“Le po­pu­lisme oc­ci­den­tal ac­tuel est la ré­ac­tion tar­dive au sau­ve­tage des banques”

Da­niel Han­nan Cer­veau du Brexit

Le Nouvel Economiste - - La Une - HEN­RY MANCE, FT

Au­tour d’oeufs po­chés à Bruxelles, le dé­pu­té eu­ro­péen conser­va­teur, grand prêtre des eu­ros­cep­tiques, trouve qu’un “pes­si­misme ir­ra­tion­nel” a sai­si le monde

“L’en­nui dans ce monde, c’est que les idiots sont sûrs d’eux et les gens sen­sés sont pleins de doutes” avait re­mar­qué le phi­lo­sophe bri­tan­nique Ber­trand Rus­sell à pro­pos des vagues po­pu­listes des an­nées 1930. En Grande-Bre­tagne,l’élite li­bé­rale aux abois pense que tout Brexi­teur est ar­ro­gant, mais le nom de Da­niel Han­nan fi­gure cer­tai­ne­ment en tête de sa liste. L’eu­ro-dé­pu­té conser­va­teur est le grand prêtre de l’eu­ros­cep­ti­cisme, et chez cet aus­tère ob­sé­dé de Sha­kes­peare, le doute semble aus­si na­tu­rel qu’un double sal­to ar­rière. Feuille­tez l’un des nom­breux livres pu­bliés par Da­niel Han­nan.Vous dé­cou­vri­rez les plans du Brexit dont il rêve. Dans son monde, les nuages des né­go­cia­tions se dis­sipent, la su­pré­ma­tie du Par­le­ment bri­tan­nique rayonne et nous “mar­chons dans la lu­mière du so­leil”. “J’ai pro­ba­ble­ment com­men­cé à pla­ni­fier le Brexit de­puis plus long­temps que n’im­porte qui d’autre” me confie­ra-t-il à un mo­ment lors de notre dé­jeu­ner. Plus tard, il ajou­te­ra : “Je pense juste qu’il y a tel­le­ment de pes­si­misme ir­ra­tion­nel dans le monde”. Il y a les po­li­tiques ‘Mar­mite’ [pâte à tar­ti­ner ty­pi­que­ment an­glaise, ndt]. Han­nan, lui, est plu­tôt acu­punc­ture. Soit vous y croyez, soit vous n’y croyez

pas, au­quel cas tout semble une souf­france inu­tile à s’in­fli­ger. L’heb­do­ma­daire de gauche ‘New Sta­te­man’ pu­blie ré­gu­liè­re­ment une ru­brique : “De quoi Da­niel Han­nan a-t-il fait une dé­mons­tra­tion er­ro­née cette se­maine?”. Le jour­nal ne risque pas de man­quer de ma­tière de si­tôt. Même dans son camp, cer­tains sont fa­ti­gués de son pen­chant ob­ses­sion­nel. Les grands noms du vote Leave, la cam­pagne pour le dé­part de l’UE, en juin der­nier, l’ont avec dé­dain éti­que­té “le meilleur ani­ma­teur de dé­bats du monde” et l’ont te­nu à dis­tance de toutes les grandes émis­sions élec­to­rales à la té­lé­vi­sion. “Nous avons ten­té de l’écar­ter des dé­ci­sions

im­por­tantes” re­con­naît l’un d’eux. Et pour­tant, Da­niel Han­nan, 45 ans, a in­con­tes­ta­ble­ment été un mo­teur pour la plus grande dé­ci­sion de toutes, le vote. Quand il a com­men­cé à mi­li­ter, étu­diant, au dé­but des an­nées 1990, le mou­ve­ment pour quit­ter l’UE était mar­gi­nal au Royaume-Uni. Han­nan a contri­bué à en faire un cou­rant of­fi­ciel de la pen­sée conser­va­trice. “Il a

per­sua­dé le par­ti, membre après membre” rap­pelle

un de ses amis. “Son gé­nie est de convaincre les gens sans qu’ils s’en rendent compte.” Nous ne sommes à peine as­sis que Da­niel Han­nan com­mence à ex­pli­quer ses mé­thodes. “La po­li­tique

est di­dac­tique” com­mence-t-il. Je com­mande vite un verre de vin. “Pas pour moi, j’ai une jour­née très

char­gée” dit-il.

