Un mo­ment Mins­ky aus­si en géo­po­li­tique

L’ordre éco­no­mique mon­dial re­mis en cause par la mon­tée des po­pu­lismes au nom de la lutte contre les iné­ga­li­tés

Le Nouvel Economiste - - La Une - BER­TRAND JACQUILLAT

On connaît mieux au­jourd’hui la théo­rie de l’éco­no­miste amé­ri­cain ico­no­claste Hy­man Mins­ky. Elle s’est par­fai­te­ment ap­pli­quée à la suite de la pé­riode de grande mo­dé­ra­tion éco­no­mique tant van­tée par les ban­quiers cen­traux Alan Greens­pan et Ben Ber­nanke, qui a dé­bou­ché sur la crise des sub­primes et la grande ré­ces­sion des an­nées 2007/2010. Se­lon Mins­ky, les pé­riodes de grande sta­bi­li­té fi­nan­cière portent en elles-mêmes les germes de leur propre dis­pa­ri­tion. En ef­fet, au fur et à me­sure que la sta­bi­li­té éco­no­mique et fi­nan­cière se pé­ren­nise, créan­ciers et dé­bi­teurs de­viennent de plus en plus confiants, puis se­reins et in­sou­ciants, et n’ont de cesse de vou­loir s’af­fran­chir des contraintes ins­tau­rées à la suite de la crise pré­cé­dente. L’en­det­te­ment ne cesse alors d’aug­men­ter jus­qu’à ce qu’éclate la crise sui­vante, qui rap­pelle op­por­tu­né­ment à tout le monde que la san­té éco­no­mique est un état fra­gile. C’est le fa­meux mo­ment Mins­ky. Et s’il y avait aus­si un mo­ment Mins­ky dans le do­maine géo­po­li­tique ? L’ordre li­bé­ral po­li­tique mon­dial qui s’était ins­tau­ré après 1945 re­po­sait sur un en­semble de règles et d’ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales, telles les ac­cords de Bret­ton Woods ou les Na­tions Unies, des­ti­nées à pré­ser­ver la paix et évi­ter une troi­sième guerre mon­diale. Cet édi­fice de paix a te­nu bon suf­fi­sam­ment long­temps pour per­mettre à la Chine et à l’Inde d’en­tre­voir les che­mins de la pros­pé­ri­té.

In­sup­por­tables iné­ga­li­tés

Mais en po­li­tique comme en fi­nance, les sou­ve­nirs s’es­tompent avec le temps. Sur­gissent des phé­no­mènes tels que les iné­ga­li­tés, res­sen­ties comme in­sup­por­tables et qui rendent les équi­libres ins­ti­tu­tion­nels ca­ducs aux yeux des peuples. Dans les dé­bats de so­cié­té, le su­jet des iné­ga­li­tés re­vêt une im­por­tance crois­sante. Pour la plu­part des éco­no­mistes, le su­jet de la crois­sance a tou­jours été pré­sen­té comme plus im­por­tant que ce­lui de la re­dis­tri­bu­tion, à tel point que trop de re­dis­tri­bu­tion était consi­dé­ré comme un dan­ger pour la crois­sance. D’ailleurs, les éco­no­mistes n’ont pas de théo­rie sé­rieuse des iné­ga­li­tés autres que celles contro­ver­sées de Marx et Ri­car­do. Les ex­pli­ca­tions sont sans doute à cher­cher ailleurs et plu­tôt du cô­té des his­to­riens. Ain­si un his­to­rien de la Rome an­cienne, Wal­ter Schei­del, vient-il de pu­blier un mo­nu­men­tal sur­vol de l’his­toire des iné­ga­li­tés à tra­vers les siècles ‘The Great Le­ve­ler – Vio­lence and the His­to­ry of Ine­qua­li­ty from the Stone Age to the Twen­ty-First Cen­tu­ry’. Il en tire l’in­quié­tante conclu­sion qque leur trai­te­ment – les gguerres, les ré­vo­lu­tions ou l’ef­fon­dre­ment des États – est pire que le mal. Les dé­rè­gle­ments po­pu­listes qui se dé­ve­loppent au­jourd’hui dans le monde mettent en pé­ril un ordre éco­no­mique mon­dial que les peuples ne veulent plus dé­fendre, au nom de la lutte contre les iné­ga­li­tés.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.