Le dé­clin des mul­ti­na­tio­nales

L’en­tre­prise mon­diale, la grande idée des trois der­nières dé­cen­nies, a du plomb dans l’aile

Le Nouvel Economiste - - La Une - THE ECO­NO­MIST

C’était comme si le monde se dé­cou­vrait un nou­vel ap­pé­tit. Un res­tau­rant KFC (Ken­tu­cky Fried Chi­cken) avait ou­vert près de la place Tian’an­men en 1987. En 1990, une en­seigne McDo­nald’s sur­gis­sait sur la place Pou­ch­kine, ser­vant ses ham­bur­gers à 30 000 clients mos­co­vites dès le pre­mier jour. La même an­née, Ro­nald McDo­nald dé­bar­quait aus­si à Shenz­hen en Chine. Entre 1990 et 2005, les ventes à l’étran­ger des deux chaînes de res­tau­rants réunies ont bon­di de 400 %. McDo­nald’s et KFC in­car­naient une idée qui al­lait de­ve­nir in­croya­ble­ment puis­sante: des en­tre­prises mon­dia­li­sées, di­ri­gées par des cadres in­ter­na­tio­naux et contrô­lées par des ac­tion­naires in­ter­na­tio­naux, de­vaient vendre des pro­duits in­ter­na­tio­naux à des clients in­ter­na­tio­naux. Pen­dant long­temps, leur mo­dèle a fait le tour de la pla­nète en res­tant aus­si sa­vou­reux, crous­tillant et ad­dic­tif que leurs frites. Au­jourd’hui, les deux en­tre­prises ont mau­vaise mine. Leurs ac­tions ont per­du du ter­rain sur le mar­ché bour­sier amé­ri­cain au cours des cinq der­nières an­nées. La so­cié­té amé­ri­caine Yum, pro­prié­taire de KFC, a vu ses bé­né­fices à l’étran­ger culmi­ner en 2012. Ils ont de­puis chu­té de 20 %. Ceux de McDo­nald’s ont plon­gé de 29 % de­puis 2013. L’an­née der­nière, Yum a je­té l’éponge en Chine et cé­dé ses ac­tifs dans ce pays. Le 8 jan­vier, McDo­nald’s a cé­dé une part ma­jo­ri­taire de son ac­ti­vi­té en Chine à une en­tre­prise d’État chi­noise. Des dé­con­ve­nues qui s’ex­pliquent en par­tie par des rai­sons spé­ci­fiques, mais qui s’ins­crivent aus­si dans une ten­dance plus large : le monde a per­du son goût pour les mul­ti­na­tio­nales mon­diales. Leurs dé­trac­teurs comme leurs par­ti­sans consi­dèrent les mul­ti­na­tio­nales comme des su­per­pré­da­teurs de l’éco­no­mie mon­dia­li­sée (sauf ex­cep­tion, elles se­ront dé­fi­nies dans cet ar­ticle comme les en­tre­prises qui réa­lisent plus de 30 % de leurs ventes en de­hors de leur pays d’ori­gine). Elles fa­çonnent les éco­sys­tèmes dans les­quels les autres en­tre­prises tentent de ti­rer leur épingle du jeu. Elles orientent les flux de biens, de ser­vices et de ca­pi­taux qui ont don­né nais­sance à la mon­dia­li­sa­tion. Bien que les mul­ti­na­tio­nales ne re­pré­sentent que 2 % des em­plois mon­diaux, elles pos­sèdent ou maî­trisent des chaînes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment qui re­pré­sentent 50 % du com­merce mon­dial, elles re­pré­sentent 40 % des ca­pi­ta­li­sa­tions bour­sières oc­ci­den­tales, et elles pos­sèdent l’es­sen­tiel de la pro­prié­té in­tel­lec­tuelle à l’échelle mon­diale. Si leur place au som­met de la chaîne ali­men­taire leur donne une al­lure im­pi­toyable et conqué­rante, elles s’avèrent bien sou­vent plu­tôt ban­cales et dis­pro­por­tion­nées. Et, comme des cha­cals rô­dant au­tour d’un vieux trou­peau, les res­pon­sables po­li­tiques cherchent à ac­ca­pa­rer une par­tie du bu­tin contrô­lé par les mul­ti­na­tio­nales, qui contrôlent 80 mil­lions d’em­plois et 1 000 mil­liards de dol­lars de bé­né­fices. Parce qu’une part crois­sante de leurs re­ve­nus pro­vient des ser­vices liés aux tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion, les mul­ti­na­tio­nales de­viennent en­core plus vul­né­rables à un éven­tuel re­tour de flamme. Les pré­da­teurs res­semblent de plus en plus à des proies. Il y a 25 ans, tout était bien dif­fé­rent. Face à la chute de l’Union soviétique et à l’ou­ver­ture de la Chine aux mar­chés, les en­tre­prises oc­ci­den­tales ont sa­cri­fié à leur des­ti­née. La “fin de l’his­toire” an­non­cée par Fran­cis Fu­kuya­ma, cet his­to­rien se­lon qui tous les pays al­laient conver­ger vers la dé­mo­cra­tie et le ca­pi­ta­lisme, ap­pa­rais­sait à la fois comme un tour­nant his­to­rique et une im­mense op­por­tu­ni­té. Il exis­tait dé­jà de nom­breuses mul­ti­na­tio­nales, cer­taines éta­blies de­puis long­temps. Les his­toires de Shell, Co­ca-Co­la et Uni­le­ver re­montent au dé­but du XXe siècle. Mais pour la plu­part, ces en­tre­prises avaient été gé­rées comme des re­grou­pe­ments de so­cié­tés na­tio­nales peu in­té­grées. Les nou­velles mul­ti­na­tio­nales cher­chaient à de­ve­nir réel­le­ment mon­dia­li­sées. Les en­tre­prises ont dé­ve­lop­pé une ob­ses­sion pour l’in­ter­na­tio­na­li­sa­tion de leur clien­tèle, de leur pro­duc­tion, de leur ca­pi­tal et de leur ma­na­ge­ment. Les éco­no­mistes ont éta­bli une dis­tinc­tion entre l’in­té­gra­tion “ver­ti­cale”, qui consiste à re­lo­ca­li­ser la pro­duc­tion et l’ap­pro­vi­sion­ne­ment

