Une fu­ture Chambre in­gou­ver­nable ?

Le vain­queur de la pré­si­den­tielle n’a plus l’as­su­rance d’ob­te­nir une ma­jo­ri­té aux lé­gis­la­tives

Le Nouvel Economiste - - La Une - JEAN-MI­CHEL LA­MY

Où s’ar­rê­te­ra le dé­man­tè­le­ment du ri­tuel de l’élec­tion pré­si­den­tielle ? Eh bien, il ne s’ar­rê­te­ra pas, et ira jus­qu’à dé­bou­cher sur une Chambre in­gou­ver­nable. La force de la Ve Ré­pu­bli­quepq a tou­joursj été de don­ner à l’hôte de l’Ély­sée une ma­jo­ri­té de dé­pu­tés à sa botte. Cette fois-ci, en l’ab­sence des ré­fé­ren­tiels ha­bi­tuels, les élec­teurs pour­raient bien s’épar­pillerpp fa­çonç puzzle aux lé­gis­la­tives. À confi­gu­rap tion po­li­tique in­édite, ré­sul­tat élec­to­ral in­édit. C’est la grande peur des états-ma­jors.

De la bi­po­la­ri­sa­tion à la qua­dri­par­ti­tion

Tout se dé­règle en di­rect sous nos yeux avec l’ago­nie de la clas­sique al­ter­nance entre la droite et la gauche. Pour fonc­tion­ner, notre ré­gime pré­si­den­tiel a be­soin de deux pi­liers so­lides, un par­ti de la droite et du centre in­car­né par Les Ré­pu­bli­cains (LR) et un par­ti so­cial-dé­mo­crate in­car­né par le PS, qui servent de points d’ap­pui à la conquête de l’As­sem­blée na­tio­nale. Las, ces deux par­tis sont en voie de dé­li­ques­cence. Au point que Ma­rine Le Pen peut pré­tendre sans faire rire se re­trou­ver au soir du pre­mier tour face à Em­ma­nuel Ma­cron. Deux can­di­dats qui pré­ci­sé­ment re­ven­diquent le “ni de droite ni de gauche”. Un ni-ni qui ap­pelle le glis­se­ment du ré­gime vers une gou­ver­nance par­le­men­taire du troi­sième type au­tour de ma­jo­ri­tés d’al­liance. Fi­ni au Pa­lais Bour­bon le face-à-face entre un camp ma­jo­ri­taire et une op­po­si­tion mi­no­ri­taire ! Ce­ci est en­core un sché­ma vir­tuel, mais ce­ci n’est dé­jà plus de la science-fic­tion. La pré­si­den­tielle ac­cé­lère la dés­in­té­gra­tion po­li­tique comme ja­mais. Contrai­re­ment à toutes les pré­cé­dentes consul­ta­tions élec­to­rales, il y a main­te­nant un doute mé­tho­dique sur la coïn­ci­dence de cou­leur po­li­tique entre scru­tin ély­séen et scru­tin lé­gis­la­tif. Ce­la vient du pas­sage de la bi­po­la­ri­sa­tion à la tri­par­ti­tion, puis la qua­dri­par­ti­tion voire plus, du pay­sage po­li­tique. Cette frag­men­ta­tion en forces élec­to­rales plus ou moins équi­va­lentes conduit à la fra­gi­li­sa­tion gé­né­rale. Elle ex­plique qu’en dé­pit d’un sys­tème élec­to­ral qui éli­mine du se­cond tour de la dé­pu­ta­tion les can­di­dats en des­sous de la barre de 12,5 % des ins­crits, chaque groupe po­li­tique peut es­pé­rer dis­po­ser de son quo­ta d’élus dans tel ou tel bas­tion. Les rai­sons de cette dis­rup­tion sont à cher­cher dans les dé­faillances de l’offre po­li­tique ac­tuelle. Elle au­ra des consé­quences ins­ti­tu­tion­nelles.

