Les pa­trons amé­ri­cains re­tournent leur veste

Les di­ri­geants de grandes en­tre­prises amé­ri­caines ap­pré­cient main­te­nant ses pro­jets de dé­rè­gle­men­ta­tion et de baisse mas­sive d’im­pôts

Le Nouvel Economiste - - La Une - THE ECO­NO­MIST

Pour ten­ter de com­prendre leur nou­velle réa­li­té, de nom­breux pa­trons amé­ri­cains ont étu­dié ‘The Art of the Deal’. L’au­to­bio­gra­phie de Do­nald Trump, pu­bliée en 1987, com­mence par la des­crip­tion de sa se­maine de tra­vail, qui consiste prin­ci­pa­le­ment en ap­pels fré­quents à son cour­tier, à re­ce­voir les com­pli­ments d’autres hommes d’af­faires as­sis der­rière son bu­reau, et à boire du jus de to­mate pour le dé­jeu­ner. Si le quo­ti­dien de M. Trump est le même au­jourd’hui, il doit être ra­vi. Le cour­tier a de bonnes nou­velles: le ren­de­ment de l’in­dice S&P 500 a aug­men­té de 6 % de­puis son élec­tion et le 25 jan­vier, le Dow Jones a clô­tu­ré pour la pre­mière fois au-des­sus de 20 000. Il y a eu des chefs d’en­tre­prise pour le cou­vrir d’éloges tant en pri­vé qu’en pu­blic. Leur dé­vo­tion ac­tuelle est ex­tra­or­di­naire. Avant les élec­tions, bon nombre de ces mêmes pa­trons di­saient qu’il consti­tuait une me­nace pour le ca­pi­ta­lisme et bien d’autres choses en­core. Une ex­pli­ca­tion se­rait que les pa­trons amé­ri­cains ont tout sim­ple­ment peur de M. Trump. Mais beau­coup le sou­tiennent aus­si en pri­vé. Ils donnent deux rai­sons: qu’ils ne peuvent ré­pondre ab­sents à son of­fen­sive de charme en­vers les grandes en­tre­prises, et qu’ils sont per­sua­dés qu’il y a là après tout une cer­taine sub­stance. Consi­dé­rons le cô­té re­la­tions per­son­nelles, d’abord. Sur le pa­pier, les an­nées Oba­ma ont été ex­cep­tion­nelles pour les grandes en­tre­prises. Leurs bé­né­fices ont grim­pé et beau­coup ont bâ­ti des oli­go­poles par le biais de ra­chats d’autres en­tre­prises im­por­tantes. Mais la plu­part des di­ri­geants éco­no­miques ont vé­cu la pré­si­dence de M. Oba­ma avec conster­na­tion. Les ventes ont stag­né tout comme l’éco­no­mie. Ré­ti­cents à in­ves­tir, ils ont pui­sé dans les bé­né­fices pour ra­che­ter des ac­tions. M. Oba­ma gar­dait une cer­taine dis­tance à le­rur égard, peu in­té­res­sé par les hommes d’af­faires. L’ap­pli­ca­tion des lois an­ti­trust a été laxiste, mais pa­ral­lè­le­ment d’autres ré­gle­men­ta­tions se sont dur­cies. La nou­velle ère ne pour­rait pas être plus dif­fé­rente. De­puis sa vic­toire, M. Trump a eu des contacts per­son­nels avec les pa­trons d’en­tre­prises qui re­pré­sentent col­lec­ti­ve­ment une ca­pi­ta­li­sa­tion de 5 000 mil­liards de dol­lars sur le mar­ché, un cin­quième de la va­leur de la bourse amé­ri­caine. Il les a ren­con­trés ou nom­més comme conseillers ou res­pon­sables pu­blics. La liste des conseillers com­prend 8 des 10 en­tre­prises amé­ri­caines les plus im­por­tantes. Ne manque que le groupe Berk­shire Ha­tha­way, di­ri­gé par quel­qu’un qui a sou­te­nu Hilla­ry Clin­ton, War­ren Buf­fett. Et Wells Far­go, pris dans un scan­dale de com­mer­cia­li­sa­tion abu­sive en 2016. La plu­part des CEO sont sen­sibles à la re­con­nais­sance de leur sta­tut et ne voient rien de mal à des ren­contres pour échan­ger. Une in­vi­ta­tion à la Trump To­wer ou à la Mai­son-Blanche pour dis­cu­ter de la fa­çon de gé­rer l’Amé­rique est donc la bien­ve­nue. Les ca­mé­ras éteintes, le pré­sident les flatte. Il leur dit com­bien leurs en­tre­prises sont im­por­tantes pour le pays et qu’il leur of­fri­ra des op­por­tu­ni­tés d’in­ves­tis­se­ment. Ceux avec les­quels il a eu des mots ont une chance de se ré­con­ci­lier. En jan­vier, le pa­tron d’AT&T, Ran­dall Ste­phen­son, qui tente d’ache­ter Time War­ner – ac­cord que M. Trump a dé­non­cé lors de sa cam­pagne – l’a fé­li­ci­té. Elon Musk (Tes­la) avait cri­ti­qué M. Trump en 2016, mais il est de­puis de­ve­nu son conseiller et il a as­sis­té à une réunion sur l’in­dus­trie à la Mai­son-Blanche le 23 jan­vier. Était éga­le­ment pré­sent le pa­tron de Lock­heed Mar­tin, au­quel M. Trump s’en était pris pour avoir ar­na­qué le Pen­ta­gone. Le len­de­main, M. Trump a ren­con­tré les di­ri­geants des trois grands fa­bri­cants au­to­mo­biles de Dé­troit, qu’il avait vi­ve­ment cri­ti­qués pour leurs dé­lo­ca­li­sa­tions au Mexique.q Évi­dem­ment, peu de pa­trons sont as­sez naïfs pour croire qu’une heure avec l’in­cons­tant M. Trump peut leur as­su­rer du­ra­ble­ment ses fa­veurs. Mais, ils disent aus­si que ses pro­jets pour l’éco­no­mie li­bé­re­ront les en­tre­prises amé­ri­caines. Quatre ré­formes im­por­tantes sont en cours. Les en­tre­prises pour­ront ra­pa­trier les bé­né­fices réa­li­sés à l’étran­ger sans qu’ils soient ponc­tion­nés à la fron­tière : elles cachent ac­tuel­le­ment 1 000 mil­liards de dol­lars à l’étran­ger. Le Congrès ré­pu­bli­cain fe­ra des ré­formes fis­cales au prin­temps pour ra­me­ner l’im­pôt des so­cié­tés d’un taux glo­bal de 35 % à 20 %. Le plan d’infrastructures du gou­ver­ne­ment pour les aé­ro­ports et les routes amé­ri­caines en dé­cré­pi­tude ira de l’avant. Et une guerre to­tale contre la ré­gle­men­ta­tion va s’ou­vrir. Lors de la réunion du 23 jan­vier, M. Trump a pro­mis d’éli­mi­ner trois quarts des for­ma­li­tés ad­mi­nis­tra­tives. Se­lon les pa­trons, toutes ces me­sures crée­ront un cycle ver­tueux d’in­ves­tis­se­ment et de crois­sance. Mais il convient d’être pru­dent dans cha­cun des quatre do­maines. M. Trump exi­ge­ra moins de zèle de la part des ré­gu­la­teurs de la fi­nance et de la pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment, mais se dé­bar­ras­ser des for­ma­li­tés ad­mi­nis­tra­tives né­ces­si­te­ra plu­sieurs an­nées. Le fes­ti­val de dé­penses pré­vues pour les infrastructures pour­rait se heur­ter aux ré­pu­bli­cains hos­tiles aux dé­fi­cits bud­gé­taires. À exa­mi­ner de près leurs­dé­cla­rag tions d’im­pôts, les grandes en­tre­prises paient dé­jà bien moins que le taux of­fi­ciel. Se­lon des don­nées de Bloom­berg (ex­cluant les en­tre­prises dé­fi­ci­taires), celles qui consti­tuent l’in­dice S&P 500 ont payé 23 % d’im­pôts lors de la der­nière an­née fis­cale prise en compte. Si le taux d’im­po­si­tion est ra­me­né à 15 %, la hausse des bé­né­fices avant im­pôts se­rait de 8 % – bon à prendre, mais in­suf­fi­sant pour des chan­ge­ments pro­fonds. La baisse pour­rait éga­le­ment être neu­tra­li­sée par d’autres chan­ge­ments, comme de nou­veaux pla­fonds aux dé­duc­tions d’im­pôts sur les in­té­rêts.