Face à la chute de l’Union soviétique et à l’ou­ver­ture de la Chine aux mar­chés, les en­tre­prises oc­ci­den­tales ont sa­cri­fié à leur des­ti­née

en ma­tières pre­mières, et l’in­té­gra­tion “ho­ri­zon­tale”, qui consiste à conqué­rir de nou­veaux mar­chés. Mais dans la pra­tique, beau­coup d’en­tre­prises se sont mon­dia­li­sées sur tous les ta­bleaux à la fois, ra­che­tant leurs concur­rents avec en­thou­siasme, cour­ti­sant les consom­ma­teurs et ou­vrant des usines par­tout où l’op­por­tu­ni­té se pré­sen­tait. Si la ten­dance a émer­gé dans les pays riches, elle a vite at­teint éga­le­ment les en­tre­prises des pays émer­gents. En 2006, le di­rec­teur gé­né­ral d’IBM, Sam Pal­mi­sa­no, pré­voyait que “l’en­tre­prise mon­dia­le­ment in­té­grée”, gé­rée comme une or­ga­ni­sa­tion uni­fiée et non comme une fé­dé­ra­tion, trans­cen­de­rait toutes les fron­tières en vi­sant “l’in­té­gra­tion de la pro­duc­tion et des chaînes de va­leur par­tout dans le monde”. De­puis les ma­ni­fes­ta­tions de 1999 à Seat­tle, les mi­li­tants al­ter­mon­dia­listes fai­saient peu ou prou la même ana­lyse, mais cette pers­pec­tive ne leur ins­pi­rait pas le même en­thou­siasme. Le seul ma­gnat des af­faires à ré­sis­ter à la nou­velle or­tho­doxie res­tait War­ren Buf­fett, qui in­ves­tit dans des en­tre­prises lea­ders sur le mar­ché amé­ri­cain. Un tel em­bal­le­ment ne pou­vait pas du­rer éter­nel­le­ment. De plus en plus d’in­di­ca­teurs sug­gèrent qu’il a tou­ché à sa fin. En 2016, les in­ves­tis­se­ments trans­fron­ta­liers des mul­ti­na­tio­nales ont pro­ba­ble­ment chu­té de 10 à 15 %. Quant aux chaînes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment trans­fron­tières, aus­si im­pres­sion­nante que soit leur par­ti­ci­pa­tion dans les échanges com­mer­ciaux mon­diaux, celle-ci stagne de­puis 2007. La pro­por­tion de ventes réa­li­sées par les en­tre­prises oc­ci­den­tales en de­hors de leur ré­gion d’ori­gine a chu­té. Les bé­né­fices des mul­ti­na­tio­nales baissent et le flux d’in­ves­tis­se­ments nou­veaux est en ré­gres­sion par rap­port au PIB. L’en­tre­prise mon­diale est en dé­clin.