Les frac­tures idéo­lo­giques de la droite

À droite de l’échi­quier, le nez de Cléo­pâtre a pris la fi­gure du “Fillon­gate”. Après de longs jours dans l’in­ca­pa­ci­té de ré­pondre avec cré­di­bi­li­té au soup­çon d’em­plois fic­tifs ré­mu­né­rés sur sa cas­sette de par­le­men­taire et bé­né­fi­ciant à sa fa­mille, Fran­çois Fillon est en­fin sor­ti du dé­ni le 6 fé­vrier. Il re­lance sa cam­pagne en jouant la carte de la trans­pa­rence pa­tri­mo­niale, en mi­sant sur l’ab­sence d’un plan B de rem­pla­ce­ment et en pro­cla­mant “mon pro­gramme dé­range”. Les élec­teurs tran­che­ront. Il reste que le dé­ca­lage de cette af­faire avec une image construite sur la pro­bi­té se­ra dif­fi­cile à sur­mon­ter. Le choc en re­tour a été im­mé­diat dans l’opi­nion pu­blique. Il pour­rait lais­ser des traces. Se­lon un son­da­geg Elabe ppu­blié le 2 fé­vrier par ‘Les Échos’, Fran­çois Fillon est bat­tu dès le pre­mier tour de la pré­si­den­tielle. Le pack est lé­zar­dé. Du coup, la droite LR et le centre UDI ap­pa­rais­sentpp ppour ce qqu’ils sont : un car­tel élec­to­ral. À peine dé­si­gné par la pri­maire, le pre­mier tra­vail du can­di­dat Fillon au­ra été de ré­gler la ques­tion du par­tage des in­ves­ti­tures aux lé­gis­la­tives. Il y a les cir­cons­crip­tions ga­gnables, les in­cer­taines, les per­dues d’avance… Le “vive Fillon” of­frait pour prin­ci­pal avan­tage d’être dans le silla­geg du vain­queurq po­ten­tiel de la course à l’Ély­sée et d’en­gran­ger dans la fou­lée des lé­gis­la­tives un maxi­mum de places de dé­pu­tés. Comme ce dé­rou­lé idéal déraille, les frac­tures idéo­lo­giques re­viennent en pleine lu­mière. Entre cen­tristes fé­dé­ra­listes eu­ro­péens convain­cus et sou­ve­rai­nistes convain­cus. Entre grands féo­daux à la tête de ré­gions. Ré­sul­tat, le pro­gramme Fillon, dé­jà contes­té dans le cadre de la pri­maire qui ac­cen­tue sui ge­ne­ris les di­vi­sions, va l’être en­core plus pour son cô­té Père fouet­tard en re­gard d’un cer­tain laxisme fa­mi­lial. Le can­di­dat Fillon au­ra du mal à en­dos­ser le cos­tume de fé­dé­ra­teur su­prême ! Le risque de dis­per­sion des voix au pre­mier tour et de mau­vais re­ports au se­cond en est d’au­tant plus éle­vé.

Les di­vi­sions au PS

Au Par­ti so­cia­liste, l’ef­fet di­vi­sion de la pri­maire est le même. Be­noît Ha­mon a ter­ras­sé un Ma­nuel Valls han­di­ca­pé par le poids du bi­lan du quin­quen­nat grâce à un pro­gramme in­ven­tif don­nant l’im­pres­sion d’un bol d’air frais. Après sa vic­toire, son ob­jec­tif est de ras­sem­bler le PS. Mais au­tour de quel pro­jet ? My­riam El Khom­ri, mi­nistre qui a por­té la loi tra­vail, va re­pré­sen­ter le PS à la dé­pu­ta­tion dans un ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, alors que “Be­noît Ha­mon pré­sident de la Ré­pu­blique” s’est en­ga­gé à abro­ger le texte. Ma­nuel Valls se­ra à nou­veau, se­lon toute pro­ba­bi­li­té, le dé­pu­té PS d’Evry. Va-t-il vo­ter la sup­pres­sion de cette loi tra­vail ? Les “ha­mo­nistes” in­ves­tis en cir­cons­crip­tion par le PS of­fi­ciel fe­ront, eux, cam­pagne contre la loi El Khom­ri! Le dé­faut d’har­mo­ni­sa­tion est à tous les étages. Ce qui ci­saille les chances du PS d’ar­ri­ver en nombre à l’As­sem­blée na­tio­nale de juin 2017. Avant le re­non­ce­ment

Contrai­re­ment à toutes les pré­cé­dentes consul­ta­tions élec­to­rales, il y a main­te­nant un doute mé­tho­dique sur la coïn­ci­dence po­li­tique entre scru­tin ély­séen et scru­tin lé­gis­la­tif. Ce­la vient du pas­sage de la bi­po­la­ri­sa­tion à la tri­par­ti­tion, puis la qua­dri­par­ti­tion voire plus, du pay­sage po­li­tique. Cette frag­men­ta­tion en forces élec­to­rales plus ou moins équi­va­lentes conduit à la fra­gi­li­sa­tion gé­né­rale

de Fran­çois Hol­lande à un se­cond man­dat, des es­ti­ma­tions ter­ribles ac­cor­daient au PS une cin­quan­taine de dé­pu­tés. Ce chiffre cor­res­pond à un plan­cher in­com­pres­sible qui se­rait suf­fi­sant pour consti­tuer un groupe char­nière dans l’hy­po­thèse d’une Chambre écla­tée en plu­sieurs com­po­santes.