Bruxelles, pour Da­niel Han­nan, est le ventre de la bête, l’antre de di­zaines de mil­liers de bu­reau­crates et de po­li­tiques qui di­rigent l’Union eu­ro­péenne. Mais en fait, il apprécie cette ville. “Pour com­men­cer, on y mange très bien” ex­plique-t-il avant de louer“les lo­ge­ments très abor­dables” et de gé­mir

sur la météo, comme il est de ri­gueur. “Il pleut 30 % plus ici qu’à Londres, ce qui est beau­coup si on y ré­flé­chit.Vrai­ment beau­coup.” Nous nous trou­vons dans un quar­tier chic constel­lé de villas Art Dé­co et de fa­çades Art Nou­veau, à quelques ki­lo­mètres du siège des ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes. La fa­mille Han­nan a vé­cu non loin d’ici. Ses filles ont fré­quen­té l’une des écoles eu­ro­péennes qui sont gra­tuites pour le per­son­nel de l’UE. “J’ai es­sayé d’ar­rê­ter de dire Bruxelles quand j’ex­plique ce que n’aime pas dans l’Eu­rope. C’est in­sul­ter une ville qui est fi­na­le­ment as­sez at­trayante et de

bonne com­po­si­tion” dit-il. Plus tard, il avoue­ra que la seule chose qui lui manque à Bruxelles, c’est la cam­pagne an­glaise. Le res­tau­rant com­prend huit tables simples, un sol et des murs car­re­lés et deux énormes fe­nêtres qui donnent sur un car­re­four calme. Par­fait, me dis-je, avant que Han­nan ne me fasse re­mar­quer les vieux cro­chets à viande au pla­fond. “C’était une

bou­che­rie, comme vous pou­vez le voir.” Comme je ne mange pas de viande, je re­con­nais le genre de res­tau­rants eu­ro­péens où les six pre­mières lettres du mot “vé­gé­ta­rien” [en fran­çais dans le texte] ne se pro­noncent pas.

“Les deux pre­miers plats sont des steaks” com­men­ce­ten tra­dui­sant le me­nu. “En­suite, ma­gret de ca­nard… ris de veau… veau avec des cham­pi­gnons… Je n’ai au­cune idée d’où est Cu­loi­seau” pour­suit-il, ce

qui at­tise mes es­poirs, “mais j’ima­gine que la Pou­larde de Cu­loi­seau est un genre de vo­laille”. Zut. Comme di­rait Sa­rah Pa­lin, si Dieu n’avait pas eu l’in­ten­tion de nous faire man­ger de la viande, com­ment se fait-il qu’il ait fa­bri­qué les ani­maux à base de viande ? J’avale pé­ni­ble­ment ma sa­live et com­mande la seule chose non san­glante sur le me­nu, un oeuf po­ché avec des cham­pi­gnons, sui­vi de quelque chose choi­si au ha­sard et que j’ar­rive à pro­non­cer. À ma lé­gère hor­reur, il s’agit du ris de veau. Da­niel Han­nan choi­sit l’oeuf po­ché et le ca­nard. Comme tous les ar­dents pa­triotes, Da­niel Han­nan a gran­di à l’étran­ger. Il est peut-être l’im­mi­gré pé­ru­vien le plus cé­lèbre de Londres de­puis l’ours Pad­ding­ton. Sa mère était di­plo­mate, son père ex­ploi­tant agri­cole me­na­cé d’ex­pro­pria­tion. L’ex­pé­rience l’a pous­sé à de­ve­nir conser­va­teur avant même qu’il ne fré­quente un ly­cée pri­vé bri­tan­nique. C’est le dé­pu­té conser­va­teur Enoch Po­well qui l’a en pre­mier pous­sé à por­ter un re­gard cri­tique sur Bruxelles, et c’est le Trai­té de Maas­tricht qui l’a convain­cu que la Gran­deB­re­tagne de­vait quit­ter l’Eu­rope. Quand il était étu­diant en his­toire à Ox­ford, il a écrit son in­di­gna­tion contre le mé­ca­nisme des taux de change. Quand les conser­va­teurs l’ont si­gné, il en a conclu que les ex­perts n’avaient pas tou­jours rai­son. “Per­sonne ne trouve sym­pa­thique un es­prit contraire”