L’autre fin de la fin de l’his­toire

Pour com­prendre les causes de cette si­tua­tion, il faut consi­dé­rer les trois par­ties pre­nantes qui ont ren­du pos­sible l’es­sor ful­gu­rant des mul­ti­na­tio­nales : les in­ves­tis­seurs, les “pays sièges” dans les­quels les en­tre­prises sont do­mi­ci­liées, et les “pays hôtes” qui re­çoivent les in­ves­tis­se­ments. Cha­cune des par­ties avait ses rai­sons de pen­ser que les mul­ti­na­tio­nales of­fri­raient une per­for­mance fi­nan­cière et éco­no­mique in­com­pa­rable. Les in­ves­tis­seurs y ont vu un im­mense po­ten­tiel pour réa­li­ser des éco­no­mies d’échelle. Alors que la Chine, l’Inde et l’Union soviétique s’ou­vraient au mar­ché mon­dial, et que l’Eu­rope se li­bé­ra­li­sait pour for­mer un mar­ché com­mun, les en­tre­prises al­laient pou­voir vendre le même pro­duit à da­van­tage de clients. L’an­cien mo­dèle fé­dé­ra­tif étant rem­pla­cé par ce­lui de l’in­té­gra­tion mon­diale, les en­tre­prises se­raient en me­sure d’op­ti­mi­ser la ré­par­ti­tion les dif­fé­rents ap­ports de chaque pays aux quatre coins de monde. Cet ar­bi­trage géo­gra­phique de­vait aug­men­ter leur ef­fi­ca­ci­té. Les pays dé­ve­lop­pés four­ni­raient des équipes d’en­ca­dre­ment et de di­rec­tion, du ca­pi­tal, des marques et de la tech­no­lo­gie. Dans les pays émer­gents, les mul­ti­na­tio­nales pour­raient pro­fi­ter d’une maind’oeuvre bon mar­ché, de ma­tières pre­mières ain­si que de ré­gle­men­ta­tions plus souples en ma­tière de pol­lu­tion. Ces avan­tages ont conduit les in­ves­tis­seurs à croire que les en­tre­prises mon­dia­li­sées connaî­traient une crois­sance plus ra­pide et réa­li­se­raient plus de bé­né­fices. Ce fut long­temps le cas. Ce n’est plus vrai au­jourd’hui. Les bé­né­fices des 700 plus grandes mul­ti­na­tio­nales des pays riches ont chu­té de 25 % au cours des cinq der­nières an­nées, se­lon l’in­dice bour­sier FTSE. La fai­blesse de nom­breuses de­vises face au dollar n’ex­plique qu’un tiers de cette chute. La pro­fi­ta­bi­li­té des en­tre­prises na­tio­nales s’est pen­dant ce temps ac­crue de 2 %. Les bé­né­fices réa­li­sés à l’étran­ger qui ap­pa­raissent dans la ba­lance des paie­ments four­nissent une me­sure com­plé­men­taire. Bien que ces don­nées re­groupent les en­tre­prises de toutes tailles, les plus grosses do­minent l’en­semble. Pour les mul­ti­na­tio­nales dont le siège est dans l’OCDE, les bé­né­fices ex­té­rieurs ont chu­té de 17 % en cinq ans. Les so­cié­tés amé­ri­caines ont moins souf­fert, avec une chute de 12 %, en par­tie grâce à leur pen­chant pour le sec­teur tech­no­lo­gique, en forte crois­sance. Pour les en­tre­prises non amé­ri­caines, la chute a at­teint 20 %. Les bé­né­fices doivent être com­pa­rés au ca­pi­tal. La ren­ta­bi­li­té des ca­pi­taux propres (Re­turn on equi­ty - ROE) des 700 pre­mières mul­ti­na­tio­nales a chu­té, pas­sant du pic de 18 % il y a dix ans à 11 % au­jourd’hui. Le re­tour sur l’in­ves­tis­se­ment di­rect étran­ger a éga­le­ment di­mi­nué pour toutes les en­tre­prises, se­lon les don­nées de la ba­lance des paie­ments. Dans les trois pays qui, his­to­ri­que­ment,q, ont ac­cueilli le pplus de mul­ti­na­tio­nales (les États-Unis, le Royaume-Uni, et les Pays-Bas), la ren­ta­bi­li­té de l’in­ves­tis­se­ment étran­ger a at­teint 4 à 8 %. La ten­dance est si­mi­laire à tra­vers toute l’OCDE. Les groupes ba­sés dans les pays émer­gents, qui re­pré­sentent en­vi­ron un sep­tième de l’ac­ti­vi­té glo­bale des mul­ti­na­tio­nales, n’ont pas mieux ti­ré leur épin­glepg du jjeu : leur ROE est de 8 %. À l’image de Le­no­vo, l’en­tre­prise chi­noise qui a ra­che­té la branche PC d’IBM et des parts de Mo­to­ro­la, plu­sieurs pré­ten­dus “cham­pions” de l’éco­no­mie ont tour­né au flop fi­nan­cier. La plus im­por­tante ac­qui­si­tion étran­gère chi­noise a été celle de Nexen, groupe pé­tro­lier ca­na­dien, en 2012. L’an­née der­nière, l’ache­teur,, CNOOC,, un ggrou­pep éner­gé­ti­quegq dé­te­nu par l’État, a dû mettre fin à une par­tie de l’ac­ti­vi­té de Nexen. En­vi­ron la moi­tié de la dé­gra­da­tion de la ren­ta­bi­li­té des ca­pi­taux propres des mul­ti­na­tio­nales sur les 5 à 10 der­nières an­nées s’ex­plique par la chute des prix des ma­tières pre­mières, et donc des bé­né­fices des so­cié­tés pé­tro­lières, mi­nières et as­si­mi­lées. 10 % de la dé­té­rio­ra­tion est due aux banques. Les en­tre­prises four­nis­sant les ser­vices spé­cia­li­sés