La ‘confiance’, ce­la ne s’in­for­ma­tise pas

Les ban­quiers suisses ne s’in­quiètent pas pour au­tant de la mon­tée en puis­sance des Fin­techs et de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle

Le Nouvel Economiste - - La Une - RALPH ATKINS, FT

Même dans un monde de ré­gu­la­tion fis­cale, les banques suisses pros­pèrent grâce au ser­vice per­son­na­li­sé qu’elles pro­posent. Un di­ri­geant de banque pri­vée suisse confie qu’il est un “psy” pour ses clients et que ja­mais il n’ima­gi­ne­rait leur an­non­cer que leur ar­gent se­ra gé­ré par un or­di­na­teur

La Suisse est en quelque sorte le pays dé­ten­teur du re­cord du monde en ma­tière d’in­ves­tis­se­ments trans­fron­ta­liers: le sec­teur de la fi­nance a gé­ré l’an der­nier 66 mil­liards d’ac­tifs en francs suisses pour le compte des ins­ti­tu­tions fi­nan­cières, des en­tre­prises et des for­tunes pri­vées. Les ban­quiers suisses s’in­té­ressent donc de très près à la ré­vo­lu­tion tech­no­lo­gique qui ba­laie la fi­nance dans le monde en­tier, et qui a des im­pli­ca­tions pro­fondes sur la fa­çon dont les mar­chés fi­nan­ciers opèrent. Cette veille tech­no­lo­gique in­clut cer­taines des idées qui pa­raissent fu­tu­ristes : com­ment dé­lé­guer en­tiè­re­ment aux or­di­na­teurs la ges­tion du pa­tri­moine des clients, ou en­core créer des por­te­feuilles d’ac­tions qui s’au­to-gé­re­raient au­to­ma­ti­que­ment, tout comme l’in­dus­trie au­to­mo­bile fa­brique au­jourd’hui des voi­tures à conduite au­to­nome ? Les non-ini­tiés y ver­ront un choc de cultures : “banque suisse” est sy­no­nyme de ser­vice per­son­na­li­sé, à l’an­cienne, tout au­tant que de pru­dence, de se­cret (et d’as­sis­tance aux clients qui sou­hai­taient se sous­traire aux im­pôts chez eux, du moins, jus­qu’à la cri­mi­na­li­sa­tion de l’éva­sion fis­cale dans le monde en­tier de­puis 10 ans). Et pour­tant, la Suisse, de fa­çon peu­têtre sur­pre­nante, est à l’avant-garde dans la ré­flexion sur l’uti­li­sa­tion des or­di­na­teurs qui ré­flé­chissent par eux-mêmes et sont des­ti­nés à sur­per­for­mer les hu­mains. Un pion­nier de ce do­maine est Jür­gen Sch­mid­hu­ber, pro­fes­seur d’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle à l’uni­ver­si­té de Lu­ga­no, en Suisse ita­lo­phone. Les ré­sul­tats de ses tra­vaux sur les sys­tèmes de re­con­nais­sance vo­cale com­plexes ont été adop­tés par Google. Ces sys­tèmes so­nores très so­phis­ti­qués peuvent dis­tin­guer les ordres même dans les fonds so­nores très bruyants. Lors d’un sa­lon pro­fes­sion­nel pour ges­tion­naires de por­te­feuilles à Zu­rich ce mois-ci, il a ex­po­sé com­ment des ar­chi­tec­tures com­plexes conçues pour imi­ter les pro­ces­sus d’ap­pren­tis­sage du cer­veau peuvent être adap­tées à la fi­nance. De telles idées sont dans l’air de­puis des dé­cen­nies. L’at­ten­tion mé­dia­tique est mo­no­po­li­sée par l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle in­jec­tée dans les voi­tures mais les ges­tion­naires de hedge funds font for­tune (ou faillite) de­puis long­temps grâce aux pou­voirs de cette in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. Ce­pen­dant, l’ar­gu­ment de cher­cheurs comme le pro­fes­seur Sch­mid­hu­ber re­pose sur l’aug­men­ta­tion ra­pide de la ca­pa­ci­té de cal­cul des or­di­na­teurs et des pro­cé­dures de “deep lear­ning” des ma­chines qui se­ront les ré­seaux neu­ro­naux