sou­pire-t-il. “C’est pour ce­la qu’il faut tou­jours faire em­prun­ter à votre car­rière une mau­vaise route mais en bonne com­pa­gnie, plu­tôt que faire ca­va­lier seul sur la bonne route.” Han­nan est tou­jours re­la­ti­ve­ment so­li­taire. Son scé­na­rio pour l’après-Brexit (sé­duire les te­nants du Re­main, res­ter dans l’As­so­cia­tion eu­ro­péenne de libre-échange, cri­ti­quer Do­nald Trump) est à mille lieues du “na­ti­visme” d’un Ni­gel Fa­rage. Son der­nier livre, ‘What Next’, dé­crit l’agen­da du Royaume-Uni sous le Brexit: libre échange, baisses d’im­pôts, beau­coup moins de ré­gle­men­ta­tion, prio­ri­té au lo­cal et dé­mo­cra­tie di­recte. Ces ré­formes, de style ré­pu­blique de Sin­ga­pour, sont

“de loin les plus im­por­tantes” dans le Brexit, as­su­ret-il. Elles res­semblent à ce que The­re­sa May me­nace de faire si la Grande-Bre­tagne n’ar­rive pas à un ac­cord fa­vo­rable avec l’UE. Quelles re­touches au­rait-il fait au dis­cours de la Pre­mier mi­nistre sur le Brexit, long­temps at­ten­du et qu’elle a pro­non­cé en jan­vier ? “Je pense que je

n’au­rais rien chan­gé” dit-il. Les oeufs ar­rivent, ils nagent dans la sauce, les cham­pi­gnons,et,com­ment ne l’avais-je pas de­vi­né, le ba­con. Notre ser­veuse sou­rit avec fier­té. L’in­ter­pré­ta­tion qui com­mence à émer­ger du ré­fé­ren­dum du Brexit est que Da­vid Ca­me­ron au­rait fa­ci­le­ment pu ga­gner avec de la chance et une meilleure cam­pagne. Pour Da­niel Han­nan, ce­la re­pré­sente une op­por­tu­ni­té de ré­con­ci­lia­tion. “Il y a beau­coup de gens qui étaient as­sez proches de cette voie mé­diane. C’est pour ce­la que se­lon moi, le fos­sé entre les deux n’est pas in­fran­chis­sable,le schisme n’est pas ir­ré­pa­rable. Il est pos­sible de re­cons­truire une re­la­tion avec le reste de l’Union eu­ro­péenne qui sa­tis­fe­ra la vaste ma­jo­ri­té.” Son op­ti­misme est stri­dent. Il n’a donc ja­mais dou­té ? “J’ai tou­jours te­nu une ligne réa­liste. Si la Pre­mier mi­nistre était re­ve­nue avec un ac­cord qui avait ins­tau­ré un pré­cé­dent, que nous pou­vions ré­cu­pé­rer nos pou­voirs, j’au­rais été sa­tis­fait.” Lors de la cam­pagne du Leave, cri­ti­quer Da­vid Ca­me­ron était fa­cile, lui fais-je re­mar­quer.Vous n’avez ja­mais eu à exer­cer le pou­voir. Seules quelques idées de Da­niel Han­nan ont été adop­tées. L’une d’elles est l’élec­tion de shé­rifs, au­jourd’hui en place en tant que ca­pi­taines de gen­dar­me­rie et de po­lice ju­di­ciaire. La par­ti­ci­pa­tion, lors des der­nières élec­tions de ces shé­rifs, a ap­pro­ché les 27 %, ce qui en fait les seuls man­dats à pro­vo­quer en­core plus d’apa­thie que l’élec­tion du pré­sident du Par­le­ment eu­ro­péen.