qui sous-tendent la mon­dia­li­sa­tion ont aus­si été sé­vè­re­ment tou­chées. De­puis leur pic his­to­rique, les bé­né­fices ont plon­gé de plus de 50 % chez Maersk, la com­pa­gnie ma­ri­time da­noise, chez Mit­sui, un né­go­ciant ja­po­nais de ma­tières pre­mières, et chez Li & Fung, en­tre­prise de lo­gis­tique et de dis­tri­bu­tion. Mais les dé­gâts s’étendent au-de­là de ces sec­teurs clés. La moi­tié des grandes mul­ti­na­tio­nales ont vu leur ROE chu­ter ces trois der­nières an­nées. 40 % d’entre elles ne par­viennent pas à at­teindre un ROE su­pé­rieur au pa­lier de 10 %, gé­né­ra­le­ment consi­dé­ré comme le seuil de créa­tion de va­leur digne de ce nom. Même chez Uni­le­ver, Ge­ne­ral Elec­tric, Pep­siCo et Proc­ter & Gamble, les bé­né­fices étran­gers ont di­mi­nué d’un quart par rap­port à leur der­nier pic. La seule lueur d’es­poir se trouve chez les géants de la tech­no­lo­gie. Leurs bé­né­fices étran­gers re­pré­sentent 46 % des pro­fits à l’étran­ger des cin­quante pre­mières mul­ti­na­tio­nales amé­ri­caines (contre 17 % il y a dix ans). Apple a réa­li­sé 46 mil­liards de dol­lars de bé­né­fices à l’étran­ger l’an­née der­nière, plus que toute autre so­cié­té et cinq fois plus que Ge­ne­ral Elec­tric, gé­né­ra­le­ment consi­dé­ré comme le baromètre des ten­dances aux États-Unis. Ces chiffres prouvent que les per­for­mances des mul­ti­na­tio­nales n’ont plus rien d’ex­cep­tion­nel. ‘The Eco­no­mist’ a exa­mi­né les ré­sul­tats des 500 plus grandes en­tre­prises mon­diales. Dans huit sec­teurs sur dix, les so­cié­tés mon­dia­li­sées ont vu leurs ventes agré­gées croître plus len­te­ment que celles de leurs ho­mo­logues na­tio­nales. Dans six sec­teurs sur dix, elles af­fichent des ROE in­fé­rieures. Pour les en­tre­prises amé­ri­caines, la ren­ta­bi­li­té des ca­pi­taux propres est main­te­nant 30 % plus éle­vée sur leur mar­ché do­mes­tique. Les di­ri­geants pointent gé­né­ra­le­ment du doigt des obs­tacles ponc­tuels: les va­ria­tions des taux de change, la crise éco­no­mique au Ve­ne­zue­la, la dé­pres­sion en Eu­rope, une cam­pagne de ré­pres­sion contre la cor­rup­tion en Chine, etc. Mais l’ex­pli­ca­tion plus pro­fonde tient au fait que les éco­no­mies d’échelle et les avan­tages ti­rés des ar­bi­trages entre pays ont fait leur temps. Les mul­ti­na­tio­nales sont étouf­fées par les frais gé­né­raux et des chaînes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment com­plexes li­gotent leur in­ven­taire. Les or­ga­ni­sa­tions ten­ta­cu­laires sont de plus en plus dif­fi­ciles à gé­rer. Cer­taines op­por­tu­ni­tés d’ar­bi­trage se sont épui­sées ; les sa­laires ont aug­men­té en Chine, et les mul­ti­na­tio­nales ont dé­jà op­ti­mi­sé au maxi­mum leurs im­pôts. La libre-cir­cu­la­tion de l’in­for­ma­tion im­plique que leurs concur­rents peuvent rat­tra­per les lea­ders en ma­tière de tech­no­lo­gie et de sa­voir-faire plus ai­sé­ment que par le pas­sé. En consé­quence, les en­tre­prises qui se concentrent sur le mar­ché in­té­rieur gagnent des parts de mar­ché. Au Bré­sil, les deux banques lo­cales, Itaú et Bra­des­co, ont ba­layé leurs concur­rents étran­gers. En Inde, l’opé­ra­teur mo­bile oc­ci­den­tal Vo­da­fone et Bhar­ti Air­tel, une mul­ti­na­tio­nale in­dienne pré­sente dans 20 pays, perdent des clients au pro­fit de l’opé­ra­teurp lo­cal Re­liance. Aux États-Unis, le­sex­ploip tants lo­caux du gaz de schiste ont grillé la po­li­tesse aux géants pé­tro­liers. En Chine, les chaînes lo­cales de res­tau­rants de ra­vio­lis gri­gnotent les ventes de KFC. Une sé­rie d’in­di­ca­teurs sur les so­cié­tés co­tées in­dique que la part des mul­ti­na­tio­nales dans les bé­né­fices mon­diaux qui at­tei­gnait 35 % il y a dix ans, pla­fonne à 30 %. Voi­là pour les in­ves­tis­seurs. Qu’en est-il du deuxième groupe d’ac­teurs, ce­lui des “pays sièges” ? Dans les an­nées 1990 et 2000, ils en­cou­ra­geaient leurs fleu­rons na­tio­naux à s’in­ter­na­tio­na­li­ser pour gros­sir et de­ve­nir plus puis­sants. Une étude de McKin­sey ba­sée sur les don­nées de 2007 dé­taillait le type d’avan­tages qqu’ils es­pé­raientp en ti­rer. Les mul­ti­na­tio­nales opé­rant auxÉ­tatsg Unis, qui re­pré­sen­taient 19 % des em­plois du sec­teur pri­vé, étaient res­pon­sables de 25 % des sa­laires du sec­teur pri­vé, 25 % des bé­né­fices, 48 % des ex­por­ta­tions et 74 % de la re­cherche et dé­ve­lop­pe­ment. Vivent les mul­ti­na­tio­nales…