Ma­cron re­cherche dé­pu­tés

Pour sa part, Em­ma­nuel Ma­cron voit mon­ter les son­dages en sa fa­veur. Mais avec qui va-t-il gouverner ? Aus­si à chaque mee­ting lance-t-il des ap­pels pour sé­lec­tion­ner 577 can­di­dats dé­pu­tés dé­fen­dant ses cou­leurs aux lé­gis­la­tives. Il veut la pa­ri­té, des re­pré­sen­tants de la so­cié­té ci­vile, et pas trop de trans­fuges du PS. C’est com­pli­qué d’or­ga­ni­ser une force de frappe dans chaque cir­cons­crip­tion sans dis­po­ser d’au­cune im­plan­ta­tion ter­ri­to­riale. Les CV sont cen­tra­li­sés et tout est ver­rouillé ver­ti­ca­le­ment pour l’exa­men des pro­fils à re­te­nir. Là en­core, quel que soit le score fi­nal du lea­der d’En Marche, il est lé­gi­time de pen­ser que le mou­ve­ment au­ra un nombre mi­ni­mal d’élus au Pa­lais Bour­bon. Pour les “In­sou­mis” de Jean-Luc Mé­len­chon, ce se­ra a prio­ri plus in­cer­tain, mais toutes pro­por­tions gar­dées, le même rai­son­ne­ment s’ap­plique.

La pole po­si­tion du Front na­tio­nal

Qu’en est-il de la pre­mière force po­li­tique du pays, le Front na­tio­nal ? Jus­qu’à pré­sent, le pla­fond de verre des re­ports de voix au se­cond tour a blo­qué les can­di­dats FN. L’ac­tuelle lé­gis­la­ture n’en compte que deux. Mais avec la mon­tée en puis­sance élec­to­rale de Ma­rine Le Pen, la bar­rière pour­rait se le­ver. Parce que de­puis les der­nières mu­ni­ci­pales et ré­gio­nales, le par­ti re­ven­dique un maillage de 2000 élus lo­caux qui peut ser­vir de trem­plin. Parce que les der­niers scores montrent que la marche à fran­chir s’est beau­coup ré­tré­cie. Ni­co­las Bay, se­cré­taire gé­né­ral, sou­ligne que dans 40 cir­cons­crip­tions le FN est dé­jà à plus de 45 % des suf­frages, et dans 101 à plus de 40 %. C’est une pole po­si­tion ap­pré­ciable même en cas de dé­faite à la pré­si­den­tielle. Quelles sont les consé­quences de ce nou­veau pa­no­ra­ma po­li­tique ? Ma­rine Le Pen est la pre­mière à les an­ti­ci­per en plai­dant à Lyon, ce 5 fé­vrier, pour un “gou­ver­ne­ment d’union na­tio­nale” et en an­non­çant qu’elle pren­dra un Pre­mier mi­nistre non is­su des rangs du FN. Simple ha­bi­le­té tac­tique ? Peut-être bien. Ma­rine Le Pen a tout de même ac­té, éga­le­ment à Lyon, un tour­nant ma­jeur. Jus­qu’alors elle ré­cu­sait toute idée d’une liste blanche d’élus com­pa­tibles avec le FN. Eh bien la dé­bâcle de Fran­çois Fillon étant consi­dé­rée comme ac­quise, Ma­rine Le Pen est prête dé­sor­mais à ac­cep­ter des al­liances sans ral­lie­ment. De son point de vue, le “Fillon­gate” est une chance in­es­pé­rée pour en­ta­mer le pro­ces­sus de re­com­po­si­tion des droites en bri­sant l’uni­té des LR. Certes, le prin­cipe d’une coa­li­tion au­tour d’un pro­jet n’existe pas dans l’ima­gi­naire de la Ve Ré­pu­blique. Mais il faut s’y pré­pa­rer. Le re­tour à la bi­po­la­ri­sa­tion n’est pas pour de­main. L’om­ni­pré­sence de la fi­gure du pré­sident de la Ré­pu­blique de­vra alors s’at­té­nuer au pro­fit d’un Pre­mier mi­nistre seul sus­cep­tible de dia­lo­guer à l’As­sem­blée na­tio­nale avec des groupes char­nières. Une telle ré­orien­ta­tion des ins­ti­tu­tions contrain­drait le chef de l’État à se can­ton­ner aux grandes fonc­tions ré­ga­liennes et à ac­cep­ter une vraie ggou­ver­nance ppar­le­men­taire. À gauche, nombre de pro­po­si­tions de ré­formes vont dans ce sens. Be­noît Ha­mon par exemple mi­lite pour un sep­ten­nat non re­nou­ve­lable. Cette pré­si­den­tielle est sans doute la der­nière à se dé­rou­ler dans le cadre d’un quin­quen­nat qui a par trop ren­for­cé la mo­nar­chie pré­si­den­tielle. Le ré­équi­li­brage est in­évi­table. Il reste à sa­voir avec qui il se fe­ra.

“La dé­bâcle de Fran­çois Fillon étant consi­dé­rée comme ac­quise, Ma­rine Le Pen est prête dé­sor­mais à ac­cep­ter des al­liances sans

ral­lie­ment” Le nou­veau rôle char­nière du Pre­mier mi­nistre

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