“Ouaiiiiis” sou­pire Da­niel Han­nan, pru­dent. “Que dit donc Pros­pe­ro dans ‘La tem­pête’ de Sha­kes­peare ? ‘This thing of dark­ness I ack­now­ledge mine ?’”[Cette chose obs­cure que je re­con­nais mienne, ndt]. Il ac­cuse “la mise en place” de la ré­forme et son “nom af­freux”. “Les en­quêtes d’opi­nion par en­tre­tiens ont in­di­qué que ‘shé­rifs’ son­nait trop amé­ri­cain. Ce qui est le com­men­taire le plus dé­pri­mant pos­sible sur notre manque d’in­té­rêt pour notre his­toire. Je veux dire, d’où les Amé­ri­cains ont-ils pris ce mot, se­lon eux?” Voi­là un rare éclair d’hu­mour chez Da­niel Han­nan. Mais il re­de­vient vite sé­rieux et dé­fend son bi­lan. Il a été bais­sier sur l’eu­ro, haus­sier sur l’éco­no­mie bri­tan­nique après le vote du Brexit et op­po­sé au sau­ve­tage des banques en 2008. “Je di­rais que ce que nous voyons dans toute l’Eu­rope et l’Oc­ci­dent (Trump, Ber­nie San­ders, Ma­rine Le Pen, Geert Wil­ders, Sy­ri­za, Po­de­mos) sont des ré­ac­tions tar­dives au sau­ve­tage des banques, au sys­tème dé­cré­di­bi­li­sé des mar­chés” dit-il. Je ne suis pas sûr de bien le com­prendre mais à ce mo­ment pré­cis, je suis ab­sor­bé par la dé­coupe du gras du ris de veau. Lui, au contraire, reste concen­tré sur la conver­sa­tion. “J’ai lu un rap­port d’un éco­no­miste al­le­mand sur le fait que les crises fi­nan­cières sont dif­fé­rentes d’un creux éco­no­mique nor­mal… Ils ont étu­dié toutes les crises éco­no­miques de­puis 1870 dans 20 pays dif­fé­rents, la France, les États-Unis, la Suisse, vous voyez, et ils disent qu’ils constatent tou­jours une aug­men­ta­tion mas­sive des po­li­tiques po­pu­listes, à gauche comme à droite. Il y a tou­jours un glis­se­ment vers une at­mo­sphère as­sez au­to­ri­taire, qui n’in­ter­vient pas lors d’une ré­ces­sion nor­male.” “La (re­la­ti­ve­ment) bonne nou­velle est qu’il y a une fin. Je di­rais que nous sommes en vue de cette fin, on en voit les pre­miers signes en Grèce. La Grèce a plon­gé dans ce cycle avant tout le monde, et Tsi­pras at­teint main­te­nant des ni­veaux re­cords d’im­po­pu­la­ri­té.”

Les pommes de terre et les ha­ri­cots blancs de

Han­nan n’ont pas été tou­chés. Il reste as­sez de son ca­nard pour que ce­lui-ci s’en­vole. Je lui de­mande com­ment la pré­si­dence deT­rump va se dé­rou­ler. “Les États-Unis, vous pour­riez me dire, étaient pré­ci­sé­ment conçus pour conte­nir les am­bi­tions d’un lea­der à la Ca­li­gu­la. Les fon­da­teurs de l’Amé­rique avaient en tête quel­qu’un comme lui.” Eh bien, les fon­da­teurs de l’Amé­rique ne sa­vaient pas que les États-Unis se­raient une su­per-puis­sance nu­cléaire. “Non… Mais à part pour la po­li­tique étran­gère, les fron­tières du pou­voir pré­si­den­tiel sont as­sez dé­li­mi­tées… Di­sons les choses comme ça: s’il com­mence à se com­por­ter contre la Consti­tu­tion, ou s’il se ré­vé­lait in­ca­pable d’as­su­mer le pou­voir, il y a une ma­jo­ri­té pour de­man­der l’im­peach­ment dans les deux chambres.” Plus tard, je lui de­mande com­ment les op­po­sants de Trump et de Le Pen pour­raient pré­ci­pi­ter leur dé­faite. “Les po­pu­listes échouent tou­jours à leurs propres condi­tions” com­mence Da­niel Han­nan. “Lais­sez­moi pré­ci­ser ma pen­sée : le pro­tec­tion­nisme échoue tou­jours. Il fi­nit tou­jours par pro­vo­quer la ré­gres­sion la plus ra­pide des condi­tions de vie de ses plus ar­dents dé­fen­seurs.” Je m’éclipse au sous-sol pour al­ler aux toi­lettes. Quand je re­viens,Da­niel Han­nan par­court en riant son fil Twit­ter sur son iP­hone. Il dé­pose son té­lé­phone à l’en­vers sur la table, la coque re­pré­sente l’Union Jack. Dans son livre, il dit sou­hai­ter que le par­le­ment dé­cide chaque an­née par un vote du nombre d’im­mi­grés qui se­ront au­to­ri­sés à en­trer en Gran­deB­re­tagne. Com­bien, se­lon vous, lui de­man­dé-je ? “Je suis fa­vo­rable à une po­li­tique plus li­bé­rale quand il s’agit de tra­vailleurs très qua­li­fiés. J’ex­clu­rais aus­si les étu­diants de ces quo­tas.”