Ci­toyens de nulle part

Le vent a tour­né après la crise fi­nan­cière. Les mul­ti­na­tio­nales ont com­men­cé à être consi­dé­rées res­pon­sables des iné­ga­li­tés. Elles créaient des em­plois à l’étran­ger mais pas en Amé­rique. Entre 2009 et 2013, 5 % seule­ment de la créa­tion nette

Les bé­né­fices des 700 plus grandes mul­ti­na­tio­nales des pays riches ont chu­té de 25 % au cours des cinq der­nières an­nées

d’em­plois en Amé­rique, soit 400 000 em­plois,, a été im­pu­ta­blep aux mul­ti­na­tio­nales do­mi­ci­liées auxÉ­tatsp Unis (même si les pre­miers chiffres pour 2014 semblent in­di­quer que la créa­tion d’em­plois s’est for­te­ment re­dres­sée de­puis). Leurs bé­né­fices ont fi­ni dans les poches d’une élite d’ac­tion­naires for­tu­nés. Le sou­tien des po­li­tiques aux mul­ti­na­tio­nales a fait long feu. Ré­sul­tat : le ca­ne­vas de ré­gle­men­ta­tions conçues pour sou­te­nir l’ac­ti­vi­té éco­no­mique trans­fron­ta­lière dans le monde s’ef­fi­loche. Comp­ta­bi­li­té in­ter­na­tio­nale, lois an­ti-trust, lois sur le blan­chi­ment, règles sur le ni­veau im­po­sé de fonds propres des banques se sont scin­dées entre deux camps, l’amé­ri­cain et l’eu­ro­péen. De nos jours, les ra­chats de so­cié­tés oc­ci­den­tales sont sou­vent as­sor­tis de condi­tions im­po­sées par des gou­ver­ne­ments sou­cieux de pré­ser­ver l’em­ploi et les infrastructures in­dus­trielles na­tio­nales. Deux trai­tés pour le com­merce mon­dial, connus sous les acro­nymes TPP (Trai­té Trans Pa­ci­fique) et TAFTA (Trai­té de libre-échange trans­at­lan­tique), qui de­vaient pro­té­ger la pro­prié­té in­tel­lec­tuelle au ni­veau mon­dial, sont un fias­co. Les tri­bu­naux in­ter­na­tio­naux aux­quels ont re­cours les mul­ti­na­tio­nales pour contour­ner les ju­ri­dic­tions na­tio­nales sont dé­sor­mais contes­tés. Mais le pro­fond en­ra­ci­ne­ment de la mon­dia­li­sa­tion si­gni­fie que pri­vi­lé­gier les en­tre­prises na­tio­nales en im­po­sant des droits de douane ne fonc­tionne plus comme au­tre­fois. Plus de la moi­tié des ex­por­ta­tions (en va­leur) tra­verse au moins deux fron­tières avant d’at­teindre le consom­ma­teur fi­nal. Les droits de douane pé­na­lisent tout le monde. Ce­la ne si­gni­fie pas qu’inep­tie et igno­rance ne ten­te­ront pas de les im­po­ser, mais ce­la en­cou­rage dé­jà le re­cours à d’autres so­lu­tions comme l’arme fis­cale et la bonne vieille in­ter­ven­tion po­li­tique pour ten­ter de re­dres­ser les torts sup­po­sé­ment su­bis. Une mul­ti­na­tio­nale clas­sique pos­sède plus de 500 en­ti­tés ju­ri­diques, dont cer­taines do­mi­ci­liées dans les pa­ra­dis fis­caux, et leur im­pôt pla­fonne à 10 % des bé­né­fices réa­li­sés. L’Union eu­ro­péenne tente d’aug­men­ter ce ra­tio. Le Luxem­bourg est dans sa ligne de mire, parce qu’il offre des condi­tions d’hé­ber­ge­ment gé­né­reuses aux mul­ti­na­tio­nales qui y “parquent” leurs bé­né­fices. Elle a par ailleurs in­fli­gé à Apple un re­dres­se­ment de 15 mil­liards de dol­lars pour avoir vio­lé les rè­glesg eu­ro­péen­nesp sur les sub­ven­tions d’État en Ir­lande, pays avec le­quel Apple avait si­gné des ac­cords fis­caux sur me­sure. L’Amé­rique, de son cô­té, a in­ter­dit aux grandes en­tre­prises d’uti­li­ser des “in­ver­sions” lé­gales pour trans­fé­rer leur base im­po­sable à l’étran­ger. Le cas le plus connu est ce­lui du la­bo­ra­toire phar­ma­ceu­tique Pfi­zer, troi­sième so­cié­té amé­ri­caine à réa­li­ser le plus de bé­né­fices à l’étran­ger. Les ré­pu­bli­cains du Congrès amé­ri­cain dé­battent d’une ré­forme fis­cale qui per­met­trait aux ex­por­ta­teurs et aux so­cié­tés qui ra­pa­trient leurs bé­né­fices en Amé­rique d’être moins im­po­sés, alors que celles qui dé­lo­ca­lisent leur pro­duc­tion se­raient pé­na­li­sées par des pré­lè­ve­ments. Do­nald Trump a cri­ti­qué les pro­jets de dé­lo­ca­li­sa­tion de leur pro­duc­tion de cer­tains groupes in­dus­triels amé­ri­cains. Le 3 jan­vier der­nier, Ford a ac­cep­té d’an­nu­ler une nou­velle usine au Mexique et d’in­ves­tir da­van­tage en Amé­rique. M. Trump veut éga­le­ment qu’Apple ra­pa­trie des chaînes de fa­bri­ca­tion “à la mai­son”. Si ces ten­dances se confirment, les postes im­pôts et sa­laires de ces groupes mon­diaux vont aug­men­ter et ce­la fe­ra bais­ser les bé­né­fices. Si les mul­ti­na­tio­nales amé­ri­caines ra­pa­triaient un quart de leurs ef­fec­tifs de­puis l’étran­ger, ré­mu­né­rés avec des sa­laires amé­ri­cains, et payaient les mêmes im­pôts à l’étran­ger qu’en Amé­rique, leurs bé­né­fices chu­te­raient de 12 % sup­plé­men­taires. Sans comp­ter ce que leur coû­te­rait la construc­tion de nou­velles uni­tés de pro­duc­tion sur le sol amé­ri­cain De tous les ac­teurs du dé­ploie­ment des mul­ti­na­tio­nales à l’étran­ger, les pays hôtes qui bé­né­fi­cient de leurs in­ves­tis­se­ments res­tent les plus en­thou­siastes. L’exemple de la Chine fait des en­vieux, où de­puis 2010, 30 % de la pro­duc­tion in­dus­trielle et 50 % des ex­por­ta­tions dé­coulent des fi­liales d’en­tre­prises étran­gères ou des co-en­tre­prises créées avec des mul­ti­na­tio­nales. Le gou­ver­ne­ment ar­gen­tin sou­haite at­ti­rer les en­tre­prises étran­gères. Le Mexique vient de vendre des parts de ses champs pé­tro­li­fères na­tio­na­li­sés à des groupes étran­gers, dont Exxon Mo­bil et To­tal. L’Inde a lan­cé une cam­pagne “Make in In­dia”