Hon­neur au chef

Quant à l’ar­gent que les en­tre­prises amé­ri­caines dé­tiennent à l’étran­ger, la moi­tié ap­par­tient aux groupes de tech­no­lo­gie, comme Google et Mi­cro­soft. Ils in­ves­tissent dé­jà moins d’un tiers de leur tré­so­re­rie to­tale et pour­raient conti­nuer à ra­che­ter des ac­tions. Pour les autres en­tre­prises du S&P 500, leurs avoirs à l’étran­ger ne re­pré­sentent que neuf mois de dé­penses en ca­pi­tal, soit 2 % de leur va­leur sur le mar­ché. Des chiffres trop faibles pour être si­gni­fi­ca­tifs. L’at­ti­tude de M. Trump en­vers les échanges com­mer­ciaux im­porte beau­coup aux grandes en­tre­prises, puis­qu’un tiers de leur chiffre d’af­faires glo­bal est réa­li­sé avec l’étran­ger. De nom­breux pa­trons par­donnent les me­naces de guerre com­mer­ciale avec la Chine et le Mexique comme une forme de “dé­ter­mi­na­tion des prix” de la pré­si­dence Trump. Se­lon eux, il fait des dé­cla­ra­tions to­ni­truantes, mais tous s’at­tendent à ce qu’il par­vienne à des ar­ran­ge­ments ra­tion­nels qui per­met­tront de dé­ve­lop­per les échanges com­mer­ciaux avec les deux pays. Dans son au­to­bio­gra­phie, un cha­pitre bien do­cu­men­té ex­plique qu’en ma­tière de deals, M. Trump vise haut, pousse l’autre camp dans ses der­niers re­tran­che­ments, puis conclut pour moins que ses exi­gences ini­tiales. Mais trai­ter avec les pays sous­tend des en­jeux au­tre­ment plus im­por­tants que né­go­cier des ter­rains construc­tibles à Man­hat­tan. Le pré­sident est im­pré­vi­sible, mal in­for­mé et conseillé par des pro­tec­tion­nistes in­tran­si­geants. La volte-face des pa­trons amé­ri­cains à l’en­contre de M. Trump tra­duit un manque de sang-froid in­ha­bi­tuel. Peut-être se­raient-ils mieux ins­pi­rés de suivre un autre con­seil de ‘The Art of the Deal’ : “Je crois en la puis­sance de la pen­sée né­ga­tive… tou­jours né­go­cier en s’at­ten­dant au pire”.

La volte-face des pa­trons amé­ri­cains à l’en­contre de M. Trump tra­duit un manque de sang-froid in­ha­bi­tuel. Peut-être se­raient-ils mieux ins­pi­rés de suivre un autre con­seil de ‘The Art of the Deal’: “Je crois en la puis­sance de la pen­sée né­ga­tive… tou­jours né­go­cier en s’at­ten­dant au pire”.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.