de la pro­chaine gé­né­ra­tion. Ils au­raient donc at­teint un de­gré de so­phis­ti­ca­tion qui leur per­met de rai­son­na­ble­ment rem­pla­cer les hu­mains dans des do­maines comme la banque et la fi­nance. “Tout ce que les hu­mains peuvent faire se­ra mieux fait par l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle” m’as­sure le pro­fes­seur Sch­mid­hu­ber, même s’il ad­met que l’“on as­sis­te­ra à beau­coup d’échecs du­rant le pro­ces­sus”. La plu­part des ban­quiers suisses ne s’in­quiètent pas pour leur ga­gne­pain. Comme tout le monde, ils au­to­ma­tisent dé­jà les pro­ces­sus pour ré­duire les coûts, et uti­lisent du “ro­bo ad­vi­sing”, ou robot-conseil, pour les tâches les plus simples de la mé­ca­nique ban­caire. La puis­sance de cal­cul est vue comme une as­sis­tance aux pro­fes­sion­nels, et non comme une me­nace qui pour­rait les rem­pla­cer. Ceux que j’ai in­ter­ro­gés à l’is­sue de cette confé­rence ont tous sou­li­gné les mul­tiples ar­bi­trages hu­mains qu’il faut ef­fec­tuer, y com­pris pour des rai­sons ré­gle­men­taires ou comp­tables. En­suite, la ges­tion des gros por­te­feuilles est dé­jà op­ti­mi­sée, et les éco­no­mies es­comp­tées sont donc mo­destes. En­fin, il faut prendre en compte les dan­gers que créent les or­di­na­teurs, en aug­men­tant le risque de krachs d’ori­gine in­for­ma­tique et en ren­dant les banques plus vul­né­rables aux pi­ra­tages. Reste cette der­nière ob­jec­tion au tout-in­for­ma­tique. Elle re­pose sur une ques­tion plus per­ti­nente que ja­mais : l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle nour­rie par des mo­dèles et exemples du pas­sé peut-elle faire face à des évé­ne­ments sans pré­cé­dents? Comme l’élec­tion de Do­nald Trumpp à la pré­si­dence des États-Unis, par exemple. Lors d’épi­sodes d’in­sta­bi­li­té géo­po­li­tique, les for­tunes du monde en­tier sont très heu­reuses de sa­voir que leur ar­gent est sur­veillé par un ban­quier qu’ils connaissent bien, en Suisse. Le pro­fes­seur Sch­mid­hu­ber af­firme que de telles ob­jec­tions peuvent être ba­layées. Les ré­seaux neu­ro­naux peuvent op­ti­mi­ser les ar­bi­trages et ana­ly­ser les évé­ne­ments po­li­tiques en as­si­mi­lant les ar­ticles d’in­for­ma­tion. Ils peuvent aus­si pré­voir des évé­ne­ments qui n’ont pas eu lieu au­pa­ra­vant. La dis­pa­ri­tion du so­leil ne s’est pas pro­duite, mais des ana­lyses scien­ti­fiques pré­voient que ce­la se pro­dui­ra (même si c’est pré­vu pour dans quelques mil­liards d’an­nées). Même si plus de la moi­tié des ban­quiers in­ter­ro­gés pensent que l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle ai­de­ra les hu­mains dans l’exé­cu­tion des ordres, seule­ment 10 % sont d’avis qu’elle se­ra utile dans la ges­tion de por­te­feuille. Même dans un monde de ré­gu­la­tion fis­cale, les banques suisses pros­pèrent grâce au ser­vice per­son­na­li­sé qu’elles pro­posent. Un di­ri­geant de banque pri­vée suisse confie qu’il est un “psy” pour ses clients et que ja­mais il n’ima­gi­ne­rait leur an­non­cer que leur ar­gent se­ra gé­ré par un or­di­na­teur. Bien en­ten­du, comme le sou­ligne le pro­fes­seur Sch­mid­hu­ber, les or­di­na­teurs peuvent aus­si ap­prendre l’em­pa­thie en uti­li­sant des ca­mé­ras pour iden­ti­fier les émo­tions sur les vi­sages. Mais ce­la en fe­rait de piètres ban­quiers suisses.

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