[Fa­bri­quez en Inde, ndt] pour in­ci­ter les mul­ti­na­tio­nales à in­clure le pays dans leurs chaînes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment. L’in­dice uti­li­sé par l’OCDE pour me­su­rer l’ac­cueil des pays hôtes n’a en­re­gis­tré au­cune dé­té­rio­ra­tion de­puis la crise fi­nan­cière. Mais les nuages s’amon­cellent. La Chine a don­né un tour de vis aux en­tre­prises étran­gères ins­tal­lées en Chine, pour fa­vo­ri­ser “l’in­no­va­tion lo­cale”. Les pa­trons chi­nois mar­tèlent qu’il faut uti­li­ser plus de pro­duits lo­caux. La pro­prié­té in­tel­lec­tuelle fi­nit sou­vent par être cé­dée aux par­te­naires chi­nois. Les sec­teurs stra­té­giques, dont l’In­ter­net, sont en re­vanche in­ter­dits aux in­ves­tis­seurs étran­gers. Beau­coup craignent que cette po­li­tique chi­noise fasse des émules dans les autres pays en dé­ve­lop­pe­ment, ce qui obli­ge­rait les mul­ti­na­tio­nales à in­ves­tir da­van­tage dans le pays hôte et à y créer plus d’em­plois : une si­tua­tion qui fait mi­roir aux pres­sions qu’elles su­bissent chez elles.