Alors, com­bien ? “Il va y avoir une baisse, de toute fa­çon, parce que les trans­ferts d’ar­gent en zlo­tys vers la Po­logne avec un re­ve­nu moyen bri­tan­nique ne sont plus ce qu’ils étaient. Les deux seuls chan­ge­ments que j’ap­por­te­rais, c’est d’im­po­ser un contrat de tra­vail avant de ve­nir. Et je re­pren­drais com­plè­te­ment le contrôle sur les al­lo­ca­tions : je met­trais en place un mo­ra­toire avant de com­men­cer à payer.” Il pense donc que le Par­le­ment de­vrait vo­ter des quo­tas an­nuels d’im­mi­grés mais il n’a au­cun chiffre à l’es­prit ?“Ça va­rie­rait d’an­née en an­née.” Il passe au su­jet des ré­fu­giés qu’il voit comme étant un énorme pro­blème pour les “50 ans à ve­nir”. En 2015, il a sé­jour­né en Ita­lie dans un centre pour im­mi­grés ar­ri­vés d’Afrique. “Chaque pays dans le monde doit trou­ver com­ment ré­gu­ler un flot presque illi­mi­té de gens qui vien­dront et de­man­de­ront le sta­tut

de ré­fu­gié. Il ne s’agit pas de gens qui viennent de Sy­rie.” Est-ce que ce­la si­gni­fie un re­trait de la Conven­tion de 1951 sur les ré­fu­giés, qui en­gage le Royau­meU­ni à ac­cep­ter les de­mandes d’asile des ré­fu­giés? Il veut bien être pous­sé à chan­ger d’avis sur ce point mais se de­mande si nous ne de­vrions pas “dire juste hon­nê­te­ment que c’est ar­bi­traire et an­non­cer que nous don­ne­rons au mi­nistre de l’In­té­rieur le pou­voir d’ad­mettre 15 000 per­sonnes par an, ou un chiffre quel­conque. Ce se­ra ter­ri­ble­ment in­juste pour le nu­mé­ro 15 001 mais tous les sys­tèmes sont in­justes pour quel­qu’un. Ce­lui-ci, au moins, est un sys­tème ra­tion­nel.” La ser­veuse pro­pose des des­serts. Han­nan veut du thé à la menthe mais j’ai be­soin de me sus­ten­ter. Voi­là presque deux heures que nous par­lons, Han­nan a dé­fait sa cra­vate, dé­bou­ton­né deux bou­tons de sa che­mise et ti­ré sa chaise en ar­rière. Mais ses ma­nières res­tent for­melles. Quand je lui de­mande s’il a une face ca­chée, der­rière les dé­bats opi­niâtres, il ré­pond qu’il a ré­cem­ment tes­té sa “convic­tion que le ci­tron vert est presque tou­jours su­pé­rieur au ci­tron jaune dans n’im­porte quelle si­tua­tion su­crée ou sa­lée”. “Di­manche après-mi­di j’ai or­ga­ni­sé un test, j’ai pris exac­te­ment la même quan­ti­té de mé­lange pour gâ­teau Le­mon Drizzle et j’ai fait une dé­gus­ta­tion à l’aveugle… et évi­dem­ment, le ci­tron vert a ga­gné, trois voix contre une !” Peut-être la dé­mo­cra­tie di­recte nous sau­ve­ra-t-elle, en fin de compte. À ce stade, je trouve l’obs­ti­na­tion de Han­nan pro­vo­cante à tel point qu’elle en de­vient dé­ran­geante. Je lui de­mande com­ment nous pour­rions lui faire payer le Brexit s’il ne marche pas. “Je ne suis pas sûr de votre dé­fi­ni­tion de ‘ne marche pas’. Si les 350 mil­lions de livres par se­maine [évo­qués du­rant la cam­pagne Leave comme la somme si­phon­née par l’Eu­rope, ndt] ne sont pas dis­po­nibles pour fi­nan­cer les ser­vices pu­blics? C’est tout à fait lé­gi­time d’uti­li­ser des­chif­fres­brut­sen­po­li­tique… c’est­cho­se­cou­rante…” Pas vrai­ment, ré­tor­qué-je. Du­rant la cam­pagne, vous avez éga­le­ment dit que la Grande-Bre­tagne