­triel manque d’innovation et de qua­li­té. Le dé­fi des dé­fis est ce­lui de la mon­tée en gamme de l’en­semble de la mai­son France, du jar­di­nier à l’in­gé­nieur, et du re­tour à de forts gains de pro­duc­ti­vi­té. La baisse du coût du tra­vail n’est qu’un pal­lia­tif plu­tôt contraire à cet ob­jec­tif. L’autre op­tion se­rait celle d’un grand plan “ro­bots” pour rat­tra­per la concur­rence ! Un dé­bat in­ter­dit en pleine pré­si­den­tielle.

Le pé­ril post-pré­si­den­tiel est le syn­drome Hol­lande de dé­but de quin­quen­nat. Ce­la s’ap­pelle je­ter le bé­bé avec l’eau du bain. Sa­chons cette fois-ci gar­der les bonnes orien­ta­tions de fin de quin­quen­nat. À l’in­verse de 2012 où le “syn­drome” prit la forme de l’éli­mi­na­tion de deux me­sures in­tel­li­gentes lé­guées par Ni­co­las Sar­ko­zy : la dé­fis­ca­li­sa­tion des heures sup­plé­men­taires – qu’au­jourd’hui le can­di­dat Ma­nuel Valls veut re­prendre à son compte – et la hausse de TVA pour fi­nan­cer les al­lé­ge­ments de charge – que cinq ans plus tard le can­di­dat Fillon re­met sur le ta­pis.

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