Le prix de l’hos­pi­ta­li­té

Les pays hôtes pour­raient éga­le­ment de­ve­nir moins in­té­res­sants car l’ac­ti­vi­té éco­no­mique se dé­place vers les ser­vices in­tan­gibles. 65 % des bé­né­fices réa­li­sés à l’étran­ger par les 50 plus grandes mul­ti­na­tio­nales amé­ri­caines pro­viennent dé­sor­mais de sec­teurs qui tirent leurs re­ve­nus de bre­vets ou pro­prié­té in­tel­lec­tuelle, comme la tech­no­lo­gie, les mé­di­ca­ments et la fi­nance. Il y a 10 ans, c’était 35 %, et l’écart ne cesse d’aug­men­ter. (Cette part est bien moindre en Eu­rope et au Ja­pon, qui n’ont pas de grands groupes de tech­no­lo­gie). Les mul­ti­na­tio­nales n’ont pas grande en­vie de ré­créer en Afrique ou en Inde les mêmes centres de pro­duc­tion in­dus­trielle qu’en Chine, ce qui éli­mine une bonne rai­son pour ces pays de son­ger à les ac­cueillir. Ce cha­pitre de la dé­lo­ca­li­sa­tion tire à sa fin pour les mul­ti­na­tio­nales, au vu des em­plois et ex­por­ta­tions gé­né­rées. En 2000, chaque mil­liard de dol­lars in­ves­ti à l’étran­ger re­pré­sen­tait en moyenne 7 000 em­plois et 600 mil­lions d’ex­por­ta­tions par an. Au­jourd’hui, ce mil­liard de dol­lars fi­nance 3 000 em­plois et 300 mil­lions d’ex­por­ta­tions. Les ré­centes stars de la Si­li­con Val­ley sont dé­jà contes­tées à l’étran­ger. En 2016, Uber a ven­du sa fi­liale chi­noise à un concur­rent lo­cal après une ba­taille san­glante. En dé­cembre, deux grands noms in­diens de la nou­velle éco­no­mie, Ola, un ser­vice de VTC, et Flip­kart, un site de e-com­merce, ont de­man­dé au gou­ver­ne­ment in­dien de les pro­té­ger de Uber et Ama­zon. Les deux ont ar­gu­men­té que leurs concur­rents al­laient consti­tuer des mo­no­poles, créer peu d’em­plois réels en Inde et qu’ils ra­pa­trie­raient leurs bé­né­fices en Amé­rique. Il faut re­mon­ter à la pé­riode sui­vant la Grande dé­pres­sion pour re­trou­ver une autre mau­vaise passe pour les mul­ti­na­tio­nales. Entre 1930 et 1970, leur por­te­feuille d’in­ves­tis­se­ments a l’étran­ger avait di­mi­nué d’un tiers, re­la­ti­ve­ment au PIB mon­dial. La si­tua­tion ne s’était re­dres­sée qu’en 1991. Cer­tains groupes jouaient à saute-mou­ton entre les dif­fé­rents droits de douane des pays pro­tec­tion­nistes. Beau­coup de ces so­cié­tés se sont re­struc­tu­rées en ac­cor­dant de l’au­to­no­mie à leurs fi­liales étran­gères pour que celles-ci pa­raissent plus lo­cales. D’autres ont dé­ci­dé de se scin­der en dif­fé­rentes en­ti­tés. Au­jourd’hui, les mul­ti­na­tio­nales doivent à nou­veau re­pen­ser leur avan­tage concur­ren­tiel. Cer­tains vieux ar­gu­ments des apôtres de la mon­dia­li­sa­tion sont ob­so­lètes, en par­tie d’ailleurs grâce au suc­cès gé­né­ral de cette mon­dia­li­sa­tion. La plu­part des mul­ti­na­tio­nales ne créent pas de mar­ché in­terne. Un tiers seule­ment de leur pro­duc­tion est ache­té par leurs propres fi­liales. Les chaînes d’ap­pro­vi­sion­ne­ments ex­ternes font le reste. Les mul­ti­na­tio­nales n’ont plus la main­mise sur les idées les plus pro­met­teuses en termes de ma­na­ge­ment ou d’in­no­va­tion. Elles ont tou­jours l’avan­tage si elles pos­sèdent des bre­vets so­lides pour des grandes marques ou si elles peuvent en­core faire des éco­no­mies d’échelle mon­diales. Mais ces bé­né­fices ne sont plus ce qu’ils étaient. L’éro­sion est vi­sible dans la quan­ti­té d’ac­ti­vi­tés peu pro­duc­trices de va­leur. 50 % des in­ves­tis­se­ments étran­gers di­rects pro­duisent une ren­ta­bi­li­té sur ca­pi­taux propres in­fé­rieure à 10 %. Ford et Ge­ne­ral Mo­tors font 80 % ou plus de leurs bé­né­fices en Amé­rique du Nord, ce qui laisse pen­ser que leur ren­ta­bi­li­té sur ca­pi­taux propres à l’étran­ger est exé­crable. Plu­sieurs sec­teurs qui ont ten­té la mon­dia­li­sa­tion semblent mieux réus­sir à l’échelle na­tio­nale ou ré­gio­nale. Cer­tains ont com­pris la le­çon. Les chaînes de su­per­mar­chés Tes­co en Grande-Bre­tagne, et Ca­si­no en France, ont mis un terme à une grande par­tie de leurs aven­tures en terres étran­gères. Les géants amé­ri­cains des té­lé­coms AT&T et Ve­ri­zon ont ran­gé leurs pas­se­ports. Les ins­ti­tu­tions fi­nan­cières se sont re­pliées sur leur “coeur de mar­ché”. Le ci­men­tier La­far­geHol­cim a l’in­ten­tion de vendre, ou a dé­jà ven­du, ses so­cié­tés en Inde,, en Co­rée du Sud,, en Ara­bie saou­dite et au Viet­nam. À l’ave­nir, le pa­no­ra­ma de l’ac­ti­vi­té éco­no­mique mon­dia­li­sée pour­rait se ré­par­tir entre trois fa­milles. Un cercle res­treint de mul­ti­na­tio­nales de pre­mier plan qui s’im­plan­te­ront plus pro­fon­dé­ment dans les éco­no­mies des pays hôtes pour apai­ser les sus­cep­ti­bi­li­tés na­tio­na­listes, comme Ge­ne­ral Elec­tric, qui lo­ca­lise sa pro­duc­tion, sa chaîne d’ap­pro­vi­sion­ne­ment et son ma­na­ge­ment. Les so­cié­tés étran­gères in­ves­ti­ront da­van­tage dans la pro­duc­tion en Amé­rique pour évi­ter les droits de douane, si M. Trump les im­pose. C’est fai­sable si vous êtes gros. Le géant al­le­mand de l’in­dus­trie Sie­mens em­ploie 50000 per­sonnes aux USA et y pos­sède 60 usines. Mais les so­cié­tés in­dus­trielles de taille moyenne vont avoir du mal à ras­sem­bler les res­sources né­ces­saires pour y in­ves­tir plus pro­fon­dé­ment. Les po­li­tiques in­sis­te­ront tou­jours plus pour que les so­cié­tés qui font l’ac­qui­si­tion d’en­tre­prises étran­gères s’en­gagent à res­pec­ter la “par­ti­cu­la­ri­té na­tio­nale”, dont les em­plois, l’ac­ti­vi­té de re­cherche et dé­ve­lop­pe­ment et les im­pôts. Pour pou­voir ache­ter ARM, un fa­bri­cant bri­tan­nique de puces, en 2016, le ja­po­nais Soft­bank a ac­cep­té ces obli­ga­tions. Comme l’a fait Si­no­chem, groupe chi­nois de chi­mie, qui est en train d’ache­ter son concur­rent suisse Syn­gen­ta. Pa­ral­lè­le­ment, la fré­né­sie chi­noise d’ac­qui­si­tions à l’étran­ger pour­rait ra­len­tir, ou ex­plo­ser. Nombre de ces ra­chats fi­nan­cés ppar des pprêts sub­ven­tion­nés de banques d’État chi­noises n’ont pro­ba­ble­ment pas de rai­sons d’être. La deuxième fa­mille, plus fra­gile, concerne les mul­ti­na­tio­nales nées d’In­ter­net ou de la pro­prié­té in­tel­lec­tuelle, comme Google et Net­flix, avec les la­bo­ra­toires phar­ma­ceu­tiques, ain­si que les so­cié­tés qui uti­lisent les fran­chises et leur puis­sance com­mer­ciale pour ex­ploi­ter le mar­ché in­ter­na­tio­nal. Le sec­teur hô­te­lier, avec ses grandes marques lea­der comme Hil­ton et In­ter­con­ti­nen­tal, est un exemple par­fait de cette stra­té­gie. McDo­nald’s est en train de pas­ser à un mo­dèle éco­no­mique de fran­chises en Asie. Ces mul­ti­na­tio­nales de l’in­tan­gible vont vite gran­dir. Mais parce qu’elles créent peu d’em­plois di­rects, parce qu’elles sont sou­vent aux mains d’oli­go­poles et ne sont pas pro­té­gées par les règles du com­merce mon­dial qui, dans la plu­part des cas, ne s’in­té­ressent qu’aux biens ma­té­riels, elles se­ront vul­né­rables face à des hos­ti­li­tés na­tio­na­listes.