avait créé plus d’em­plois que tout le reste de l’UE. Et ça, c’était un chiffre net, com­pre­nant l’Al­le­magne (beau­coup d’em­plois créés) et la Grèce (beau­coup d’em­plois dé­truits). “En bref, les gens peuvent vé­ri­fier les chiffres et dé­ci­der par eux-mêmes ce qu’ils pensent être exact.” Peut-être la ques­tion est-elle : pour ceux qui as­surent vou­loir res­tau­rer la confiance dans la dé­mo­cra­tie, la cam­pagne du Leave ne l’a-t-elle pas dé­mo­lie à un point ef­frayant? “Trou­vez-moi un ré­fé­ren­dum dans le monde, n’im­porte le­quel, où les gens n’ont pas es­sayé de li­vrer une ba­taille tac­tique… Les deux camps font ça.” Le des­sert ar­rive, une mon­tagne de chan­tilly, un mo­nu­ment à la po­li­tique com­mune agri­cole eu­ro­péenne. À l’aide d’une longue cuillère, je m’as­sure de l’ab­sence de ba­con. Je passe au fu­tur de Da­niel Han­nan.Il a com­men­cé à Bruxelles, convain­cu queTo­ny Blair es­saye­rait de faire en­trer le Royaume-Uni dans la zone eu­ro. “Je pen­sais que les choses en vien­draient à un af­fron­te­ment bien avant ce qui s’est pas­sé… Ré­tros­pec­ti­ve­ment, j’au­rais pré­fé­ré faire d’autres choses.” Il sou­haite au­jourd’hui rat­tra­per le temps per­du. Il en­vi­sage de se re­ti­rer de la po­li­tique quand son man­dat ar­ri­ve­ra à terme en 2019. “Je pour­rai en­sei­gner, je pour­rai écrire, je pour­rai faire du bu­si­ness, je pour­rai re­tour­ner au jour­na­lisme” sug­gère-t-il. Dans ses pre­mières an­nées d’eu­ro-dé­pu­té, il écri­vait des opi­nions pour le quo­ti­dien ‘Dai­lyTe­le­graph’, où sa si­gna­ture évo­quait une sil­houette vê­tue de tweed et où il était connu comme le jeune ca­dor aux in­flexibles opi­nions de droite. Est-ce que tout ça ne lui man­que­ra pas? Les clashs sur Twit­ter avec les gau­chistes ? Les ap­pa­ri­tions dans les mé­dias ? “Vrai­ment pas !” pro­teste-t-il, peut-être avec un peu trop de vé­hé­mence. “Quand vous tour­nez un film, vous avez be­soin de beau­coup de dif­fé­rentes com­pé­tences (le pro­duc­teur, le réa­li­sa­teur…) Je suis plus à l’aise comme scé­na­riste que comme ac­teur.” Il paye le prix de l’ou­ra­gan épui­sant du ré­fé­ren­dum. “Il y a un poème ex­tra­or­di­naire,vrai­ment ex­tra­or­di­naire, de Emi­ly Di­ckin­son, qui éclaire à quel point c’est com­mun d’être quel­qu’un.Vous sa­vez:‘j’ai­me­rais n’être per­sonne, comme c’est com­mun d’être quel­qu’un’.” Il marque un si­lence “Je pense à ça. Sou­vent.” Pour l’ins­tant, Da­niel Han­nan est quel­qu’un et un chauf­feur se gare de­vant le res­tau­rant pour le re­con­duire dans Eu­ro­land. “Je vous dé­pose ?” pro­pose-t-il. “C’est très gen­til” je ré­ponds, mais comme lui,j’ai peut-être sur­tout be­soin d’un break.

La Canne enVille 22 rue de la Ré­forme, Bruxelles

OEuf po­ché x 2 € 28 Ma­gret de ca­nard € 28 Ris de veau € 31 Verre de vin blanc € 3.50 Eau x 2 € 9 Thé à la menthe € 4.50 Glace au spé­cu­loos € 8.50 To­tal € 112.50

Lais­sez-moi pré­ci­ser ma pen­sée: le pro­tec­tion­nisme échoue tou­jours. Il fi­nit tou­jours par pro­vo­quer la ré­gres­sion la plus ra­pide des condi­tions de vie de ses plus ar­dents dé­fen­seurs”

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