Les pré­mices d’autre chose

La troi­sième fa­mille pour­rait de­ve­nir la plus in­té­res­sante : une co­horte en crois­sance de pe­tites so­cié­tés qui uti­li­se­ront le e-com­merce pour ache­ter et vendre dans le monde en­tier. 10 % en­vi­ron des 30 mil­lions de PME amé­ri­caines le font dé­jà dans une cer­taine me­sure. PayPal, l’ou­til de vi­re­ments en ligne, in­dique que son dé­par­te­ment de tran­sac­tions trans­fron­ta­lières, qui traite les trans­ferts de ces “mul­ti­na­tio­na­lettes”, pèse 80 mil­liards de dol­lars par an, et connaît une crois­sance ra­pide. Jack Ma, fon­da­teur du géant chi­nois du e-com­merce Ali­ba­ba, pré­dit que la vague des pe­tites so­cié­tés oc­ci­den­tales qui ex­por­te­ront des pro­duits vers les consom­ma­teurs chi­nois vont com­pen­ser pour par­tie les deux dé­cen­nies du­rant les­quelles les grands du com­merce amé­ri­cain ont im­por­té leurs mar­chan­dises de Chine. La nou­velle ère de la mul­ti­na­tio­nale pru­dente au­ra un coût. Les in­ves­tis­seurs qui ont plus d’un tiers de leurs por­te­feuilles dans des mul­ti­na­tio­nales vont tra­ver­ser des tur­bu­lences désa­gréables. Les éco­no­mies qui dé­pendent des in­ves­tis­se­ments étran­gers ou du flux de nou­veaux ca­pi­taux souf­fri­ront. L’ef­fon­dre­ment des bé­né­fices des mul­ti­na­tio­nales bri­tan­niques ex­plique la mau­vaise mine de la ba­lance des paie­ments d’ou­treManche. Sur les 15 pays dont le dé­fi­cit des comptes cou­rants était su­pé­rieur à 2,5 % du PIB en 2015, 11 dé­pen­daient de l’ar­gent frais des mul­ti­na­tio­nales pour com­bler au moins un tiers de leur dé­fi­cit. Le ré­sul­tat de ce dé­clin se­ra un genre de ca­pi­ta­lisme plus frag­men­té et “pa­rois­sial”, peut-être moins ef­fi­cace. Mais il a plus de chances d’être ac­cep­té par les po­pu­la­tions. Alors, l’en­goue­ment pour les mul­ti­na­tio­nales se­ra un jour vu comme un épi­sode fu­gi­tif de l’his­toire éco­no­mique, et non comme son mot de la fin.

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